Vade-mecum : « Tout Charlie » en six points

charlie hebdo credits valentina cala (licence creative commons)

Les 6 débats clefs qui font suite aux attentats terroristes et à l’émotion des manifestations.

Par Jean-Paul Oury1

charlie hebdo credits valentina cala (licence creative commons)

Étant donnée la complexité et la richesse du débat actuel, voici une liste d’idées destinée à lancer et à poursuivre la conversation dans l’urgence de l’actualité.

1. Émotions : chaque Français vit un deuil personnel

Chaque Français a été touché profondément par le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, plus que par toute autre forme d’attentat, parce que tout d’abord il y avait une dimension émotionnelle forte qui nous rattachait aux dessinateurs. Nous avions tous l’impression de les connaître personnellement.

En ce qui me concerne, mes souvenirs du dessinateur Cabu étaient les suivants : enfant je le regardais faire des dessins dans le Club Dorothée sur Antenne 2. Puis, dès 11 ans, je piquais les Canard Enchaîné de mon père pour lire la BD du Grand Duduche qu’il y dessinait. J’ai sans doute commencé la politique très jeune, grâce à Cabu. Je me rappelle avoir fait mon premier dessin humoristique à l’âge de 12 ans en imitant son style. On y voyait un Jean-Marie Le Pen en gros plan, avec une petite scie à la main. Il avait coupé la main d’un immigré pour se faire un badge « touche pas à mon pote ». La dernière fois que j’ai entendu Cabu, c’était lors d’une émission sur TSF Jazz où il parlait de son amour pour Billie Holiday. J’ai l’impression d’avoir perdu un proche.

Certains blogueurs ont remarqué justement que si ce n’avait pas été des dessinateurs de Charlie, les gens ne se seraient pas mobilisés de la sorte. D’ailleurs ils ne se sont pas mobilisés ainsi pour les massacres tout aussi ignobles commis par Mohamed Merah. Mais c’est sans doute, en partie, parce que le carnage de Charlie Hebdo avait une portée symbolique plus universelle, renforcée par le trait de crayon : chaque enfant est capable de ressentir l’injustice quand on lui déchire son dessin.

2. Un principe « quasi universel » : le buzz mondial de la liberté d’expression  

Après le temps de l’émotion, vient la conceptualisation. La France entière s’est sentie blessée parce qu’on a touché à l’un de ses symboles fétiches. Au pays de Voltaire, on aime bien répéter cette citation apocryphe du penseur des lumières : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je suis prêt à me battre pour que vous puissiez le dire ». C’est ce symbole qui a été touché au cœur. La dimension de la manifestation du dimanche 11 janvier démontre à quel point les Français ont ce principe chevillé au corps. Quelles que soient leurs opinions politiques, ils sont venus marcher par millions pour défendre la liberté d’expression.

Mais la portée de l’attentat ne s’est pas arrêtée aux frontières de la France et a touché spontanément le monde entier. On a pu voir notamment la mobilisation sur les réseaux sociaux : le hastag #jesuischarlie est devenu en quelques jours le plus gros buzz mondial de twitter, à tel point qu’une des pièces de son siège social a été repeinte. Les politiques du monde entier se sont mobilisés pour venir à la marche de Paris. L’Union Européenne se sentait particulièrement concernée, aussi, lors de la marche, le Président du Conseil de l’Union Donald Tusk était présent au premier rang avec Angela Merkel, donnant l’image d’un symbole fort. Cette manifestation mondiale démontre que la civilisation occidentale qui a enfanté le concept de raison et affirmé son universalité est prête spontanément à se soulever pour les défendre.

Petite note de dissonance cependant avec les réactions des élèves dans certaines écoles françaises qui ont refusé de respecter la minute de silence, voire même qui ont approuvé les actions des terroristes. Des mauvais exemples qui battent en brèche la thèse de l’universalité.

