Encore un Epic Fail de la laïcité à la française

Eglise Notre Dame de Fleury (Crédits : Ikmo-ned, Creative Commons)

Avec un tact et un doigté qui doivent beaucoup aux plus gros pachydermes, on apprend, grâce à des réseaux sociaux remontés comme des coucous et une presse toujours friande de bastons symboliques, que la RATP a exigé, en pleine semaine sainte, que soient retirées des affiches annonçant le prochain concert du groupe « Les Prêtres » la mention « au profit des Chrétiens d’Orient », sous le fumeux prétexte de « laïcité ».

L’histoire, relevée dans un tweet de monseigneur Di Falco, laisse perplexe ceux qui veulent avant tout essayer de comprendre la décision de la RATP, et qui cherchent où se trouverait l’atteinte manifeste à la laïcité dans l’affiche proposée, sans même parler d’un quelconque caractère offensant comme s’en ouvre le blogueur Koz dans un récent billet (dont je conseille la lecture).

De son côté, le journal chrétien La Croix rappelle utilement que cette même RATP ne s’est pas trop embarrassée de principes lorsqu’il s’agissait des affiches promouvant un film intitulé « Qu’Allah bénisse la France », ce qui n’empêche pas les plus subtils scribouillards de Libération d’employer une lourde titraille pour bien remettre leurs pendules à l’heure à base de « chrétiens réacs », dans la finesse habituelle qui caractérise l’épave journalistique en faillite financière et intellectuelle de plus en plus avancée.

Tout indique qu’encore une fois, une petite goutte de laïcité dans un gros bol de vivrensemble le fait immédiatement tourner à l’aigre. Quelques réflexions me viennent cependant, en supplément de ce que j’ai pu lire, ici et là.

Tout d’abord, il ne s’agit pas à proprement parler de censure, la liberté d’expression de l’organisation qui a fait ces affiches n’étant pas menacée. En revanche, c’est manifestement un souci contractuel entre cette organisation et la RATP qui semble imposer une charte pour le moins floue et mal cadrée à ses clients.

Or, une partie du problème vient de la nature de l’entreprise (la RATP ou plus exactement, sa régie publicitaire, ici), qui est intrinsèquement publique puisque payée par l’impôt. Mais justement : si c’est payé avec les sous des Français, ceux-ci sont en droit d’attendre un traitement équitable des différentes composantes de la société, c’est-à-dire qu’ayant un comportement logique, ils payent (par leurs impôts) et ils subissent (par les médias) la propagande pro-laïcité de l’État et attendent donc logiquement d’en avoir pour leur argent et que les mots collent aux faits.

De façon me semble-t-il assez claire, le problème ne se poserait pas si on était dans le cas plus trivial d’une régie publicitaire lambda. Cette régie privée serait confrontée au marché et verrait assez vite que le marché se fout de ces détails laïcs comme d’une guigne, et n’aurait pas fait modifier l’affiche. On peut imaginer que si la régie publicitaire était complètement privée, indépendante des émoluments étatiques (ou parisiens, ici), il lui aurait été libre d’afficher ou non un prosélytisme débordant pour l’une ou l’autre confession, ou une neutralité exacerbée. Le tout, bien sûr, étant négociable par contrat, clairement affiché, voire revendiqué, avec les retombées éventuelles en matière de chiffre d’affaires (pour rappel, Charlie Hebdo, clairement affiché anti-clérical toutes religions, peinait à boucler ses fins de mois jusqu’en Janvier, ce qui tend à prouver que ce choix n’est pas toujours économiquement très malin).

La seconde partie du problème est qu’en France, plus on dépossède les individus de leur capacité à décider de ce qu’ils veulent faire de leur temps, de leurs savoirs ou de leur argent, plus l’État se retrouve dans la position d’arbitre et plus il lui sera logiquement demandé la plus ferme neutralité. Dès lors, que les chrétiens manifestent leur agacement devant ce traitement est logique : l’État pontifiant à longueur de temps sur la laïcité, imposant celle-ci à tous propos et hors de propos, cela entraîne fatalement un retour de bâton lorsque ce qu’il prône n’est plus appliqué ou de façon si arbitraire et illisible qu’en définitive, il n’y a plus d’arbitre mais une série de petits arrangements flous et mouvants.

De même que les musulmans auraient tort de se priver d’attaquer à chaque fois que la laïcité est « menacée » par tel ou tel affichage chrétien ou juif dans des endroits sous férule de l’État, les chrétiens auraient là encore bien tort de n’en pas faire autant quand c’est leur tour.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la laïcité actuelle n’est plus autre chose que l’étiquette fourre-tout sous laquelle on a englobé le véritable combat furtif, discret mais bien réel et sans la moindre pitié de l’État contre les religions, non parce que les religions, ce serait cracra, contre-productif ou que sais-je (peu importe ici la raison affichée), mais bien parce que ces religions constituent une concurrence directe contre la religion étatique. Là où le Dieu des chrétiens, des musulmans ou des juifs entend régler le sort des morts et servir de colonne vertébrale aux lois des vivants, le dieu État prétend se charger de fournir, ici et maintenant, une réponse aux problèmes qui lui sont posés : d’un côté, « aide toi et le ciel t’aidera », et de l’autre, demande et tu auras subventions, assurance maladie, chômage et vieillesse, dans une symétrie troublante. On comprend que les deux comportements, diamétralement opposés, ne peuvent … vivre ensemble.

En définitive, on observe me semble-t-il que grâce à cette magnifique invention de la laïcité à la française, on a réussi à monter, progressivement mais implacablement, des communautés les unes contre les autres. C’est vrai pour la religion, c’est vrai pour tout le reste : petit à petit, l’État et ses sbires ont réussi le pari de faire se foutre sur la gueule des gens qui n’ont pas a priori comme modus vivendi et comme but dans la vie d’aller taper sur les autres pour prouver qu’ils existent et qui, sans cet État, auraient bien mieux à faire que ça.

Là où, il y a 30 ans, tout le monde aurait simplement halluciné d’avoir un débat pareil, on en arrive à de magnifiques articles de presse à la titraille suggestive, montrant par l’exemple que la laïcité, c’est l’EPIC FAIL de l’État à portée de toutes les religions.

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