Départementales : quelques jolies histoires avant la déroute

Voilà donc le deuxième tour des élections qui seront vraisemblablement plus départementables qu’autre chose. Malgré la désaffection toujours importante d’une majorité de Français pour le cirque démocratique, républicain et populaire, toute la fine fleur politicienne s’est donc mobilisée pour nous rappeler à quel point les départements sont devenus centraux dans la politique du pays.

françois flanbyÉvidemment, c’est du flan. Tout, ici, montre qu’il s’agit d’abord et avant tout d’une petite lutte entre plusieurs camps dont les émoluments dépendent vivement des résultats électoraux. Pour chacun de ces camps, il est vital d’avoir la plus grosse part de gâteau possible, pour continuer à exister. Les préoccupations des Français, au travers des départements, sont complètement oubliées.

Cependant, pour éviter de trop afficher cette désinvolture, on va occuper le chaland votant avec quelques belles histoires.

Une de ces histoires est que le pays serait en proie à une beuhète immonheudeu, et que ce monstre abominable conduirait les uns et les autres à gravement se communautariser. Pour illustrer cette histoire, on mettrait alors en scène les personnages habituels de ce genre de sujets. D’un côté, on trouvera sans mal un frétillant Sarkozy émettant une de ses comiques opinions sur les repas de cantines des écoles publiques. De l’autre, pour faire bonne mesure, Valls sera propulsé au devant de gros micros mous pour expliquer, le sourcil en bataille et l’œil tressautant d’une nervosité mal contenue, que tout ça, c’est très vilain, que ça fait la vaisselle pardon le lit du Front National. Ajoutez à notre belle histoire un soupçon de moine bouddhiste, saupoudrez avec des menus végétariens, et hop, vous avez tous les ingrédients d’une partie de ping-pong politicien parfaitement grotesque.

Grotesque parce que je rappelle que, contrairement à ce que veulent nous faire croire les journaux et les politiciens, non, le quotidien des Français n’est pas pétri dans les questions existentielles sur la présence ou non d’un menu halal à la cantoche. Pour certains, bien trop nombreux, c’est plutôt l’existence même du restau qui les préoccupe, surtout qu’il est de plus en plus souvent du Cœur.

Une autre de ces histoires, ce serait que le pays sortirait peu à peu de l’ornière dans laquelle il serait malencontreusement tombé suite aux manœuvres hasardeuses des Autres (qui sont, comme chacun le sait et outre l’enfer, toujours responsables et coupables des problèmes rencontrés). Dans cette histoire-là, le taux de chômage baisserait joyeusement. L’analyse des chiffres et la présentation pas du tout subtile de François Rebsamen, ministre du Chômage, laisseraient bien sûr planer un doute, mais c’est sans importance, puisque, comme je le rappelle, il s’agit d’enfumer d’occuper le votant pour l’amener à choisir le bon candidat. De toute façon, on aura eu le bon goût de faire le nécessaire pour que les éventuels licenciements qui surviendraient avant ces élections délicates soient remis à plus tard, au moment où le votant sera redevenu un bête contribuable sans intérêt.

Mais de toutes ces histoires, deux retiennent l’attention.

dépenses administrations publiques - 2013La première, c’est la magnifique montée en sauce d’un chiffre étonnant. Cette histoire est un conte (compte ?) de fées, que nos petits journaux relaient avec la gourmandise convaincue de porte-paroles du gouvernement et qui met en scène un héros âpre au combat, un Michel qui montre ici de quel bois de sapin il se chauffe, dans un environnement (économique) hostile duquel il parvient à triompher à force de petits ajustements microscopiques dont tout indique qu’ils ne sont pas de son fait. Apparemment donc, le déficit français ne sera pas de 4,4%, mais de seulement 4%.

Grâce aux efforts consentis ? Grâce à cette terrible austérité qui toucherait les administrations de plein fouet ?

Que nenni. Comme l’avouent ces articles en petits paragraphes presque chuchotés pour ne pas attirer l’attention, tout ceci n’est dû qu’« à la faveur d’une moindre augmentation des dépenses ». Fichtre. Pas une diminution, notez bien, mais une moindre augmentation, n’est-ce pas. Le résultat reste pitoyable, puisque « leur niveau atteint cependant un plus haut niveau historique, à 57,2% du PIB », et surtout parce qu’en substance, cette moindre augmentation a été obtenue de haute lutte en rognant sur … le papier, les stylos et l’électricité, qui ont diminué de 0.6% soit 600 millions (et avec 600 millions, ça en fait, des paquets de bics et de surligneurs fluos, mes petits amis !). Que c’est charmant !

Les impôts en BD, c'est plus rigolo

La seconde, c’est bien sûr celle qui nous chante les louanges du vote démocratique et de la décision souveraine du peuple (celle-là même sur laquelle on s’assied lorsqu’elle n’est pas la bonne). Que ce soit pour faire barrage au Front National (forcément), ou parce que, rappelez-vous, Jean Bidule et Paul Machin sont morts pour avoir le droit de voter (mais si, puisqu’on vous le dit), l’histoire est maintenant rentrée dans les mœurs : pour que le système ait un sens, pour qu’on puisse continuer à vous raconter ces belles histoires, il faut que vous fassiez semblant d’y croire et donc d’aller voter, saperlipopette !

C’est mignon, vous ne trouvez pas ? Et puis, ça justifie largement tous les gros bobards, non ?

Décidément, ces élections sont bien ternes. Comme prévu, elles concernent un échelon qui aurait largement dû disparaître au profit des régions, mais que la pusillanimité des politiciens n’a jamais réussi à faire évoluer. Comme prévu, elles ne passionnent pas le peuple dont l’abstention est toujours élevée. Comme prévu, les petites roueries des uns et des autres démontrent largement que tous les moyens sont bons pour obtenir et conserver le pouvoir. Comme prévu, les commentaires seront un florilège de réjouissances sur (au mieux) une victoire évidente ou (au pire) une limitation chevaleresque de la catastrophe, et comme prévu, la République rejouera l’École des Fans où personne n’a perdu… Mais comme prévu, le FN ne gagnera pas non plus (quoi qu’il fasse, les politiciens et les journaleux seront d’accord pour ce constat).

À la fin, comme prévu, tout reprendra son cours normal. Comme prévu, la facture sera adressée au contribuable, comme prévu, la fracture entre le peuple et ses gouvernants continuera de s’amplifier.

Franchement, avec un parcours où tout est si parfaitement prévu, pourquoi diable aller voter ?

« Ce tyran, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. »
Etienne de la Boétie,
Discours de la servitude volontaire

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