3. Se battre pour défendre ses idées

Passé le temps de l’émotion et des belles idées, vient le temps de l’analyse de ce qui est vraiment en jeu. La première pensée qui m’est venue à l’esprit à la suite de l’assaut contre Charlie Hebdo, c’est la citation du Président US Ronald Reagan : « Freedom is never more than one generation away from extinction. We didnt pass it to our children in the bloodstream. It must be fought for, protected, and handed ton for them to the same. »

Dans une interview récente, Cabu rappelait que les policiers chargés de la protection des dessinateurs appréciaient les dessins des caricaturistes. Le côté « anar » de Charlie Hebdo met toujours à l’épreuve ce paradoxe que la présence des forces de l’ordre est indispensable pour les protéger, même quand celles-ci sont la cible privilégiée de leurs caricatures. En fait, on se rend vite compte que c’est parce que la réalité contredit la théorie qu’il va falloir désormais investir toujours plus dans les forces de l’ordre pour sauvegarder, non seulement notre liberté d’expression, mais également notre liberté tout court. Reagan avait donc raison : la liberté peut s’éteindre d’une génération à une autre.

Imaginons un instant qu’une nouvelle civilisation ne partageant pas les principes d’une société ouverte fondée sur l’ensemble des principes démocratiques s’impose et prenne le pouvoir en France parce que les citoyens n’auraient pas su se défendre contre ses assaillants, alors il se pourrait bien que la liberté s’éteigne. Cette notion est difficile à imaginer pour les petits Français qui n’ont jamais eu à se battre pour leurs libertés, a contrario des citoyens polonais, par exemple, qui ont connu l’occupation soviétique et ont dû arracher la liberté au péril de leurs vies dans les années 80.

La réaction de la marche citoyenne prête à penser que le peuple français a en lui les bons fondamentaux. Mais qu’en est-il maintenant de ses politiques, de ses idéologues, de ses médias ? Il ne suffit pas de défiler et de faire des dessins avec « des crayons toujours plus forts que les Kalachnikov » pour se persuader que la liberté d’expression finit toujours par l’emporter. Il faut mettre les moyens pour la défendre et la protéger. Que faire ?

4. Patriot act ou civilian right ?

La belle unité de façade de tous les politiques français et étrangers lors de la marche a de quoi rassurer. Ils sont tous venus pour défendre nos principes les plus chers. À moins que cela, une fois de plus, dénote d’une extrême hypocrisie.

En effet, c’est l’État français qui est à l’origine des lois sur la pénalisation du droit de caricaturer. Tout d’abord, il y a eu la loi Pleven en 1972 qui condamne l’incitation à la discrimination. Cette loi est désormais utilisée par toutes les communautés pour se défendre contre toutes formes d’attaques (les gros, les maigres, les blondes, les rousses…) et qui fait dire à de nombreux comiques français « qu’on ne peut plus rire de rien ». Ensuite, il y a eu les lois Gayssot qui ont judiciarisé le champ du débat public. Comme le rappelait le philosophe Gaspard Koenig, à cause de ces lois, la France est le quatrième pays le plus souvent condamné par la Cour européenne des Droits de l’Homme pour violation de l’article 10 protégeant la liberté d’expression. J. Turley dans le Washington Post a soutenu que les lois liberticides mises en place en France étaient bien plus nocives pour la liberté d’expression que les terroristes. N’oublions pas que Charlie Hebdo avait pu être attaqué en justice par des associations islamiques pour les caricatures de Mahomet. Que penser alors de Barack Obama qui en 2012 avait « questionné les caricatures de Charlie Hebdo » ? Quand on sait tout cela, on trouve bien hypocrite l’attitude des politiques et la larme qu’ils sont venus verser le week-end passé.

Mais pire, on s’interroge. Comment un État qui a tout fait pour mettre des bâtons dans les roues à notre liberté d’expression serait-il en mesure de protéger nos libertés individuelles et de quelle manière va-t-il s’y prendre ? Après Reagan, c’est Benjamin Franklin qui nous vient à l’esprit, « Those who surrender freedom for security will not have, nor do they deserve, either one. » Au regard du Patriot Act, nous avons une expérience récente de ce qu’un État est capable de faire pour protéger la « sécurité » de ses concitoyens et de les priver de leurs libertés. TSA est sans doute un bon exemple, qui prouve que les Américains sont les premières victimes des mesures sécuritaires. S’ajoute à cela ce que beaucoup nous expliquent, et en particulier Ron Paul : l’invasion de l’Irak a eu pour conséquence de fertiliser davantage le terreau du terrorisme. Le terroriste Amédy Coulibaly a précisé qu’il agissait parce que la France n’avait pas à se mêler d’envoyer des troupes contre Daesh en Syrie et en Irak.

