Les fourberies de Sapin

Michel Sapin (Crédits : Parti Socialiste, licence Creative Commons)

La France joue mal la comédie de l’austérité face à Bruxelles, mais Bruxelles n’est pas très bon acteur non plus face à la Grèce…

Par Serge Federbusch.

Michel Sapin (Crédits : Parti Socialiste, licence Creative Commons)
Michel Sapin (Crédits : Parti Socialiste, licence Creative Commons)

 

Vous connaissez sûrement la drolatique histoire du pauvre Gribouille, qui se précipita un jour dans une mare pour échapper à la pluie. L’Europe est un monstre, un Gribouille à vingt-huit têtes réfugié dans une énorme flaque nommée mer méditerranée et qui, pour mieux échapper aux précipitations, a ouvert de surcroît un parapluie.

Prenons d’abord la comédie grecque de ces dernières semaines, qu’Aristophane n’eût pas reniée. Tsipras, pour se faire élire, a promis la lune en évitant de dire à ses concitoyens qu’il leur faudra bientôt quitter l’euro. Le PIB grec continue de reculer : – 0,4 % au dernier trimestre malgré les annonces mensongères d’une Commission européenne prête à tout pour faire croire que ses remèdes portent leurs fruits. Athènes a donc obtenu un prolongement a minima de l’aide de ses partenaires jusqu’à fin juin, mais « nos coffres sont vides » a laconiquement reconnu Yanis Varoufakis l’hellène des finances. On estime pourtant à 30 milliards d’euros les sommes que les Grecs doivent trouver d’ici la fin de 2016 pour simplement faire face à leurs échéances. Luis de Guindos, ministre espagnol en charge de l’économie a vendu la mèche en avouant que l’Europe envisageait un troisième plan d’aide d’un montant de 30 à 50 milliards d’euros précisément, en sus des deux précédents qui totalisent déjà 240 milliards d’euros.

Il a été aussitôt démenti par la porte-parole du président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, qui a déclaré qu’aucune discussion ne se tenait sur ce sujet au sein du groupe des ministres des Finances de la zone euro. Mais, au même moment, le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis, a déclaré que la Grèce aura besoin d’un « arrangement additionnel » après l’expiration en juin prochain de son programme de soutien actuel. Bref, du gribouillage budgétaire et un public pris pour des demeurés.

Michel Sapin René  Le HonzecCette aide serait de toute manière conditionnée à la capitulation politique de Tsipras. Mais ce dernier ne peut politiquement, ni d’ailleurs ne veut, pressurer davantage le peuple grec. Il a simplement dit à Bruxelles qu’il augmenterait les impôts des riches tout en sachant parfaitement que ceux-ci ont déjà mis leur argent à l’abri. Bref, la supercherie du renflouement de la Grèce a toute chance d’éclater d’ici à la fin de l’année. Il faudra alors que ses créanciers assument leurs pertes, ce qui aura pour effet de réveiller les marchés actuellement hébétés par l’assouplissement quantitatif narcotique promis par Draghi. Aujourd’hui, beaucoup savent que l’euro ne durera pas mais nul ne veut prendre la responsabilité historique d’y mettre fin.

La France offre une autre illustration de ces contorsions. À force de chercher à duper l’autre, de jouer double ou triple jeu, plus personne ne maîtrise la situation. Hollande et ses sbires : Macron et Sapin, font mine de croire que le déficit public reculera à 4,1% en 2015 alors que la Cour des comptes relève qu’il s’agit d’« un objectif dont la réalisation est incertaine », évoquant tant des prévisions de recettes trop ambitieuses que des économies de dépenses insuffisamment détaillées.

Pendant ce temps, à Bruxelles, la Commission fait semblant de donner crédit à cette fable et de nous accorder deux ans de grâce pour revenir sous le seuil de 3% de déficit, soit jusqu’en 2017. Mais elle a fixé une trajectoire rigoureuse : 4,0% en 2015, 3,4% en 2016 et 2,8% en 2017. Hollande et Sapin vont donc rapidement présenter de nouvelles économies cosmétiques à hauteur de 4 milliards d’euros, sachant que dans un an, lorsqu’on constatera que rien n’a été fait, la comédie reprendra.

Bref, à des efforts qui n’en sont pas, Bruxelles répond par une sollicitude qui n’en est pas une. Et personne ne croit au texte qu’il récite. La Grèce obtenait jadis un répit calculé en mois. Désormais, il s’agit de semaines. La France avait droit à des années qui se transforment en mois. On est en plein théâtre. Comme chez Carlo Goldoni, chaque acte ajoute à la confusion. Moscovici, Arlequin serviteur de deux maîtres, s’emmêle les pinceaux. Ce n’est pas une tragédie grecque, juste une «comedia del raté». En Europe plus que partout ailleurs, du fait de l’héritage romain sans doute, la politique a un caractère théâtral que les plus grands esprits, tel Shakespeare, ont parfaitement cerné.

Sur le web