« Manifeste incertain 3 » de Frédéric Pajak

« L’époque ne connaît que son présent, un présent expulsé de son passé et privé de son avenir, ou, selon l’expression de Benjamin : « un temps homogène et vide » »

Par Francis Richard.

PajakAvec ce troisième volume de son Manifeste incertain, Frédéric Pajak poursuit son « évocation de l’Histoire effacée et de la guerre du temps. »

L’auteur poursuit son réquisitoire : « L’époque ne connaît que son présent, un présent expulsé de son passé et privé de son avenir, ou, selon l’expression de Benjamin : « un temps homogène et vide ». Il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus de lendemain. Seul subsiste le jour d’aujourd’hui, qui fait place au jour suivant qui oubliera le jour d’hier. »

Pour Frédéric Pajak, l’époque a commencé dans l’après-guerre, quand l’idéologie moderne qui ne dit pas son nom a succédé aux idéologies du XXe siècle, dont nous serions les héritiers malgré nous : « Nous ne voulons rien accepter de ces croyances périmées, car nous savons assez le fléau qu’elles ont été, toutes, sans exception – nationalistes, communistes, fascistes. »

Seulement, cette idéologie moderne « omet sciemment le passé pour mieux se vautrer dans le présent, un présent qui doit coûte que coûte faire oublier l’avenir ». Parce que l’avenir est menaçant… Il existe pourtant une lueur dans cette nuit bien ordonnée de l’oubli, c’est de rêver l’avenir, mais « le rêver conduit à mieux rêver le passé » : « c’est paradoxalement par les tragédies du passé, par ses heures sombres que le présent s’éclaire ».

Ses souvenirs personnels – il est né dans les années 50 – ne sont pas d’un grand secours. Il se souvient de son insatisfaction, de ses révoltes et, surtout, de leur inanité : « Nous haussions le ton, parce que nous n’avions rien à dire. Et d’ailleurs nous n’avons rien dit. »

Alors, selon Frédéric Pajak, pour évoquer l’Histoire effacée, il convient de « réveiller les morts, tous les morts, sans exception » : « Il faut entendre les voix de ceux qu’on a fait taire, la voix des misérables, des anonymes, des exclus de l’Histoire officielle. Seules ces voix retrouvées donneront une réalité au présent. Elles en sont le garant invisible et muet. »

Dans ce troisième volume, il raconte deux de ces exclus de l’Histoire officielle, dont les voix ont été tues, Walter Benjamin, figure déjà présente dans les deux précédents volumes, et Ezra Pound. Le premier est un curieux marxiste puisque, juif, il veut concilier la tradition juive et le communisme aux idéaux anarchistes, le second un curieux admirateur de Mussolini puisque les fascistes eux-mêmes le considèrent au mieux comme un doux dingue, au pire comme un déséquilibré mental.

Il raconte donc Ezra Pound, le poète des Cantos, ami de Yeats, de Joyce, de T. S. Eliot et d’Hemingway, qui passera treize ans en détention à la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour les centaines d’articles qu’il aura écrits dans la presse italienne d’avant-guerre et pour ses émissions de radio où il aura tenu propos anticapitalistes et antisémites, mêlant systématiquement les considérations économiques à l’injure.

Il raconte donc les deux dernières années de la vie de Walter Benjamin – de fin 1938 à fin septembre 1940 – pendant lesquelles l’auteur de Sur le concept d’histoire sera interné comme ressortissant allemand, sera libéré, tentera de quitter la France et se donnera la mort à Port-Bou, en ingurgitant « une grande quantité de morphine » : « Dans une situation sans issue, je n’ai pas d’autre choix que d’en finir », écrit-il dans une lettre laissée derrière lui.

Walter Benjamin est mort le 26 septembre 1940. Le 4 octobre suivant, la loi d’internement des juifs étrangers est promulguée : « Dans son article 1er, il est précisé : « Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence. »

Dans ce livre, magnifiquement illustré de dessins à l’encre de Chine et de mots écrits pour donner droit d’existence à la réalité, un passage vaut la peine d’être relevé, parce qu’il est révélateur de l’espoir que Frédéric Pajak nourrit, malgré tout, malgré cette idéologie moderne qu’il ne porte pas dans son cœur :

« Ce qu’on a appelé capitalisme, qu’on nomme volontiers libéralisme, et qu’on voudrait définir comme une réalité où les rapports de force seraient dictés par la concurrence et le profit, cette société mondiale qui irait sans boussole sécrète ce qu’il lui manque, ce qui se niche dans son absence, c’est-à-dire un monde vivant dans le monde achevé. »

[Le lecteur appréciera le conditionnel employé…]
Il précise : « Et ce monde n’est rien de moins que la conscience du temps, et son expérience. Plus que par la philosophie, c’est peut-être par la poésie que commence l’Histoire. »

Volumes précédents :

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

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