Franc suisse : les escrocs et les pigeons

franc suisse credits hublera (licence creative commons)

Alors que 600.000 foyers polonais sont concernés par la hausse spectaculaire de leur dette libellée en franc suisse, le débat fait rage…

Par Tomasz Kasprowicz, depuis la Pologne.

Les banques qui ont octroyé des prêts en francs suisse ont-elles dupé leurs clients ? En empruntant dans une devise qui n’est pas celle de leurs revenus, ceux-ci seraient-ils des pigeons incapables de calculer ? Et si la vérité était légèrement plus complexe ?

Ce débat ne peut pas prendre une mesure équilibrée. Inlassablement, sa polarisation empêche tout accommodement. Aujourd’hui, nous avons un groupe qui parle de fraude criminelle en désignant les banques et un autre d’emprunteurs trop gourmands. Sans pour autant forcer le trait, la faute incombe aux deux parties.

francs suisses - cc lucerne flickr

L’essence même du contrat, dont le prêt, est le consentement libre et éclairé des deux parties aux termes de celui-ci. Dans de nombreux cas néanmoins, nous avons affaire à une asymétrie de l’information, ce qui signifie qu’une partie en sait plus que l’autre et peut en profiter. Les banques se trouvent souvent dans cette situation, raison pour laquelle elles sont soumises à des obligations supplémentaires qui les empêchent précisément d’en profiter. Certaines ont, à juste titre, été punies pour la vente de contrats d’assurance-vie. Ces instruments sont à ce point compliqués à comprendre que, malgré un doctorat en finance et un diplôme d’analyste financier, il m’a fallu plusieurs heures pour bien saisir la nature d’un tel produit et les risques encourus. Peu après, je me suis empressé de renvoyer le conseiller venu me le vendre.  Rien d’étonnant donc que, sous l’emprise d’agents bien formés au marketing, beaucoup de personnes soient tombées dans le piège. Ces pratiques sont inadmissibles.

Cependant, ne comparons pas un contrat d’assurance-vie et un prêt immobilier libellé en devise, qui est de prime abord relativement simple. Les banques en tant qu’institution financière nous inspirent confiance mais cette perception ne peut en aucun cas nous dispenser de consacrer un minimum d’efforts pour comprendre un contrat qui nous lie pendant trente ans. Signer les yeux fermés relève, et c’est un doux euphémisme, d’une totale insouciance. Les informations sur le sujet n’ont pas manqué : le débat sur les risques liés aux emprunts libellés en devise était largement public, porté qu’il était par l’Autorité de contrôle financier ou par le Centre Adam Smith. Ceux qui étaient concernés par une question aussi importante auraient pu y consacrer un peu de temps. Et aujourd’hui présenter les frankowiczów (NdT : néologisme apparu en langue polonaise pour désigner ceux qui ont emprunté en franc suisse) comme des moutons ignorants conduits à l’abattoir par les banquiers frauduleux en fait des idiots auprès de l’opinion publique.

Cela ne signifie pas bien entendu que toutes les méthodes utilisées par les banques et leurs intermédiaires étaient honnêtes. Si un quelconque emprunteur parvient à prouver que le prêt en franc suisse était présenté comme sécurisé ou que le zloty devait certainement se renforcer, il devra recevoir un solide dédommagement et l’institution incriminée une lourde peine. Une fraude est une fraude.

Le plus étonnant malgré tout concerne les accusations contre les banques liées à leur responsabilité découlant de l’évaluation du crédit. Ces évaluations devaient permettre de convaincre les candidats à contracter un emprunt qu’ils n’auraient pas dû prendre. Certains se demandent comment il est possible d’avoir la capacité de rembourser un montant de 200.000 en zlotys et de 300.000 en francs. Ils s’étonnent parce qu’ils ne comprennent pas. L’emprunt hypothécaire n’est pas de courte durée, il prend en compte le cycle de vie client. Ce cycle table sur l’augmentation des revenus avec le développement de la carrière. L’emprunt libellé en francs donne aujourd’hui des mensualités plus faibles, qui doivent augmenter en raison de la parité de la monnaie et du taux d’intérêt. Fondamentalement, c’est un régime dans une certaine mesure similaire à la méthode (rarement utilisée) du crédit à mensualité croissante. Qui plus est, pour l’instant, il semble que ce système ait fait ses preuves. Malgré quelques mouvements de grande ampleur sur les marchés, même ceux qui ont contracté leur emprunt au plus mauvais moment – quand le franc était au plus bas – ont jusqu’à présent moins remboursé en zlotys que ceux qui ont contracté leur emprunt en devise nationale.

