6 mythes persistants sur la crise grecque

Fables et incompréhensions circulent encore sur la crise grecque, cinq ans après son déclenchement.

Par Antoine Levy.

Parthenon - Credits  Konstantinos Dafalias (CC BY 2.0)
Parthenon – Credits Konstantinos Dafalias (CC BY 2.0)

 

C’est de dette qu’il sera ici question ; sachons donc avant tout reconnaître celle que la langue française entretient envers le grec. Nous lui avons emprunté l’Europe et la démocratie ; nous lui sommes redevables de la tragédie, qui vient si spontanément à l’esprit de celui qui reconnaît, sans préjuger des responsabilités de chacun, l’ampleur des souffrances grecques depuis 2010. Nous devons enfin à la Grèce le concept de mythe. Fables et incompréhensions circulent encore sur la crise grecque, cinq ans après son déclenchement : les quelques lignes qui vont suivre interrogent sur le sens des mythes persistants qui courent dans les représentations françaises, notamment à gauche, de la victoire de Syriza et de sa signification pour la Grèce et l’Europe.

Comme en 1968, il importe sans doute, pour éviter les malentendus, de répondre à l’injonction bien connue : « D’où parles-tu, camarade ? ». C’est en libéral que j’écris, attaché au respect des contrats et des droits individuels comme mode de vie en commun ; en européen de cœur et de raison, sensible aux principes partagés de ce que l’on aurait du mal à appeler autrement qu’une civilisation ; mais aussi en démocrate, convaincu que les souffrances du peuple grec depuis le début de la crise ne sauraient être ignorées, en dernière analyse, qu’à notre propre détriment. C’est enfin en apprenti économiste, passionné de questions de dette souveraine, et soucieux de privilégier une analyse, parfois perçue comme froidement calculatrice, mais la moins passionnée et la plus rigoureuse possible, des coûts et des bénéfices des différentes options qui se présenteront à l’Europe et aux Grecs au cours de ces jours décisifs.

Premier mythe : les Grecs n’ont jamais vu la couleur de l’argent de la dette

6 mythes grecs rené le honzecL’une des stratégies argumentatives les plus fréquemment employées par la gauche de la gauche dans la question grecque est fondée sur un procès en illégitimité de la dette du pays. Un mythe commun présuppose ainsi qu’elle n’aurait servi qu’à « engraisser les marchés et les spéculateurs », et que le peuple n’aurait jamais bénéficié de cet afflux de capitaux. Certains, au mépris de toute compréhension du droit international, emploient même à tort et à travers le concept de « dette odieuse », comme si ces emprunts avaient servi à financer une dictature opprimant le peuple grec. Certes, il est parfois tentant, quand vient l’heure de réduire son train de vie pour rembourser ses dettes, d’oublier que l’on a pu consommer plus que ses revenus par le passé ; mais un État est comptable de ses engagements antérieurs, surtout lorsqu’ils furent contractés par des gouvernements démocratiquement élus.

C’est donc à une courte rétrospective historique qu’il faut ici se livrer. Pour remonter à la naissance de la tragédie grecque, on pourrait s’interroger, en sociologue ou en politiste, sur l’héritage autoritaire et clientéliste de la dictature des colonels, ou sur l’alternance oligarchique des grands partis qui la suivit. On se contentera, plus modestement, de rappeler en économiste qu’au cours des dix années qui suivirent son entrée dans l’euro, la Grèce, sous l’égide de gouvernements démocratiquement élus, choisit de s’endetter massivement. Les déficits dépassèrent 5% du PIB chaque année entre 2003 et 2009, permettant le financement d’un compromis social certes clientéliste et inégalitaire, mais profitant néanmoins à une large part de la population bénéficiant de dépenses sociales ou d’infrastructures nouvelles, sans subir les hausses d’impôt qui eussent été nécessaires en contrepartie. Quel qu’ait été le rôle ultérieur de l’austérité budgétaire dans l’effondrement de la croissance en Grèce après 2010, il importe de ne pas oublier l’ampleur de la dérive budgétaire qui l’a précédée : de 2004 à 2009, en termes nominaux, quand le PIB ne croissait « que » de 40%, les dépenses publiques (notamment de défense et d’intervention sociale) augmentaient de 87%, alors que les impôts collectés ne progressaient que de 31%.

