9 concepts politiques nébuleux

Si vous songez aujourd’hui à l’hypothèse d’un ordre divin inspirant les gouvernants, on ne vous prendra pas au sérieux. Pourtant, ne croyons-nous pas à des concepts tout aussi fantaisistes aujourd’hui ?

Par Gabriel Lacoste.

Magicien credits Kevin Trotman (licence creative commons)

L’histoire de la pensée est parsemée d’inventions conceptuelles maladroites que les siècles suivants regardent avec un amusement complaisant. Platon croyait que les idées existaient à l’extérieur de nos esprits dans un monde immatériel dont nous avions réminiscence. Descartes théorisait la présence d’une glande pinéale qui reliait notre âme au corps. Les étudiants au Moyen âge prenaient au sérieux des questions comme « Dieu peut-il être parfait s’il est en repos depuis sa création ? »

S’il y a un domaine où cette comédie est manifeste, c’est dans le verbiage qui entoure les autorités politiques. Si vous songez aujourd’hui à l’hypothèse d’un ordre divin inspirant le Pape et les rois, on ne vous prendra pas au sérieux. Pourtant, vous croirez dur comme fer à des concepts tout aussi fumeux sans jamais vous en douter, dans un environnement de crédulité générale. Voici quelques exemples…

Le filet de sécurité

Vous êtes dans un cirque. Des hystériques courent pour attraper les acrobates, mais ceux-ci tombent régulièrement au sol et se brisent le cou. Est-ce un « filet de sécurité » ? Non. Pourtant, de nombreuses personnes perdent leur emploi, se prostituent, croupissent en prison, se suicident, végètent, dépriment, meurent de maladie sans être soignées, ignorent les vérités les plus essentielles de la vie ou vivent dans la rue et personne n’en tire la conclusion que les fonctionnaires du gouvernement qui s’en chargent ne constituent pas un « filet de sécurité ». Vous êtes charitables envers eux et supposez qu’ils doivent bien en aider quelques-uns, mais vous ne savez pas dans quelle mesure. Décrire cette organisation comme un « filet » plutôt que comme un panier percé montre comment vous mettez dans le réel des choses qui ne s’y trouvent pas pour vous rassurer. C’est votre version adulte des capteurs de rêves.

Les failles du marché

Lorsque des personnes n’ont pas accès à des services sur les marchés ou lorsque les gens qui y œuvrent échouent à répondre à une de nos attentes, vous en concluez que les échanges économiques librement consentis ont des « failles » ; c’est-à-dire qu’ils ont des limites fatales et insurmontables. Pourtant, vous pourriez y voir plutôt une opportunité d’entrer dans la joute avec une meilleure solution, de battre les joueurs établis, puis de devenir en conséquence milliardaire. Curieusement, lorsque ce sont des mouvements d’activistes sociaux qui tournent en rond sans apporter de résultats ou qui causent des effets pervers, vous n’y voyez pas une « faille de la politique », mais une raison de se retrousser les manches et de se réessayer une nouvelle fois. Vous rêvez ainsi de changer le monde avec votre grandeur d’âme citoyenne, quitte à répéter cent fois la même erreur. Ce double standard trahit votre puérilité. Vous ignorez en autiste les feedbacks des marchés et de l’action politique, mais y projetez simplement vos attentes, qui sont nulles face aux premiers et grandes face à la seconde.

La volonté des électeurs

Pendant deux mois, vous entendez des gens parler du rouge et du vert à la télévision. Ensuite, vous faites entrer chacune de ces personnes isolément dans une garde-robe. Vous faites un vœu. Vous appuyez sur un bouton rouge ou vert. Une machine comptabilise que 55 % des gens ont choisi le vert, puis ensuite des analystes diplômés y vont de leurs spéculations, de leurs études et de leurs sondages sur ce que cela veut dire. N’est-ce pas là un exemple de communication bizarre ? Vous répondriez que cette méthode n’est pas un langage, mais une sorte de bruit chimérique. Eh bien, les résultats de vos élections sont à peine plus clairs en termes de « messages ».

