La « violence routière » premier fléau de France ?

Bernard Cazeneuve Credit Parti Socialiste (Creative Commons)

Quand cessera-t-on de considérer les automobilistes comme des délinquants potentiels ?

Par Vincent Bénard.

Bernard Cazeneuve Credit Parti Socialiste ((CC BY-NC-ND 2.0) )
Bernard Cazeneuve Credit Parti Socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Sans doute pour détourner l’attention de la scélérate loi « Renseignement », le gouvernement, par la voix de son gardien de l’ordre en chef Bernard Cazeneuve, a annoncé un nouveau paquet de mesures répressives anti automobilistes, au nombre de 26, avec au menu, principalement : nouveaux radars « vicieux », interdiction de tout kit main libre et d’utiliser un casque sonore, ou toute oreillette… Sans oublier « l’expérimentation » de la vitesse limitée à 80km/h sur « certaines routes ». Tout ceci à partir du second semestre.

Transformer l’automobiliste en délinquant

Dans un pays où perdre son permis peut faire de vous un paria économique, où conduire sans permis représente une prise de risque majeure (vous n’êtes plus assuré…), et où l’accumulation de petites bévues sans la moindre conséquence pour autrui peut vous faire perdre les points qu’il ne faut pas perdre, il parait raisonnable de dire que la nouvelle fournée d’embûches de Cazeneuve va contribuer à créer en rafale de nouveaux délinquants administratifs n’ayant fait aucune victime, mais placés en position de grand danger social.

À côté de cela, la lutte contre la vraie délinquance, elle, malgré les astuces de présentation de notre garde-chiourme de la place Beauvau, semble marquer le pas…

« Mais, me direz-vous, la route, c’est 3200 morts par an, beaucoup plus que les autres formes de délinquance ! N’est-il pas logique de mettre le paquet sur la sécurité routière ? » C’est l’argument régulièrement mis en avant par le ministère de l’Intérieur pour ôter de précieuses forces de gendarmerie de la lutte contre les délinquances « crapuleuses » et les affecter à la répression de ces grands délinquants qui s’ignorent, les automobilistes, ce fléau de l’humanité.

J’admets que l’homme de la rue, qui n’a jamais réfléchi au problème, puisse poser la question. Mais que des politiciens dotés des meilleurs conseillers nous servent une argumentation aussi pauvre relève du pur « enfumage citoyen », pour ne pas dire plus.

Délinquants des routes vs délinquants des rues

Tout d’abord, notons que les victimes d’actes de délinquance impliquant une violence sont de l’ordre de 400 000/an (source INSEE), et encore, ce chiffre est un peu ancien (2000), et ne tient pas compte de tous ceux qui n’osent plus porter plainte, alors que le nombre d’accidents corporels sur route est de l’ordre de 65 000.

On voit donc que si le risque mortel est plus élevé sur la route, le risque d’être l’objet d’un acte violent volontaire est bien plus élevé.

Notons aussi qu’en 40 ans, le nombre d’accidents routiers a été divisé par 4, le nombre de tués par 5, alors que le nombre de kilomètres parcourus à été multiplié par 2. Le risque mortel routier par km parcouru a donc été divisé par 10 : on aimerait que la « délinquance ordinaire » connaisse une évolution du même ordre que celle de la sécurité routière ! Or, l’étude des courbes fournies par l’INSEE (voir lien précédent) montrent au contraire une véritable explosion des actes de violence dans les années 90.

Plus encore : même les organismes officiels spécialisés dans l’étude scientifique de la sécurité routière, et dépendant du ministère en charge des routes, écrivent qu’ils ne peuvent pas affirmer avec certitude que la répression routière a joué le rôle principal dans la réduction des accidents. Les deux autres facteurs à prendre en considération sont l’amélioration exceptionnelle du réseau routier en 40 ans (le réseau 2X2 voies et les carrefours giratoires ont un bilan exceptionnel en terme de gains de sécurité par rapport aux situations antérieures) et celle des véhicules. Personne ne sait vraiment évaluer, de ces trois facteurs (et de l’amélioration de la médecine d’urgence), lequel a été prépondérant.

