Existe-t-il une opinion publique ?

Foule CC Flickr Damien Roué

L’opinion publique ne renvoie à aucune réalité sociale. Ce n’est qu’un vocabulaire politique qu’il faut observer avec prudence.

Par Ferghane Azihari

Foule CC Flickr Damien Roué
Foule CC Flickr Damien Roué

 

Qu’est-ce que l’opinion publique ?

Espace public, opinion publique. Ces expressions renvoient-elles à une quelconque réalité sociale ? Rien n’est moins sûr. Le dictionnaire Larousse parle de l’opinion publique comme « la manière de penser la plus répandue dans une société, celle de la majorité du corps social ». Une difficulté apparaît. De quel corps social parle t-on ? Le corps social national ? régional ? municipal ? européen ? Tout d’abord, la démarche qui consiste à préférer telle ou telle échelle pour mesurer la consistance de l’opinion publique sur une question particulière est totalement arbitraire. Ensuite, celle qui consiste à confondre le « corps social » avec une instance politique est parfaitement idéologique. Contrairement à ce que cette vision promeut, la société ne se confond pas sans cesse avec l’instance politique. Dans la même perspective, les réseaux d’opinion ne sont pas uniformes et circonscrits à l’action d’une instance politique qui les chapeaute. Cette vision ne relève que de la fiction.

On peut se poser la question de l’opportunité de prendre des critères apolitiques pour définir une opinion publique. Ce peut être par exemple des critères linguistiques pour jauger une opinion publique francophone. Après tout, la langue est à certains égards un puissant vecteur d’inclusion médiatique. Or l’utilisation d’une langue ne se circonscrit pas à des frontières politiques. On pourrait aussi éventuellement faire abstraction des critères distinctifs pour jauger la consistance d’une opinion publique mondiale concernant des enjeux planétaires. Le problème des perspectives évoquées, c’est qu’elles ne présentent aucun intérêt en l’absence d’instance politique qui chapeaute les communautés susmentionnées. Or cet élément est justement très révélateur. D’ailleurs, le fait de songer à utiliser des critères « apolitiques » pour jauger une opinion « publique » constitue en soi une contradiction.

Un vocabulaire politique dont il faut se méfier

C’est pourquoi il y a lieu de penser que tout comme l’identité nationale, l’opinion publique n’est qu’une construction idéologique aux contours arbitrairement définis qui ne sert qu’à imposer une certaine grille de lecture des enjeux sociaux, le plus souvent pour légitimer l’action politique. Partant de là, l’opinion publique n’existe pas. Elle n’est pas cette réalité sociale consistante que les sondeurs privés et publics semblent décrire. On peut, au mieux, supposer l’existence de réseaux privés d’opinions qui se superposent, se juxtaposent et s’imbriquent plus ou moins ponctuellement en fonction des rapports de force et de la portée des enjeux sociaux sans se circonscrire à une juridiction particulière. Cela est d’autant plus vrai que les réseaux d’opinions sont aujourd’hui complètement dématérialisés et « dé-territorialisés » du fait des révolutions numériques. Cela représente naturellement une situation inconfortable pour des institutions politiques qui ne se définissent que par rapport à un territoire particulier. Les nouvelles technologies rendent donc caduque la volonté de certains acteurs publics et privés de circonscrire des réseaux d’opinions à une circonscription administrative, fut-elle locale, nationale ou européenne pour légitimer l’action politique.

Pire encore. La volonté des instances politiques, y compris européennes, d’utiliser la contrainte fiscale pour subventionner des médias afin de planifier la formation d’une opinion publique est suspecte. Elle occulte le fait que le pouvoir politique n’est pas une fin en soi mais seulement un vulgaire outil au service des libertés. En ce sens, cette volonté rappelle étrangement la démarche autoritaire des États-nations qui veulent à tout prix développer des systèmes d’allégeance pour conforter leur contrôle social. À l’heure où les fédéralistes européens appellent à l’émergence d’une « opinion publique européenne », il peut être judicieux de rappeler que ce n’est pas le rôle de l’Union de planifier des systèmes exclusifs d’allégeance. Elle doit se contenter d’abolir les barrières arbitrairement institués par les nationalismes pour favoriser l’émergence de réseaux d’opinions libres et spontanées à toutes les échelles, du local au mondial, indépendamment des considérations politiques et nationalistes.


Sur le web.