Tunisie : après Paypal, la libéralisation du dinar ?

dinar credits jason smart (licence creative commons)

Après l’Access au service de paiement en ligne PayPal, la Tunisie est-elle prête pour la libre convertibilité du dinar ?

La banque centrale de Tunisie, vient de répondre aux revendications des jeunes internautes Tunisiens qui réclamaient l’accès au service de paiement en ligne PayPal. Ceci est sans aucun doute une grande avancée en Tunisie. Pendant des années, les internautes tunisiens ont été privés d’utiliser l’internet à des fins de commerce et d’échanges. L’internet en Tunisie a toujours été limité à la simple utilisation des réseaux sociaux et des médias en ligne.

Par Slim Bouzid.

En effet, la banque centrale accordera l’accès à Paypal aux internautes désirant avoir ce service, moyennant, une demande officielle et avec un plafond à ne pas dépasser. Ce qu’il faut comprendre c’est que PayPal en tant que tel, n’est pas un but en soi, mais un moyen. Le but des internautes tunisiens est d’accéder à de la devise (dollar, euro, yen) afin d’avoir la possibilité d’acheter et de vendre librement sur internet (commerce en ligne).

La loi change en Tunisie : Une loi discriminatoire ?

Comme beaucoup le savent déjà, le dinar tunisien est réputé être une devise qui n’est pas librement convertible. D’un point de vue purement juridique, la non-convertibilité d’une devise se définit comme l’interdiction faite aux résidents d’un pays d’acheter, de vendre ou de posséder une devise étrangère. L’État, de ce fait, impose l’usage d’une devise unique en interdisant à ses citoyens de faire des choix monétaires.paypal credits jeremy brooks (licence creative commons)

Cependant, il serait erroné de considérer le Dinar comme étant une devise non-convertible, comme le rappelle dans cette vidéo Mr Moncef Cheikhrouhou. Le dinar tunisien est partiellement convertible : une certaine catégorie de citoyens tunisiens qu’on peut décrire comme étant ‘’privilégiée’’ a un accès libre à de la devise étrangère. Je fais allusion ici aux chefs d’entreprises, résidents étrangers, diplomates et certains hauts fonctionnaires. Cette catégorie de Tunisiens dispose d’une liberté monétaire quasi illimitée. Ils peuvent posséder des dollars, des euros et ont la possibilité de transférer leurs fonds partout dans le monde et en toute légalité. On peut en conclure, que pour cette catégorie de Tunisiens, le dinar est librement convertible.

Contrairement à ce petit groupe d’avantagés, la grande majorité des Tunisiens, (les salariés, les petits entrepreneurs, petits fonctionnaires, artisans, Tunisiens moyens, chômeurs etc.) n’a pas le droit de posséder des devises étrangères. Par conséquent, ils ne peuvent ni effectuer des achats sur internet ni investir à l’étranger.

Certes il existe quelques exceptions à la règle, où la banque centrale permet à certains particuliers de posséder des devises étrangères (Allocation touristique, dépenses liées à la santé, transferts de frais scolarité, etc.). Mais les procédures administratives restent extrêmement longues et complexes.

Cette majorité de Tunisiens ne jouit donc presque d’aucune liberté monétaire et financière. Majoritairement, les Tunisiens sont ainsi largement pénalisés, spécialement quand le dinar tunisien baisse en valeur. (Leurs actifs sont essentiellement indexés en dinar). Ils se font saigner à blanc par l’inflation sans aucun moyen de se protéger.

Ce que la banque centrale propose aux internautes réclamant l’accès à PayPal, c’est simplement de rallonger la liste des privilégiés, pour y inclure quelques Internautes free lancer, e-trader, etc. (Tout ceci moyennant bien évidemment un dossier bien garni « Matlab’ », des procédures administratives interminables et un plafond en devise à ne pas dépasser).

À mon avis, il est nécessaire de comprendre, que les lois de changes en vigueur dans notre pays s’opposent à un droit fondamental : le droit de propriété.

Ce que je trouve particulièrement injuste dans ce système, c’est que l’État tunisien se permet de discriminer entre deux catégories de citoyens : les privilégiés et les autres. Certains disposent pleinement d’une liberté financière tandis que la majorité en est dépourvue.

Les Tunisiens qui ne font pas partie de l’élite risquent des sanctions très lourdes s’ils essaient de se procurer des devises sans passer par la banque centrale (le circuit financier classique).

Dans un pays libre, le droit de propriété devrait être respecté sans considérer le statut social ou la situation professionnelle. Chaque citoyen doit pouvoir disposer librement de ses fonds (propriété privée). Une fois ses devoirs fiscaux acquittés, libre à lui de dépenser son argent comme bon lui semble, (se procurer des devises étrangères, investir, acheter sur internet etc.).