La réciprocité envers la société

Vous vous dites : « Certaines personnes ont beaucoup reçu de la société. Il est donc normal qu’elles lui en redonnent une partie en taxes. » Vous êtes confus. Premièrement, vous renvoyez à un principe de réciprocité très noble, mais supposez qu’il n’a pas déjà été mis en application. Jusqu’à preuve du contraire, les riches n’ont pas « pris » quelque chose, ils l’ont échangée. Leurs clients et employés ont reçu eux aussi une part dans la transaction. Deuxièmement, il n’y a pas les choses que nous recevons des personnes, puis celles que nous recevons de la société. Les deux sont une seule et même réalité. Troisièmement, « la société » n’est pas « l’appareil gouvernemental ». Finalement, vous confondez « la société de vos fantasmes » et « la société réelle ». Si vous avez une vision d’un monde parfait, la manière dont les biens sont échangés dans la réalité vous apparaîtra injuste. Soit. Cependant, lorsque vous « redonnez à la société », vous ne redonnez pas à la communauté idéale dans votre tête, mais à celle qui est viciée devant vous. Vous présumez que les autorités défendront vos principes, leur allouez des ressources en conséquence et vous vous faites berner.

La dictature des marchés

Vous fréquentez deux endroits. Dans le premier, vous voyez des gens vous séduire, vous demander poliment de l’argent en échange d’un service, vous afficher les prix, signer des contrats engageants et tolérer des voisins qui rivalisent leurs offres. Dans le second, des étrangers vous donnent des ordres, puis saisissent une partie de votre argent sans vous demander votre avis en interdisant la compétition. Tous les 4 ans, vous pouvez les remplacer par un autre groupe qui fera la même chose en promettant des services dont vous savez, par expérience, qu’ils ne vous seront pas rendus adéquatement et qu’ils vous coûteront plus chers qu’anticipés. Vous en concluez que le premier lieu est un espace de manipulation et de contrôle qui vous oppresse, puis que le second est une merveilleuse opportunité de vous en libérer.

L’égalité des chances

Pour déterminer la place des gens dans la société, vous faites passer à tous une même épreuve pénible, sur plusieurs années, qui contient plusieurs éléments peu pertinents (exemple : déchiffrer des suites de chiffres que vous n’utiliserez jamais ou disserter sur la société à partir du concept heideggérien de Dasein). Les résultats sont très inégaux. Nombreux sont ceux qui abandonnent en cours de route, surtout ceux qui viennent des familles les plus défavorisées. Ils peinent ensuite à se trouver un boulot de qualité, car vous avez fait passer des lois qui protègent les canards boiteux de la concurrence. Vous y voyez une manière « d’égaliser leurs chances », puis concluez de ces taux de décrochage que plus de ressources doivent être injectées dans cette chimère.

La concentration de la richesse

Le 1% ou le 0,01% des plus fortunés de notre planète possèdent ou gagnent un pourcentage significatif de la « richesse globale ». Vous songez qu’en en prenant une partie, puis en en saupoudrant des bonnes causes, le monde sera meilleur. Réfléchissez-y deux minutes. Est-ce qu’il y a des entrepôts de nourritures qui ne servent à rien dans des châteaux, des médecins qui se tournent les pouces en attendant que des riches soient malades ou des millions d’Africains qui servent directement des parvenu ventripotents ? Non. Cette hypothèse est loufoque. Pourtant, vous y croyez implicitement en espérant réaffecter l’avoir de ces gens, sinon, c’est quoi au juste que vous voulez « redistribuer » ? Des billets de papiers ? Désolé de vous l’apprendre, mais cela ne se mange pas, et ne fait pas apparaître ex-nihilo du nouveau personnel médical. Vous pensez à « la richesse » comme si c’était un fluide magique qui changeait de forme au gré d’une volonté, alors que c’est seulement un terme générique qui regroupe des entités hétéroclites. Un petit groupe de gens possèdent des bijoux, des yachts, des machines, des outils, des camions, des infrastructures et des billets de papier marqués d’une photo de la reine ou d’un président ; puis s’en servent pour aller dans des restaurants chics, voler en première classe ou dormir dans des hôtels 5 étoiles. Un large groupe de gens demandent de la nourriture, des gardiennes, des professeurs, des logements. En étiquetant le tout sous un vocable, vous en venez à croire que de saisir le premier ensemble de réalités vous donnera davantage des secondes sans jamais vous demander par quel processus alchimique fabuleux cette transsubstantiation va se faire.