Au final, on se rend compte que l’État français prétend se mêler de politique étrangère – à raison ou à tort nous ne trancherons pas le débat de l’interventionnisme ici – et semble incapable de protéger ses propres citoyens, voire les met encore plus en danger. Il a fallu 17 morts pour que le Premier ministre Manuel Valls annonce la mobilisation de 8500 militaires à l’entrée des écoles (6000 d’après Le Figaro, 10000 selon le ministère de la Défense) et des lieux saints juifs, alors même qu’il y aurait plus de 5000 terroristes signalés, comme le raconte le blog Cosmosophy. Et que pourront faire ces policiers à part servir de cibles aux terroristes, de la même manière que chaque Français aujourd’hui peut se sentir une cible. Ainsi, le juge Napolitano, rappelait qu’au début du 19è siècle un massacre comme celui de Charlie Hebdo aurait pu être évité, car il y aurait bien eu un journaliste ou deux qui détenteur d’une arme à feu et qui aurait pu s’en servir pour se défendre. Faut-il dans ce cas faire confiance à l’État pour nous défendre, sachant que les moyens qu’il va investir risquent d’être toujours insuffisants (le policier qui protégeait Charb n’était pas suffisamment armé), ou alors, revenir à la défense des droits naturels de l’individu en légiférant sur le port d’arme ? Les Français doivent-ils rester comme des canards, totalement désarmés, pendant que les terroristes, eux, peuvent se procurer des kalachnikovs sur le marché noir pour 1200 euros… à ce prix, on comprend qu’ils en aient pris deux chacun, avec en prime un lance roquette (humour noir de circonstance, que comprendront les lecteurs de Charlie Hebdo).

5. Le fond du problème : l’Islam en question

Quand je vais en Pologne, j’ai souvent cette conversation : comment faites-vous en France avec toute cette immigration ? En France, si vous posez cette question, vous passez immédiatement pour un horrible raciste. Les Polonais avec qui j’ai discuté n’étaient pas racistes. Ils observaient simplement que la culture islamique n’est pas facile à intégrer, eux-mêmes faisant partie d’un grand peuple de migrateurs ayant suffisamment souffert du racisme ; mais partout ils sont allés, ils ont réussi brillamment à s’intégrer, et ce parfois sans aide sociale ou condescendance du pays d’accueil. Le facteur religieux n’y est sans doute pas pour rien.

Voilà donc bien le fond du problème : « une religion » qui donne des racines aux individus, leur inculque des principes… et on s’interroge sur le fait de savoir si celle-ci est compatible ou non avec la civilisation qui est à l’origine de la déclaration des droits de l’homme. Les politiques, les médias et les Français ont du mal à évoquer ce sujet, car il débouche souvent sur les solutions extrêmes du Front National et se confond avec un débat sur le racisme. Alors ils ont trouvé une solution : les terroristes ne représentent pas l’Islam. Oui, mais pourtant chaque fois qu’on entend parler d’un attentat, celui-ci est commis au nom de cette religion et non de la religion catholique ou de la religion juive. Et au final, tous les Allemands n’étaient pas nazis, mais un petit groupe suffisamment déterminé a suffi pour amener Hitler au pouvoir. Il en va souvent de même pour toutes les idéologies que l’histoire a connues.

Pour autant, comment traiter de ce sujet sans stigmatiser les individus ? Je me mets à la place d’autrui et imagine que si j’étais issu d’une famille de confession musulmane, je ne serai pas content d’avoir à me déculpabiliser par rapport à des terroristes parce qu’ils appartiennent à la même confession que moi, alors que je n’ai rien à voir avec eux et que je ne ferai pas de mal à une mouche. Et pourtant comment éviter de soulever ce problème ? Comment condamner les racines culturelles du mal sans blesser les individus ?

Je soutiens personnellement que la source du problème est idéologique. Les mécanismes des idéologies sont connus : un individu ou un groupe écrit un jour un livre de la manière dont il perçoit le réel, cela semble merveilleux, et tous les autres suivent en faisant une lecture littérale du livre en question et en se disant, si on suit les recettes au pied de la lettre, alors on vivra heureux. Avant que Spinoza ne démontre qu’il y avait 400 interprétations différentes de la Bible, tous les Chrétiens faisaient une lecture littérale des écritures saintes. Quant à l’Islam, nous ne rentrerons pas dans des débats d’interprétation, mais nous observons juste que le corpus idéologique  défendu par certains vient pour remplir le vide spirituel de notre monde et attire à lui actuellement des âmes en peine de toutes origines. Récemment on a découvert qu’une adolescente bretonne s’était convertie et s’apprêtait à aller faire le Jihad en Syrie (preuve supplémentaire que tout cela n’est pas un problème de race ou de culture… mais bien d’idéologie).