La faute ne doit donc pas non plus en être attribuée aux taux d’intérêt supposés « exorbitants » que la Grèce aurait versé à ses créanciers privés : bien au contraire, les taux grecs restèrent extrêmement proches des taux allemands tout au long de ces années d’ivresse budgétaire. C’est en profitant de ces faibles taux (essentiellement dus à la crédibilité gagnée grâce à une souveraineté monétaire partagée avec des pays à l’inflation historiquement plus faible, comme l’Allemagne) et d’anticipations de croissance élevées, que la Grèce put ainsi financer une consommation bien supérieure à ses capacités productives pendant une dizaine d’années.

Croissance il y eut, en effet, en moyenne supérieure à 4% chaque année, jusqu’à la révélation en 2009 de déficits plus importants qu’annoncés (proches de 13% du PIB, avant même que les marchés n’aient fait encore grimper ce chiffre en n’acceptant plus de prêter qu’à des primes de risque élevées). Ce coup de théâtre déclencha un changement radical des anticipations des créanciers privés, désormais convaincus que la Grèce n’avait plus les moyens de rembourser ou de refinancer cette dette.

Deuxième mythe : les États n’ont fait que reprendre à leur compte la dette privée

C’est alors qu’entre en jeu une seconde fable, aux fâcheuses tendances conspirationnistes, pourtant reprise régulièrement par les « penseurs » économistes de la gauche ou de la droite souverainiste : les États européens, au premier rang desquels l’Allemagne et la France, n’auraient prêté à la Grèce que pour sauver leurs propres banques, et auraient ainsi, sous l’influence d’intérêts puissants, substitué des dettes publiques aux dettes privées.

C’est oublier un peu vite que dès 2011, les détenteurs privés de dette publique grecque (autrement dit, en dernière analyse, les actionnaires des institutions financières) ont perdu l’essentiel de la valeur de leurs titres de dette, en acceptant une réduction de 60 à 75% de leur valeur actuelle nette, selon les instruments. Ce « Private Sector Involvement » (ou PSI) fut même la condition imposée par les États et le FMI, en 2011, pour venir à nouveau au secours de la Grèce à hauteur de 80 milliards d’euros en 2010 après le premier plan d’aide : les contribuables européens ne prêteraient une nouvelle fois au pays qu’à la condition que les premiers à perdre leur mise fussent les créanciers privés.

L’essentiel de la dette privée fut donc purement et simplement effacé en 2011 au cours du PSI, et la dette due au « secteur officiel » (États européens, FMI, Fonds Européen de Stabilité Financière) qu’il est aujourd’hui question de renégocier, et qui oblige la Grèce à dégager des excédents budgétaires hors service de la dette pour la rembourser, ne résulte pas d’un « sauvetage » des banques par les États, mais bien d’un nouveau prêt consenti, en deux fois, par les contribuables du reste de l’Europe pour financer la Grèce. Si une part de ce nouveau prêt a servi, jusqu’en 2011, à permettre à la Grèce d’honorer ses obligations et donc de maintenir un accès aux marchés financiers, près d’une centaine de milliards a directement financé les services publics grecs et la recapitalisation des banques locales. Les Européens et le FMI fournirent donc un double plan de sauvetage du pays – et il faut imaginer l’ampleur des mesures d’austérité qui eurent été nécessaires si la Grèce avait alors choisi de sortir de l’euro et de ne pas accepter ce plan d’aide, plutôt que de se contenter de dénoncer l’ampleur du programme d’ajustement effectivement mis en œuvre.

Troisième mythe : l’austérité concentrée sur la baisse des dépenses au nom du libéralisme

En contrepartie de ce soutien, les acteurs publics exigèrent des réformes structurelles de l’État grec, et des gains de compétitivité, pour éviter qu’un tel scénario ne se répète. Selon une troisième interprétation bien abusive, l’austérité grecque n’aurait été que le masque et l’outil du néo-libéralisme désireux de démanteler l’État-providence, et n’aurait comporté que des baisses de dépenses.

