Serge Schweitzer : hommage à Christian Atias

Entretien exclusif avec Serge Schweitzer sur le philosophe et juriste Christian Atias, qui vient de s’éteindre à l’âge de 67 ans.

Un entretien réalisé par Benjamin Guyot pour Contrepoints.

Christian Atias (image libre de droits)
Christian Atias

Contrepoints : Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, qui était Christian Atias ?

Serge Schweitzer : Une remarque liminaire : que la disparition d’un immense savant, d’un professeur remarquable, d’un avocat redouté, d’un penseur aussi profond, soit passée inaperçu ou presque, en dit long sur l’époque ! L’heure n’est plus à ceux qui savent, mais à ceux qui paraissent. Quand on imagine par avance la cohorte d’articles qui suivront le décès de médiocres abyssaux tels BHL ou Jacques Attali, et que l’auteur d’une œuvre considérable, qui pesait chacun de ses mots, qui vérifiait chacune de ses assertions, qui donnait la source de toute affirmation en note de bas de page ait pu passer à ce point inaperçue décrit simplement un moment de civilisation. Le propos n’est ni passéiste ni réactionnaire. La constatation s’impose. Ceux qui savent ne pèsent plus très lourd, ceux qui paraissent occupent la scène.

Christian Atias, après un brillant cursus universitaire, obtient très jeune l’agrégation de droit privé, dont bien sûr, il sort major. Il fait presque la totalité de sa carrière à la faculté de droit d’Aix-en-Provence. Professeur exceptionnel, ses cours dispensés dans les grands amphis attiraient au-delà des étudiants de sa propre année. L’homme était à la hauteur du savant, ce qui n’est pas toujours le cas. Poli en toute occasion, urbain en toute occurrence, il était de ces êtres qui laissent une trace. À peu près tous ses élèves principaux ont obtenu le Graal du concours d’agrégation. Mais il s’est toujours refusé à jouer au maître, il m’avait même confié un jour qu’il trouvait ridicule le terme de « disciple », qu’il estimait réservé à un ordre des choses qui n’est point celui de l’université. Doté d’une authentique tolérance intellectuelle, suscitant volontairement le débat, son défi était toujours identique lorsque, fréquemment, il interpellait ses étudiants en leur donnant rendez-vous pour la semaine suivante avec pour mot d’ordre « vous avez une semaine pour me démontrer en quoi j’ai tort ». Le procédé était stimulant et il était rare que l’étudiant, après réflexion, puisse être un candidat crédible à l’objection.

CP : Comment peut-on définir sa pensée ?

Serge Schweitzer
Serge Schweitzer

Dans le cadre imparti d’une réponse courte, qu’il suffise au lecteur de savoir que simultanément, il a été un remarquable technicien du droit civil et particulièrement du droit des biens, qu’il fut un avocat redoutable et redouté, qu’il fut à l’avant-garde de percées intellectuelles comme en analyse économique du droit, qu’il fut enfin, un extraordinaire philosophe et épistémologue du droit.

Quant au premier attribut, qu’il suffise de dire que c’est par dizaines que se comptent ses manuels dans les différentes branches du droit civil et commercial.

Pour cette même raison, quant au deuxième attribut, il n’était pas aisé ni pour un confrère, ni même pour les magistrats, d’avoir en face un tel juriste. Sur bien des points étaient réunis dans la même personne et l’avocat et le professeur qui étaient à eux seuls la Doctrine. Pas facile pour un magistrat de dialoguer en ayant face à lui celui qui fait autorité sur la question qu’il doit trancher !

Quant au troisième attribut, qu’il suffise de dire qu’il a été l’un des tous premiers parmi les professeurs de droit à se passionner pour l’analyse économique du droit et fut l’un des premiers à dénoncer le danger de l’utilitarisme et de la quantification en la matière.

Quant au dernier point, qu’il suffise de souligner que tous et chacun considèrent qu’il a été au moins de la taille intellectuelle de Michel Villey. Ce point suffit à le classer au panthéon des juristes et il sera évidemment dans le Dictionnaire des grands juristes français dans quelques années, reléguant les positivistes aux marmiteux du droit.

Évidemment, cette supériorité intellectuelle – dont il ne se prévalait jamais – ne lui valait pas que des sympathies, car selon le mot fameux de Bernanos, « les ratés ne vous rateront pas ». Mais sa culture était immense. Tout l’intéressait. La pluridisciplinarité n’était pas selon lui un mot ou un slogan ministériel mais une profonde vérité. En vérité, dans le dernier siècle seul Georges Gusdorf pouvait prétendre à rivaliser avec lui. Il n’était certes pas Pic de la Mirandole car le savoir total ne peut plus exister, mais détenait une culture non pas superficielle mais profonde.