N’étant pas expert en eschatologie, nous ferons entièrement confiance à Abdennour Bidar, philosophe spécialiste des évolutions contemporaines de l’Islam qui dans sa lettre au monde musulman rappelle que c’est rendre service à l’Islam que d’arrêter de leur chercher des excuses et de les « responsabiliser ». On conclura cette partie avec un extrait du texte le plus puissant que j’ai lu récemment pour expliquer les événements récents :

« Alors, ne t’étonne donc pas, ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant État islamique t’aient pris ton visage ! Car les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! Tu ne peux plus faire moins que ta révolution spirituelle la plus complète ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction. Quand tu auras mené à bien cette tâche colossale – au lieu de te réfugier encore et toujours dans la mauvaise foi et l’aveuglement volontaire, alors plus aucun monstre abject ne pourra plus venir te voler ton visage. »

6. Une solution économique : créer de la croissance

Dans une caricature que je me suis amusé à dessiner, j’ai représenté les quatre caricaturistes arrivant au paradis et se réjouissant : « un max de points sur notre compte pénibilité ! » et en dessous une légende : « Caricaturistes nouveau métier à risque, Hollande a trouvé la solution ». Il s’agit d’une critique au second degré de la politique économique désastreuse des socialistes en France et du débat qui a lieu actuellement sur le « compte pénibilité ». En effet, alors que les entreprises françaises ont besoin de davantage de libertés et de simplification pour créer de la croissance économique, le gouvernement actuel, contrairement à ce qu’il fait mine d’annoncer, ne cesse de rigidifier le marché de l’emploi avec des lois contraignantes pour les entrepreneurs. Le compte pénibilité en est un bon exemple. Les métiers identifiés « à risque » peuvent cumuler des points. Un casse-tête pour les entreprises. Cette métaphore signifie donc que le socialisme n’a pas la solution pour sortir la France de la crise.

Or, si on ne peut réduire l’origine du terrorisme au seul chômage source d’inactivité et de déshérence de la jeunesse (on a vu précédemment que c’était l’attrait idéologique de l’Islam qui en était la cause finale), on peut considérer le manque d’espoir suscité par la crise comme une des « causes matérielles » de ces actes désespérés. Ainsi, Cyrille Lachèvre, journaliste de L’Opinion remarque :

« Si les conséquences sur l’activité sont donc encore difficiles à prévoir, les causes des attentats, elles, sont en partie d’ordre économique. Au moins autant, sinon plus, que religieuses. Derrière la radicalisation des frères Kouachi ou d’Amédy Coulibaly, c’est l’histoire « classique » de jeunes Français en rupture avec le monde professionnel, sans perspectives d’avenir, qui se dessine. Un phénomène qui ne fait qu’empirer d’année en année avec l’envolée du chômage de masse, notamment dans les banlieues. Le taux de chômage dans les zones urbaines sensibles dépasse les 24% en France, soit 2,4 fois plus que dans la moyenne de l’Hexagone. Le taux de chômage des jeunes (-24 ans) y est de 45%, là aussi deux fois plus que dans toute la France. »

On le voit la solution n’est donc pas seulement sécuritaire. Elle est préventive, mais elle dépend aussi de la bonne gestion de l’économie d’un pays. Elle repose donc sur les bases de la société et nous interroge sur les fondements mêmes de la démocratie libérale. La liberté est un tout. Elle ne se découpe pas en tranches comme chez le boucher. On ne peut avoir la liberté d’expression sans une société qui dispose de liberté économique et vice-versa. La source profonde du mal est bien idéologique. Si la communauté islamique de France est appelée fortement à se remettre en question et à se positionner de manière claire par rapport à l’idéologie qui la ronge, l’État français, lui de son côté, doit vite mettre en place les conditions pour combattre la pauvreté et le désœuvrement d’une génération en perdition et renouer avec la croissance pour susciter l’espoir et chasser le nihilisme. Hélas, pour l’instant il est loin d’en prendre la direction.

  1. Une première version de ce billet a été publiée en polonais par le site wszystkoconajwazniejsze.pl.