Il importe néanmoins de rétablir la réalité des faits : entre 2009 et 2013, les recettes (impôts, taxes…) sont passées en Grèce de 39% à 47% du PIB. L’austérité n’a pas, on le voit, servi à réduire les impôts pour financer moins de dépenses. Bien au contraire, et dès le premier programme d’ajustement, l’effort de la Troïka, au-delà des mesures bien connues de réduction d’une fonction publique pléthorique et clientéliste ou de subventions publiques inefficaces (la baisse des salaires dans la fonction publique, si elle a eu des conséquences sociales néfastes, a par ailleurs été un facteur de réduction des inégalités, étant donné le différentiel de salaire initial en faveur du secteur public), a porté sur l’amélioration de la capacité de l’État grec à percevoir les impôts et contributions sociales, par l’automatisation des cotisations et la lutte contre le travail au noir, la modernisation du système de la TVA, l’augmentation de la progressivité de l’impôt, la lutte contre l’évasion fiscale, la fin d’une longue tradition d’amnisties fiscales… En 2014, un « dividende social » (des transferts directs ciblés envers les plus pauvres) d’un montant de 500 millions d’euros a même été décidé, avec l’accord de la Troïka, du fait de la réussite des mesures de collecte de nouveaux impôts.

Si Syriza décide – légitimement – de poursuivre dans la voie de l’augmentation des recettes pour maintenir un excédent budgétaire primaire, il ne le fera que grâce aux nouveaux instruments de fiscalité disponibles grâce aux efforts entrepris depuis quatre ans par les précédents gouvernements, sous l’égide des Européens, et ce pour la première fois dans l’histoire récente du pays.

Quatrième mythe : Syriza, les premiers à mettre sur la table les sujets difficiles

Gauchistes en Grèce

Selon un certain nombre de commentateurs, après ces années passées sous la botte de l’austérité européenne (et l’on sait les parallèles malvenus auxquels est sujet « l’occupant allemand »), le gouvernement mené par Syriza aurait, enfin et pour la première fois, « renversé la table » en Europe, et, tenant tête à la Prusse austère, osé évoquer les sujets controversés d’une renégociation de la dette, d’une réforme de la Troïka, ou d’un ralentissement du rythme de consolidation budgétaire. C’est oublier un peu rapidement que ces mesures étaient programmées depuis déjà un certain temps : la réforme de la Troïka (qui a de toute façon vocation à se dissoudre en tant que mode de coordination des différentes institutions dès qu’un pays sort du programme, comme elle l’a fait en Irlande et au Portugal) fait partie des promesses de campagne de Jean-Claude Juncker avant son élection à la présidence de la Commission Européenne.

De même, le projet de renégocier la dette détenue par les pays européens et le FESF pour en réduire encore les taux d’intérêt et en étendre la maturité est sur la table depuis plusieurs mois, et les exigences formelles de Syriza pour une réduction en valeur nominale de la dette ont tendance à exacerber les tensions et à ralentir ces projets plutôt qu’à les accélérer. Quant au rythme de l’austérité, la timide France de François Hollande semble elle-même bénéficier depuis des mois déjà de la complaisance bruxelloise.

Cinquième mythe : un plan de relance qui sauvera la croissance

Le mythe le plus grave, sans doute, est encore à naître, et portera sur le bilan du gouvernement Syriza, après quelques mois ou quelques années. Il convient, dès aujourd’hui, d’en prévenir l’émergence.

La croissance en Grèce, après quatre ans d’effondrement du PIB et une timide reprise en 2014, devait, selon les prévisions du programme, s’accélérer pour atteindre environ 3 à 4% de 2015 à 2017. Cet effet mécanique, prévu de longue date, qui résulte du ralentissement déjà prévu de l’austérité budgétaire et des gains de compétitivité impressionnants du pays, n’a rien à voir avec le nouveau gouvernement ; mais on se prépare déjà, au sein de l’extrême gauche française et européenne, à crier victoire en attribuant la paternité d’une telle croissance à la politique nouvelle de Syriza en Grèce. Le test véritable du succès de cette politique sera plutôt de savoir si elle parvient à relever la croissance du pays au-delà de ces prévisions, et non à faire mieux que l’effondrement des quatre dernières années.