Malheureusement, en Tunisie, on a encore du mal à faire la différence entre propriété privée et propriété collective. L’argent des citoyens tunisiens n’appartient pas au peuple, à la société et encore moins à l’État. Les citoyens sont les seuls responsables de leurs avoirs, c’est à eux et non pas à l’État qu’incombe la tâche de les gérer.

Les choix que font les Tunisiens en matière de consommation sont une forme d’expression. Interdire à certains la possession et la négociation des devises (euro, dollar, yen) c’est leur interdire de faire des choix et d’émettre des opinons. Les devises étrangères ne sont qu’un produit de consommation comme un autre. L’actuelle loi de change est intrinsèquement inégalitaire et discriminatoire car elle garantit le droit de propriété à certains et l’interdit à d’autres. Ce qui équivaut à garantir la liberté d’expression pour quelques citoyens et pas aux autres.

La libre convertibilité du dinar : point de vue économique

Les questions économiques concernant la libre convertibilité du dinar sont plus complexes. Je vais essayer de casser quelques mythes véhiculés par nos économistes et administrations tunisiennes depuis l’indépendance.

● La libre convertibilité mènerait à un effondrement du dinar tunisien.
● La libre convertibilité risquerait d’accroître la fuite des capitaux.
● La libre convertibilité constitue un risque pour les réserves en devises de la banque centrale.
● Nous n’avons pas une économie assez forte pour nous permettre une libre convertibilité du dinar.

La libre convertibilité mènerait à un effondrement du dinar tunisien

Pour contredire ces dires, il faudrait revenir quelques années en arrière et étudier un tant soit peu l’historique du dinar ainsi que sa valeur dans le temps. Le dinar tunisien a vu le jour en 1958, si on se base sur sa page Wikipédia, ce dernier valait 2,11588 d’or (en 1958). Un dollar Us (1958) valait 1,23 gramme d’or. Ce qui donne un taux de change dollar/dinar de 1.72 Dollar Us pour un Dinar Tunisien. (Non vous ne rêvez pas, 1958, le Dinar Tunisien valait plus que le Dollar US). Aujourd’hui, 1 dinar tunisien vaut 0.58 dollar US. Ceci est une dépréciation de presque 400% en 56 ans. D’après ces chiffres, on peut constater que la non-convertibilité du dinar n’a pas permis sa protection. Le Dinar tunisien, comme la majorité des devises des pays du tiers monde, a été une devise typiquement inflationniste qui n’a jamais cessé de perdre de sa valeur depuis sa création.

La libre convertibilité risquerait d’accroître la fuite des capitaux

Voilà la liste des pays qui, comme la Tunisie, appliquent des restrictions sur l’achat et la vente de devises étrangères. Cette liste comprend l’Argentine, le Venezuela, la Corée du nord, le Pakistan, Sri Lanka et le Soudan. Ces pays sont surtout connus pour avoir une inflation très élevée et souffrent de fuites de capitaux chroniques, malgré les restrictions de changes très sévères. À tout cela se rajoute un marché noir ou les devises étrangères se négocient avec des primes allant jusqu’à 50 % au-dessus du prix officiel. La Tunisie souffre des mêmes problèmes, voilà un exemple du prix de l’euro qui se négocie au noir sur Facebook : À la date du 25 octobre 2014, un euro sur la plateforme Neteller coûtait aux Tunisiens 3.5 dinar, le cours officiel à cette date était aux alentours de 2.3 dinar pour 1 euro. Ce qui donne une prime d’à peu près 52% au-dessus du prix officiel. (Le Tunisien moyen, doit donc payer 50% plus cher pour acquérir un petit montant en euro).

dinar

À l’extrême opposé des pays cités plus haut, on trouve : Singapour, Hong Kong, la Suisse, Dubaï, la nouvelle Zélande, l’Australie. Ces pays garantissent pleinement à leurs citoyens la libre convertibilité de leur devise. C’est dans ces pays-là où la fuite des capitaux est moins présente, il y a également moins d’inflation et leurs devises ont tendance à plus s’apprécier.

Afin de bien comprendre, rappelons une petite vérité : si le gouvernement me permettait de posséder librement des devises étrangères, d’investir à l’étranger (fond d’investissement) à partir de mon pays d’origine, pourquoi songerais-je à faire fuir mon argent à l’étranger ?

C’est justement en interdisant aux citoyens d’acquérir librement des devises qu’on les incitera à faire fuir leurs capitaux.

L’histoire prouve que les pays qui ont des devises non-convertibles sont les pays qui souffrent le plus des fuites des capitaux, d’inflation et de dépréciation de leur devise.

Je pense qu’il est très utile de rappeler que pour les grands détenteurs de capitaux, le dinar est librement convertible. Ceux qui vont profiter de la libéralisation du dinar sont essentiellement les Tunisiens moyens ou pauvres, qui de toute façon ne détiennent pas de sommes considérables. La fuite des capitaux est essentiellement l’œuvre des Tunisiens aisés, qui disposent de plus gros montants.

