La France rate-t-elle le tournant de l’e-tourisme ?

Le tourisme du partage et de l’échange entre particuliers est possible grâce à une valeur montante : la confiance numérique. Les Français sont-ils prêts à s’y confronter ?

Par Farid Gueham.

tourists with map credits Ed Yourdon  (CC BY-NC-SA 2.0)
tourists with map credits Ed Yourdon (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Internet révolutionne la manière de se loger lorsque l’on est en voyage. Depuis quelques années le secteur de l’hôtellerie a été particulièrement bouleversé par les nouveaux usages du numérique. « Has been » les réservations ou les tour-opérateurs. En quelques clics, on choisit son hôtel ou  bien encore, on loue l’appartement d’un inconnu à l’autre bout du monde. On peut même camper dans le jardin d’un particulier.

Le tourisme est désormais collaboratif

Le tourisme du partage et de l’échange entre particuliers est possible grâce à une valeur montante : la confiance numérique. Une tendance réelle qui brise l’image du web opaque, piraté ou sous surveillance. Et les initiatives ne manquent pas.  Le « couch-surfing » littéralement « échange de canapé » en est un bon exemple. Une plateforme a même vu le jour « couchsurfing.com ». Créé par un étudiant américain, le site se veut un système d’entraide, totalement gratuit. Et la démarche fait de plus en plus d’adeptes. La communauté des couch-surfers, c’est près de 9 millions de personnes dans plus de 120 000 villes à travers le monde entier. Le plus souvent, des jeunes qui veulent enrichir leurs voyages de nouvelles rencontres et d’authenticité. Aller dormir chez un inconnu ne semble pas décourager les voyageurs. Le couch-surfer remplit un profil complet avec des informations personnelles. Le site peut aussi valider l’adresse postale de l’hôte en adressant un courrier papier à son domicile. Mais c’est surtout grâce aux commentaires que les internautes peuvent se forger un avis.

L’interaction entre les utilisateurs est la base de la confiance numérique

Un profil valorisé est un profil qui a beaucoup de commentaires positifs. Et réciproquement, il est possible de sélectionner ses invités par affinités. À Paris, toutes les deux semaines, les couch-surfers organisent des rencontres. Lorsqu’on s’y rend, les mêmes remarques reviennent souvent : les guides touristiques ne montrent pas tout d’une ville et ils sont souvent mal actualisés. Des envies de voir le vrai Paris, d’échanger avec les habitants, de participer à la vie du quartier, même pour un week-end ou une semaine, c’est l’essence même de ce tourisme de confiance.

Airbnb, Wimdu : les couch-surfers ont lancé une économie du partage dont certains ont su tirer profit

Au premier abord, le concept est le même : mettre son logement à disposition lorsque l’on part en vacances. Coup de boost dans cette industrie : la sécurisation des paiements qui a tout changé. Les avis sont primordiaux et les commentaires sont aux e-voyageurs ce que les livres d’or sont aux grands hôtels. La confiance numérique est essentielle. Sur Wimdu, les logements sont même notés. Une bonne note, c’est plus de voyageurs. En prélevant un pourcentage sur chacune des locations, Wimdu est une des startups les plus innovantes et rentables d’Allemagne. Pour Christopher Oster, co-fondateur de groupe « les circuits de l’hôtellerie classiques sont démodés ». Son entreprise recense 300 000 logements dans une centaine de pays. Un sérieux concurrent pour l’industrie hôtelière. « Ces 40 dernières années,  il n’y a pas eu d’innovation dans l’industrie hôtelière. Les clients veulent plus que des sites à visiter. Ils  désirent  comprendre la ville, savoir comment elle fonctionne. Et 40% des utilisateurs de Wimdu ne voyageraient pas s’ils n’avaient pas la possibilité d’aller chez l’habitant » ajoute Christopher Oster.