De même, on vantera chaque nouveau milliard de dépenses publiques comme un succès arraché au dragon austéritaire, en oubliant un peu vite qu’en fait de plan de relance, les projets de Syriza prévoient tout au plus de limiter l’excédent budgétaire primaire en 2016 à environ 1,5% du PIB. À titre de comparaison, arriver au même résultat en France, où le déficit budgétaire primaire est proche de -2% du PIB, nécessiterait des baisses de dépenses ou des hausses d’impôts d’environ 70 milliards d’euros supplémentaires… nous sommes bien loin d’un plan de relance tel qu’en rêve la gauche du Parti Socialiste. Ainsi, l’arrivée de Syriza au pouvoir après quatre années d’assainissement budgétaire et d’effondrement du PIB, risque de rendre tentantes des interprétations en trompe-l’œil d’éventuels succès (croissance, arrêt de l’austérité) qui ne seraient rien d’autre que le résultat de ces mêmes politiques d’austérité.

Au contraire, en cas d’échec, les excuses pleuvront, voyant en sous-main l’œuvre des spéculateurs, des « sociaux-traîtres », ou de Bruxelles, et, pour ne pas reconnaître le caractère incompatible des prétentions de Syriza avec la volonté populaire de rester dans la zone euro, on trouvera d’autres coupables plus aisément

Un dernier mythe : enfin un gouvernement démocratique !

Un dernier point, enfin, s’impose. On peut ne pas apprécier Syriza, craindre sa ligne politique, ou déplorer son « irresponsabilité » ; mais on ne peut écarter d’un revers de main la légitimité démocratique dont, avec ses alliés parlementaires des Grecs indépendants, le parti est désormais investi pour proposer à son pays et à ses partenaires européens un plan de route commun. Néanmoins, pour des raisons strictement analogues, il serait trop aisé de clamer que Syriza est en droit d’exiger ce qu’il souhaite, en s’abritant derrière cette légitimité fraîchement sortie des urnes, et d’oublier celle de Mme Merkel, aussi démocratiquement élue (et plus d’une fois) par ses concitoyens qu’Alexis Tsipras l’a été par les siens. Il en va de même pour celle du Pasok et de la Nouvelle Démocratie entre 2010 et 2014, dont le rejet aujourd’hui ne doit pas occulter le fait que c’est en représentants élus du peuple grec qu’ils ont accepté les engagements désormais honnis, et ce en dépit des penchants millénaristes de l’extrême-gauche, selon lesquels la « vraie » Grèce serait enfin de retour.

L’Union Européenne est un accord de volontés souveraines, et, si la Grèce est en droit de réclamer sa part dans cette souveraineté partagée, elle ne peut exiger que le reste du continent se plie à ses desiderata sous le prétexte que son gouvernement est sorti des urnes plus récemment que les autres. La démocratie des uns ne vaut pas moins, mais pas plus que celle des autres, et si l’on admet qu’elle est, dans une Union Européenne fondée sur les principes de l’État de droit, le critère de légitimation le plus viable dont nous disposions, elle impose de prendre en compte avec sérieux et rigueur les vues des créanciers comme celles des débiteurs, aujourd’hui comme hier. Comme tout gouvernement démocratique d’un État de droit, Syriza est tenu par la continuité de l’État de respecter les choix de ses prédécesseurs, et non de faire comme si aucun processus de décision libre n’avait pu s’exercer en Grèce avant sa propre arrivée au pouvoir.

Enfin, la légitimité de Syriza s’assortit d’une responsabilité historique. En cas d’échec, nombreux seront ceux qui voudront aligner sur le banc des accusés la Commission, l’Allemagne, le FMI ou les intérêts oligarchiques en Grèce. Mais si Syriza accuse les anciens gouvernements grecs et leur politique d’avoir mené au désastre de ces dernières années, le nouveau pouvoir doit, pour la même raison, se préparer à affronter les risques de sa propre politique, et à ne pas blâmer d’autres acteurs pour occulter sa propre responsabilité. Syriza a choisi de jouer à la roulette (qui semble d’ailleurs prendre des couleurs bien russes) avec le sort de ses concitoyens ; quoi qu’il arrive, l’extrême-gauche grecque et européenne devra assumer les conséquences de ce pari risqué.