ENA : tous contre le changement climatique ?

propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)

Selon la couverture de la dernière édition de la revue de l’ENA, la priorité de nos « élites » est claire : « agir contre le changement climatique » !

Par Bernard Zimmern.

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La dernière édition de la revue de l’ENA serait-elle une démonstration des raisons pour lesquelles la France s’enfonce dans la régression et le conformisme, deux « vertus » qui vont de pair ? Le titre et le contenu du numéro sont clairs : « agir contre le changement climatique ».

Si comme beaucoup vous avez des doutes, bonnes gens, sur l’existence d’un changement climatique, argumentés par de bonnes raisons scientifiques, ne lisez pas le dernier numéro de la revue de l’ENA. Vous n’y trouverez qu’un seul discours : le doigt sur la couture du pantalon, comme on disait à l’armée, soyez prêts à combattre le changement climatique compte-tenu des conséquences redoutables que celui-ci aurait sur l’avenir de l’humanité, des éléphants ou des tortues marines, le niveau des océans, etc.

Que la plupart des thèses défendues par Al Gore, le vice-président américain, dans son livre célèbre Une vérité qui dérange, aient été démontrées fausses, comme par exemple la disparition des neiges du Kilimandjaro ou la distribution des températures en crosse de hockey ; que les médias aient pu s’indigner d’apprendre qu’Al Gore consommait pour le chauffage de sa piscine plus d’énergie que tout un village, peu importe. La contradiction n’a pas sa place. En bons serviteurs de l’État, les anciens et actuels élèves doivent soutenir la grande manifestation qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015, comme le rappelle bien à propos un ancien élève, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères. Il faut soutenir le président Hollande qui vient de faire le voyage aux Philippines pour prouver sa détermination à placer la France au premier rang de ce combat.

Il est vrai que cela nous permet d’oublier les problèmes de fond des Français, en premier lieu la méthode à adopter pour la création d’emplois, ce à quoi l’ENA ne semble pas compétente.

On est cependant réconforté par ces fortes paroles de la présidente de l’association des anciens élèves de l’ENA : « La scolarité [à l’ENA, NDLR] fait également une large place à la connaissance du monde de l’entreprise permettant aux futurs responsables de la conduite de l’action publique d’avoir une bonne compréhension des mécanismes du secteur privé tout en mettant fin à un cloisonnement entre sphère publique et sphère privée préjudiciable au développement d’une économie moderne. »

Les critiques sont malvenues : « Ne faisons pas écho aux attaques proférées contre l’École, souvent hélas par des anciens élèves qui se complaisent dans un conformisme affligeant… » Une déjà longue liste d’anciens élèves ayant critiqué l’ENA (Jean-Pierre Chevènement en 1967 traitant ses camarades de « mandarins de la société bourgeoise », le Parti socialiste inscrivant la suppression de l’ENA à son programme en 1972, Jacques Chirac en 1995 traitant l’ENA de « symbole d’une élite qui a failli », Laurent Fabius se déclarant officiellement favorable à sa suppression, évoquant un « système malsain » et « refermé sur lui-même »), m’empêche de prendre à mon compte cette forte affirmation, en notant que la revue de l’ENA s’est toujours refusée à publier ou simplement citer les opuscules ou livres auxquels j’avais contribué.

Est-ce une invitation à tenter à nouveau l’expérience avec mon dernier livre publié : Changer Bercy pour changer la France ? Il n’est pas une série d’affirmations gratuites mais une analyse fortement chiffrée et documentée du désastre économique français et des raisons pour lesquelles nous ne produisons depuis 30 ans que moins de la moitié des emplois créés par les économies compétitives de nos voisins britanniques ou allemands.

À la décharge de la revue de l’ENA, les dénonciateurs du réchauffement climatique ne sont pas un clan isolé.

Nous avons vu en effet l’Allemagne abandonner ses centrales atomiques et devenir l’un des pays les plus pollueurs d’Europe avec le retour de ses centrales à lignite.

Aux États-Unis, le président Obama vient de stopper par un veto la construction de l’oléoduc Keystone XL en vertu des pouvoirs donnés au gouvernement fédéral sur des transports transfrontaliers. Il faut savoir qu’existe déjà un premier oléoduc d’un débit d’environ 600.000 à 700.000 barils/jour des champs pétrolifères du Canada de l’ouest vers les raffineries américaines du Midwest et le golfe du Mexique ; ce projet qui fait l’objet du veto permettrait de plus que doubler ce débit. Les motifs d’opposition sont essentiellement des motifs environnementaux défendus par les organisations écologistes, à savoir freiner la consommation pétrolière. Il est intéressant de noter que ce blocage ne va en rien diminuer la consommation ou la production d’hydrocarbures, mais simplement enrichir les compagnies de chemin de fer comme le note le Wall Street Journal du 26/2/20151. Les trains qui transportent les produits pétroliers représentent déjà chaque jour une distance d’environ 30 kilomètres et les compagnies de chemin de fer investissent lourdement, non seulement en matériel mais en infrastructure pour transporter le brut canadien vers les villes américaines consommatrices et les raffineries. De l’avis des experts, le transport par oléoduc est moins dangereux et moins polluant que le transport par wagon-citerne. Mais s’agit-il comme ailleurs d’un débat dicté par la raison et la protection de l’environnement, ou d’un débat dicté par les positions idéologiques et la politique ?

Espérons qu’après avoir lu Changer Bercy pour changer la France, la présidente de l’ENA comprendra que ce ne sont pas quelques cours sur l’entreprise ou un séjour touristique (je peux le dire, je l’ai fait) au cours d’un stage industriel, qui dispensent à un énarque la compréhension de l’entreprise. L’expérience de quelques années dans une entreprise de moins de 250 employés, la crainte des fins de mois difficiles sont les conditions pour avoir enfin conscience de ce qu’est la réalité de 95% de nos PME, des deux tiers des salariés et de 100% des entreprises qui se créent, et dont dépend notre avenir industriel.

  1. « Obama’s oil-by-rail boom » par Holman W. Jenkins, Jr
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