La libre convertibilité constitue un risque pour les réserves en devises de la banque centrale

Le problème avec cet argument, c’est qu’il cache une réalité bien amère pour les Tunisiens. Dans ce modèle hyper centralisé auquel les Tunisiens sont soumis, une seule et unique institution est en charge de détenir les réserves en devise de dix millions de Tunisiens. (Pas étonnant que les réserves de la banque centrale soient systématiquement dans le rouge). Si nous vivions dans un pays réellement libre, où chaque citoyen était responsable de sa propre réserve en devise, nous n’aurions guère à nous soucier de ce que la banque centrale détient dans ses réserves en devises étrangères.

Nous n’avons pas une économie assez forte pour nous permettre une libre convertibilité du dinar

Cela fait une trentaine d’année que les technocrates qui ont gouverné la Tunisie depuis l’Indépendance nous ressortent le même argument. À chaque fois que l’on évoque la question de la libre convertibilité du dinar, on prétexte que notre économie n’est pas assez forte. Cela fait aussi une trentaine d’années que l’on attend que l’économie s’améliore, pour qu’on puisse enfin jouir d’une devise librement convertible. Malheureusement pour nous, l’économie ne s’améliore pas malgré les restrictions de changes. Les citoyens tunisiens continuent à être privés de leurs droits économiques les plus élémentaires.

Ce que je trouve aberrant, c’est qu’il n’est jamais venu à l’esprit de nos bureaucrates, que c’est peut-être le contraire qu’il aurait fallu faire. L’économie tunisienne a du mal à progresser précisément parce que les citoyens tunisiens ne jouissent pas assez de libertés économiques (ce qui inclut une libre convertibilité du dinar).

J’ai là l’indice mondial des libertés économiques dans le monde, par pays. Ce qu’on remarque, c’est qu’il y a une corrélation presque absolue entre libertés économiques et progrès social. En tête du classement on trouve des pays comme la Suisse, Singapour, Hong Kong, l’Australie et la nouvelle Zélande.

En fin de classement on trouve Cuba, la Corée du nord, le Zimbabwe, le Venezuela… Tous ces pays appliquent des lois très restrictives en matière de contrôle des changes et n’accordent presque aucune liberté économique à leurs citoyens.

Les libertés économiques (qui incluent une devise libre et convertible sans restrictions) sont une condition et non pas un résultat du développement économique.

Le Cas de La Tunisie : un paradoxe

Le cas de la Tunisie est très paradoxal. C’est un pays où les citoyens jouissent de libertés sociales quasi-inégalées dans le monde arabe. La liberté de culte et la liberté d’expression sont garanties par l’État.

L’homme et la femme sont relativement égaux en droit. L’État tunisien est un État séculier ou religion et politique ne se confondent pas (ou du moins ne sont pas supposés). Mais dès qu’il s’agit de libertés financières et économiques, ce pays se transforme en une véritable prison à ciel ouvert.
L’Arabie saoudite, connue pour ses lois extrêmes et liberticides en matière de libertés de culte et de droits des femmes, est plus libre et plus ouverte que la Tunisie en matière de liberté économique. Dans ce pays, chaque citoyen à le droit d’envoyer et de recevoir librement de la devise de part et d’autre du monde.

Paypal constitue le premier test pour le gouvernement en matière de paiement sur internet. Pour le gouvernement, le cas Paypal a été assez simple à résoudre. Après tout, Paypal peut être considéré comme une simple banque détenant des liquidités en devises étrangères. Il suffisait pour le gouvernement d’appliquer à peu près les mêmes lois en vigueur actuellement, et le tour est joué !
Mais l’Internet est un gigantesque réservoir d’innovations. Les moyens de paiements sur internet évoluent de jour en jour et deviennent de moins en moins contrôlables.

Bitcoin fait partie de ces nouvelles innovations en matière de paiement, il s’agit d’une devise à part entière (comme l’euro, le dollar, ou le dinar tunisien). Celui-ci circule librement sur internet, sans banque centrale pour en réguler l’émission ou le prix. C’est ce qu’on appelle une devise décentralisée.

Voilà un article que j’ai écrit qui expose en détails le fonctionnement de cette technologie ainsi que ses applications en Tunisie. Comme je l’avais expliqué dans cet article, il est impossible pour qui que ce soit (y compris le gouvernement) d’en limiter l’usage.

Internet dématérialise les capitaux et les décentralise. Il est nécessaire pour le gouvernement tunisien de comprendre que son pouvoir est extrêmement limité face au pouvoir d’internet. Il ne pourra plus éternellement compter sur la loi de change actuelle pour réguler tous les flux de capitaux entrant et sortant du pays.

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