Quoi qu’il en soit, les partisans de la thèse des banques frauduleuses y voient une preuve de manipulation. Sur la base de ces évaluations des risques « falsifiées », les candidats emprunteurs devaient prendre une décision jouant en leur défaveur. Outre le fait que l’évaluation du risque de crédit est principalement effectuée pour la banque, et pas pour l’emprunteur (puisqu’en cas de perte c’est principalement la banque qui est perdante), on peut dire justement que l’efficacité des évaluations de risque montre qu’il n’y a pas eu de fraude. Le nombre de crédits non remboursés est de moins de 4% – c’est un résultat excellent. Cela démontre que ces évaluations étaient correctes, voire même conservatrices.

À l’heure actuelle, le paysage semble mieux ordonné. Pendant le boom du crédit en francs, les banques se sont autorisées certaines fraudes et irrégularités. La plupart ont été sanctionnées, toute nouvelle tentative est sévèrement punie. Cela ne change rien au fait que les contrats de prêt étaient conclus de bonne foi. Ce ne sont pas des instruments particulièrement compliqués à comprendre. Pendant des années, les emprunteurs en francs suisses se sont autocongratulés pour leur choix, qui procurait des avantages tangibles. Maintenant que le vent a tourné, ils se présentent souvent comme des victimes du système.

Que faire dans la situation actuelle ? Les excellents résultats du remboursement suggèrent que les crédits ont été consentis de manière conservatrice et que l’effondrement des paiements ne peut pas se produire. Les problèmes vont surgir mais tant qu’ils resteront rares, il n’y aura pas de raison d’envisager de profondes réformes du système. Sous la pression des organes de régulation et de l’opinion publique, les banques tentent de limiter la hausse de la valeur des mensualités, ne fut-ce qu’en gardant le cours du mois de décembre pendant une certaine durée. Les cas difficiles seront traités individuellement.

Il en sera autrement le jour où les problèmes se présenteront en masse. Pour l’instant, la situation semble se calmer, mais d’autres chocs pourraient changer la donne. La proposition de réévaluer le montant du crédit en monnaie nationale (NdT : au taux de change en cours au moment de la signature du contrat ou juste avant la libéralisation du cours du franc suisse) peut s’avérer suicidaire pour les banques qui ont une politique de gestion des risques appropriée.

La vérité est que quelqu’un doit supporter les coûts associés à la situation actuelle. La question est de savoir comment les diviser. Aujourd’hui, ils incombent majoritairement aux emprunteurs, selon les termes des contrats en vigueur, et partiellement aux banques en raison du flou régnant sur les conditions d’octroi des prêts. Les premiers voudraient que la totalité de leurs soucis soit prise en charge par les autres. Et selon leurs revendications, par les banques. De ce point de vue, il y a deux problèmes. Le premier est moral : on ne voit pas la justification d’une telle mesure. L’histoire de la « fraude » n’est pas vraiment cohérente. Le deuxième est structurel : une partie des banques n’est pas en mesure de supporter de tels coûts, en particulier si elles ont géré le risque de manière responsable. Ici, nous feront preuve de prudence. En fin de compte, le coût sera supporté soit par le contribuable soit par les clients des banques. Dans un cas comme dans l’autre, la société dans son ensemble.

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Article original titré « Frank. Oszuści i frajerzy », publié le 27.01.2015 sur liberte.pl
Traduit du polonais par Serge pour Contrepoints.