Or, si la répression se poursuit, pour la première fois depuis au moins 50 ans, depuis deux ans, les investissements routiers, que ce soient ceux de l’État ou des collectivités, sont en chute libre, à cause de la crise. Et, curieusement, les chiffres de mortalité routière recommencent à augmenter. Corrélation n’est pas causalité, et il ne faut pas faire dire trop de choses à ce qui pourrait n’être qu’un accident statistique, mais notons que le gouvernement, lui, ne met jamais en avant autre chose que la répression dès que le moindre « incident statistique » se produit.

Insécurité routière vs Délinquance crapuleuse, comparaison

Mais l’essentiel n’est pas là. Et, puisque Contrepoints est aussi un média économique, parlons de gros sous.

Le coût de l’insécurité routière, que l’on peut estimer à environ 15 Mds/an (1,3 M/€ par tué, 130 K/Blessé grave, plus blessés légers, plus coûts carrosserie et réparations du domaine routier consécutives aux accidents), compte non tenu de la masse salariale des gendarmes affectés aux tâches routières, est à comparer avec ce que la mobilité motorisée des personnes et des biens rapporte à l’économie.

Cette dernière grandeur est difficile à chiffrer, mais essayez d’imaginer tout ce qui ne serait pas possible de faire dans le monde aujourd’hui si la mobilité se limitait au couple vélo + chemin de fer ? Les rares économistes à avoir tenté de le faire, par diverses méthodes comparatives, estiment que l’apport de la mobilité individuelle motorisée dans un pays occidental type est compris entre 40 et 60% de notre PIB, rien moins. Autrement dit, sans cette mobilité, notre revenu moyen serait divisé par à peu près 2.

La moitié de notre PIB, pour la France, représentent donc 1 000 milliards de produits, à rapporter au coût de l’insécurité routière de 15 Mds, et sans doutes quelques autres « externalités » (pollution, maladies professionnelles) du même ordre.

La délinquance « classique », celle qui consiste à voler et violenter autrui, elle, tue indubitablement moins (650 homicides en France en 2012), mais si ses coûts sont mal évalués (on trouve tout et n’importe quoi sur Internet à ce sujet), ses apports positifs à la société sont, quant à eux, faciles à déterminer : rigoureusement zéro. Pire, ses coûts indirects (peur de fréquenter certains lieux, ou certaines communautés, expansion du racisme « ordinaire », montée du FN) sont en train de faire peser de véritables menaces sur les bases mêmes de notre construction républicaine.

Bref, le jugement intuitif des individus ne les trompe pas : s’ils jugent instinctivement la délinquance ordinaire plus grave que la délinquance routière malgré un nombre de morts moins important, c’est parce que la mortalité routière n’est qu’une contrepartie marginale d’un bienfait exceptionnel, alors que la délinquance crapuleuse est une pure nuisance qui, lorsqu’elle devient trop aiguë, induit des coûts lourds et permanents pour la société, en termes de peur, de coûts de protection et d’assurance, et de choses que l’on ose plus faire parce que devenues trop dangereuses.

Assez de « sécurité spectacle » !

Il serait temps de reconnaître l’importance de la mobilité individuelle dans l’économie et la vie des gens ordinaires, et de cesser de considérer l’automobiliste comme une vache à lait (1,7 Md de recettes d’amendes de police en 2014…), au détriment des moyens affectés à la lutte contre une vraie délinquance crapuleuse qui ne cesse de croître et qui est ô combien plus destructrice pour notre société.

Loin de moi l’idée de minimiser le drame vécu par les familles de victimes routières. Mais de grâce, que ceux qui sont en charge de la question cruciale de la sécurité, ou plutôt des insécurités, cessent de justifier la primauté de la répression routière sur celle de la délinquance ordinaire par les chiffres bruts de mortalité et leur charge émotionnelle. Assez de politique spectacle ! Qu’ils mettent enfin en tête de leurs priorités la lutte contre la vraie délinquance, celle qui est commise avec intention de nuire à autrui ou à ses biens, autrement plus socialement destructrice !


Sur le web