Et les collectivités n’ont pas d’autre choix que de jouer le jeu

À Amsterdam, où le parc hôtelier est saturé, la loi vient d’être modifiée pour faciliter les locations de courte durée. La stratégie de l’autre géant du séjour chez l’habitant, Airbnb, c’est d’arriver dans une ville, tant qu’à placer les hôtes  dans l’illégalité, pour ensuite changer la législation en vigueur  une fois le service devenu incontournable. C’est le cas d’Amsterdam où la loi de février 2014 permet de louer sa maison à quatre personnes à la fois pendant une durée maximum de deux mois, à condition de payer impôts et taxes de séjour. Les locataires peuvent également sous-louer. Une loi « Airbnb-friendly » en somme. Et d’autres villes voient cette évolution du tourisme d’un bon œil. À Portland aux États-Unis, Airbnb a lancé le concept de Shared City « la ville partagée » en partenariat avec la municipalité. Portland à fait le choix de s’adapter. Une partie du revenu des locations de courte durée est réinvestie dans les startups locales.

À Paris, pas de partenariat mais une chasse aux sorcières pour les locations courtes et clandestines

Les contrôles se multiplient dans les locations de courte durée pour les meublés. Pour Ian Brossat, maire adjoint en charge du logement, « la location des 30 000 meublés touristiques que compte la capitale pose problème pour deux raisons. Lorsque les meublés sont loués 1000 euros la semaine, cela créé une spirale spéculative ». La seconde raison, c’est que pour  avoir le droit d’utiliser leur logement à des fins touristiques, les propriétaires doivent faire une demande de « changement d’usage » à la Mairie de Paris. Et la plupart ne le font pas et utilisent les plateformes internet pour faire d’énormes profits. « Nos enquêtes montrent que nous sommes en présence de multipropriétaires qui possèdent parfois jusqu’à 5 logements transformés en meublés touristiques. Une personne a même été condamnée à 125 000 euros d’amende pour ses meublés touristiques non déclarés » déplore l’élu parisien.

Dérives marchandes : face aux excès des entreprises, les internautes « hackent » le système pour revenir aux sources du voyage-partage

Revenir à l’authenticité, au terroir et la terre. C’est l’esprit du « gamping », contraction de « garden » et « camping ». Nombreux sont les agriculteurs ou les particuliers en zone rurale à proposer la location d’un emplacement pour une tente, dans leurs jardins. 6 euros la nuit, c’est moins cher qu’un camping. Mais plus qu’une question de budget, c’est un état d’esprit, une recherche de convivialité. N’allez pas dire aux voyageurs alternatifs qu’ils sont bobos ou hippies. Ils ont pensé à tout : pour les plus sophistiqués, le camping chic est là ! C’est le « glamping » ou camping glamour.

Côté gouvernement, rien ne presse

Le troisième conseil de promotion du tourisme, qui s’est réuni en décembre 2014 était entièrement consacré au numérique. Au programme, audition de professionnels du secteur (intermédiaires, distributeurs, hôteliers) pour rappeler l’importance des outils numériques. Mieux vaut tard que jamais. Parmi les axes de travail dégagés, une meilleure structuration des outils numériques, un portail dédié à la promotion du tourisme et le développement d’applications numériques. On attendait mieux. Les expériences de Portland et d’Amsterdam n’inspirent pas dans l’hexagone. Pas d’urgence, le conseil se donne du temps. La mission de l’instance est de proposer une stratégie pour faire du tourisme français l’un des champions internationaux d’ici l’horizon 2020. Sans doute, le temps d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Du benchmark oui, mais à quel prix ? Le tourisme français, c’est aujourd’hui une industrie de 900 000 employés, plus de 240 000 entreprises et un chiffre d’affaire de 149 milliards d’euros, soit 7,3% du PIB. Comme le ministère des affaires étrangères et du tourisme, restons optimistes. Nous ne sommes pas à 5 ans près. La France est le pays du luxe après tout.


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