« Le Royaume » d’Emmanuel Carrère

Quête et enquête sur les débuts de la Chrétienté.

Par Francis Richard.

carrèreQu’est-ce que Le Royaume ? C’est à cette question que tente de répondre Emmanuel Carrère dans son dernier livre. Il s’agit bien entendu du Royaume des chrétiens.

Il semble paradoxal que quelqu’un comme Emmanuel Carrère mène une enquête et une quête sur ce qu’est le Royaume, lui qui raconte s’être converti il y a vingt-cinq ans, s’être marié à l’Église, avoir fait baptiser ses enfants, puis être devenu agnostique au bout de trois ans de cette vie chrétienne de nouveau converti.

Est-ce si paradoxal que ça ? Emmanuel Carrère rappelle qu’au sens strict, être agnostique, cela consiste « à reconnaître qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir, et parce qu’on ne peut pas savoir, parce c’est indécidable, à ne pas écarter totalement la possibilité »

Cette enquête et quête qu’il mène sur le Royaume le conduit inévitablement à s’interroger sur le pourquoi de sa conversion éphémère et sur la phrase mystérieuse qui en était à l’origine. Celle que Jésus adresse à Pierre à la fin de l’évangile de Jean :

« En vérité je te le dis
Quand tu étais jeune, tu ceignais toi-même ta ceinture
et tu allais où tu voulais.
Quand tu auras vieilli, tu étendras les mains
et un autre te ceindra,
et il te conduira là où tu ne voulais pas aller. »

Pendant ces trois ans, il a commenté l’Évangile de Jean dans des cahiers. Quand il entreprend d’écrire le présent ouvrage, il les relit et il est embarrassé : il trouve que cela sonne faux et il s’interroge sur l’autre lui-même qu’il a été.

Alors pourquoi écrire ce livre, s’il ne croit pas que le Jésus soit ressuscité, qu’un homme soit revenu d’entre les morts ? « Seulement qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse- je ne sais pas quel verbe convient le mieux. »
Il ajoute : « J’écris ce livre pour ne pas me figurer que j’en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et moi-même quand je le croyais. J’écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens. »
Les sources de ce livre, bien que plus nombreuses que sur d’autres sujets historiques, sont tout de même limitées : les Lettres de Paul, les Actes de Luc, les évangiles canoniques, les évangiles apocryphes, les manuscrits de Qûmran, Tacite, Suétone, Pline le Jeune, Flavius Josèphe. Comme d’autres avant lui, il les a lues, relues, croisées et a recoupé ce qui peut l’être. Il a fait des rapprochements avec notre monde actuel, risquant en conscience quelques anachronismes évocateurs…

Cela donne une lecture très personnelle des événements, une lecture qui l’arrange mais qui peut déranger. En tout cas, elle est destinée à le faire réfléchir et à faire réfléchir, parce qu’elle émane de quelqu’un qui ne croit plus.

Pour mener à bien son enquête et quête du Royaume, Emmanuel Carrère se projette dans Luc, l’auteur des Actes des apôtres et de l’évangile qui porte son nom. Luc appartient en effet au même genre d’hommes que lui, ceux que les chrétiens du genre furieux accusent de tiédeur. En fait Luc est, comme l’auteur, « un homme qui pense que la vérité a toujours un pied dans le camp adverse. »
Alors Emmanuel Carrère imagine beaucoup pour combler les lacunes, emploie souvent l’adverbe peut-être. Homme de lettres lui-même, il cherche à démonter les rouages de l’œuvre littéraire de Luc, dont il apprécie les qualités de scénariste et de pasticheur. Cela lui permet, croit-il, de discerner le vraisemblable de ce qui ne l’est pas.

Au détour d’une page, il fait cet aveu : « Il y a des gens que la pornographie gêne, moi pas du tout [un passage précédent du livre, de plusieurs pages, montre qu’il n’est effectivement pas gêné par elle…]. Ce qui me gêne, qui me paraît beaucoup plus délicat à aborder, beaucoup plus impudique que des confidences sexuelles, ce sont « ces choses-là » : les choses de l’âme, celles qui ont trait à Dieu. » Choses qu’il a gardées dans son cœur jusque-là… et qu’il livre aujourd’hui dans ce livre.

Emmanuel Carrère pense que Dieu est « une aspiration à quoi certains sont enclins et pas d’autres » et qu’il fait partie de la seconde catégorie. De plus, pour ce qui est du Royaume, il sait que « le plus grand obstacle pour y entrer, c’est d’être riche, important, vertueux, intelligent et fier de son intelligence ». Autant de handicaps pour lui…

À la fin du livre Emmanuel Carrère fait le récit d’une retraite qu’il a faite à L’Arche de Jean Vanier. Il reconnaît à la fois qu’il n’aurait pas aimé y être touché par la grâce et converti comme vingt-quatre ans plus tôt, que, par bonheur, il ne s’est rien passé de tel, mais qu’un instant il y a « entrevu ce que c’est que le Royaume »

Emmanuel Carrère a écrit certainement ce livre de bonne foi, mais il tient cette bonne foi pour dérisoire au regard de ce qu’il a tenté d’approcher, qui est tellement plus grand que lui. Aussi le termine-t-il humblement, ainsi :

« Ce que je me demande, au moment de le quitter, c’est s’il trahit le jeune homme que j’ai été, et le Seigneur auquel il a cru, ou s’il leur est resté, à sa façon, fidèle.
Je ne sais pas. »

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