CP : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Avec grand plaisir. Car il m’est donné l’occasion de dire que, comme beaucoup de grands penseurs, il fut un très grand styliste, une voix incomparable. Je ne vois, dans nos disciplines (Droit-Économie) que son ainé, Daniel Villey, l’économiste, pour rivaliser avec lui en la matière, voire même le surpasser. Permettez-moi de vous donner un exemple : dans le cadre d’essais réunis par Henri Lepage et moi-même à l’occasion de la 10e Université d’été de la Nouvelle Économie en l’honneur de son fondateur, Jacques Garello, Christian Atias avait écrit un texte magnifique, « Humanisme et réalisme : une alliance renaissante ». Je me permets une lecture du propos introductif, qui permettra aux lecteurs de Contrepoints de juger du style et de la culture d’un savant complet et d’un homme exceptionnel.

« Ce serait comme une nouvelle naissance, l’aube différente d’un jour autre, et pourtant inscrit dans la suite de nos jours ; Sainte Victoire elle-même y prendrait une couleur inconnue. Ce serait au pays des deux Césars, l’Auguste dont le Forum et la Lanterne, là-bas plus à l’est, signalent encore la source de notre culture, et le César de Pagnol aux généreuses colères. Ce serait au cœur d’une ville d’eau où même les dauphins aiment Mozart, dans une cité de juristes d’où Portalis combattit, au nom du Parlement de Provence, un projet de codification venu de la capitale. Il y faudrait toute l’ardeur d’un soleil intransigeant ; il y faudrait aussi la garrigue, la pinède et la mer. Du temps et du courage, de la force et du souffle seraient encore nécessaires. C’est là, dans le sillage de l’ample voile latine, qu’une nouvelle génération d’humanistes se profilerait à l’horizon ; sa mission serait de redécouvrir la réalité à la lumière de l’humanisme ancestral.

Ces hommes là auraient dû survivre à bien des déboires, à bien des déceptions. Il leur aurait fallu vaincre le marxisme des anathèmes et celui de la mode intellectuelle ; il leur aurait fallu revenir de la « trahison des clercs » et comprendre enfin le « drame de l’humanisme athée » ; il leur aurait fallu résister aux victoires tapageuses et fragiles des sciences inhumaines. Il y aurait eu bien des erreurs, bien des impasses et bien des désastres. Puis des « hommes nouveaux » forts de leur passé seraient apparus. Alors, malgré Platon, Occam, Kant et Hegel, porté par une Université française survivant, dans nos esprits et dans nos cœurs, aux médiocrités, aux perversions et aux pusillanimités, l’optimisme épistémologique, à nouveau, pourrait éclore. Il y suffirait d’un peu de cette naïveté que donnent un certain sens de l’équilibre, une certaine confiance, une certaine inquiétude aussi. Contre tant de solutions de facilité, celle du volontarisme rationaliste et celles de l’anti-cognitivisme, l’audace serait de vouloir retrouver une réalité complexe, en demeurant fidèle à notre culture humaniste. L’espoir serait de « s’élever collectivement à une intuition supérieure. Il ne pourrait être fondé que sur cette conviction : « on n’obtient pas de la réalité une intuition, c’est-à-dire une sympathie spirituelle avec ce qu’elle a de plus intérieur, si l’on n’a pas gagné sa confiance par une longue camaraderie avec ses manifestations superficielles. Et il ne s’agit pas simplement de s’assimiler les faits marquants ; il en faut accumuler et fondre ensemble une si énorme masse qu’on soit assuré, dans cette fusion, de neutraliser les unes par les autres toutes les idées préconçues et prématurées que les observateurs ont pu déposer, à leur insu, au fond de leurs observations ». C’est dans la réconciliation de la réalité et de l’humanisme que naitrait un savoir d’un nouvel ordre. »

(Christian Atias, « Réalisme et humanisme : une alliance renaissante » in Henri Lepage & Serge Schweitzer (sous la direction de), De l’ancienne à la nouvelle économie – Essais à l’occasion de la dixième Université d’été de la nouvelle économie – Aix-en-Provence 1978-1987, Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence, 1987, pp. 23-24)