La redistribution de la richesse

Vous voulez aider les pauvres parce que vous avez grand cœur. Vous avez deux choix. Vous pouvez vous unir à des gens comme vous, faire du porte à porte, interpeller les gens à la sortie des métros et amasser ainsi une somme d’argent que vous allez remettre à des organismes que vous jugez aptes à améliorer le sort de ceux qui en ont besoin. Sinon, vous laissez une autorité lointaine accéder à votre compte en banque, puis entendez dans les bulletins d’informations des personnes charmantes qui gagnent autant, si ce n’est plus que vous, en recevoir une part. Vous vous dites que la situation est sous contrôle en pensant que la seconde méthode est la meilleure pour vaincre la misère et faire triompher la justice sociale.

La superstition des chiffres

Vous avez lu des articles venant de gens prestigieux, qui alignent des suites de chiffres sur des graphiques après avoir utilisé une méthode de collecte de données certifiées par des universités. Ces gens vous montrent qu’avant ou ailleurs, il y a le « capitalisme sauvage », le « néo-libéralisme », « l’austérité » (le mal) qui règnent et que leurs habitants sont beaucoup plus miséreux que nous. Sinon, ils vous disent qu’à tel lieu ou à tel époque, il y a eu un âge d’or, un paradis des travailleurs, une « social-démocratie véritable » ; puis que, depuis, c’est la chute. Or, ce raisonnement quantifie des entités confuses dont l’interprétation varie considérablement d’une personne à l’autre, puis conclut à un lien de cause à effet à partir d’une variable idéologique, alors qu’il y a des millions d’alternatives pour expliquer ce qui s’est passé. Un mot définit cette méthode : superstition.

Donc…

Ces quelques exemples ne sont que la pointe de l’iceberg. Nombreux parlent des consommateurs comme si ils étaient des zombies passifs manipulés par des publicités vaudous, que des activistes sociaux, des philosophes et des poètes venaient libérer à coup d’opinions grandiloquentes. Vous entendez des experts parler de « relancer l’économie » en « injectant des liquidités dans le système », comme s’ils avaient trouvé la pierre philosophale qui nous permettrait de faire jaillir de nouvelles commodités à partir de rien. Vous pouvez traduire leur charabia par un seul mot : « abracadabra ». Vous tomberez sans cesse sur une personne qui emploiera le « nous » de façon agressive pour vous faire entrer dans sa vision du monde ; alors que l’essence même de ce pronom est d’inclure l’autre et non de le soumettre. Cette même belligérante invoquera le « Peuple » avec un grand P comme une entité omnisciente, omnipotente et bienveillante à partir de laquelle le chaos s’ordonne sans jamais se rendre compte qu’elle emploie ainsi ce mot comme un synonyme de « Dieu incarné sur Terre en la forme de l’État-Démocratique » ou sinon de « Dieu incarné sur Terre, mais éjecté du paradis terrestre par une force satanique, le capitalisme ».

Vous pouvez me répondre que j’emploie le sophisme de l’homme de paille ou que je confonds dérision et réflexion rationnelle. Je crois plutôt que nos pensées politiques et celles de nos autorités intellectuelles sont injustement prises au sérieux et méritent une réponse humoristique. Les « jeux de langage » qui accompagnent la démocratie sont des actes de déférence envers notre État, et de mépris envers notre libre-commerce et non des manières de représenter la réalité. Lorsque nous en débattons, nous faisons l’équivalent de dire « l’aide sociale, bravo ! », « les banques, beurk ! », « manifester, cool ! », « échanger de l’argent, dégueulasse ! », « taxer, youpie ! », « voter, wow ! », « acheter, merde ! » Nous sublimons nos attitudes juvéniles en construisant des entités conceptuelles pseudo-rigoureuses qui en sont chargés, puis nous les confondons avec une réalité à l’extérieur de notre esprit. Pointer du doigt cette méprise en montrant sa part de bizarrerie est drôle. Ce qui l’est moins, c’est de découvrir qu’en filigrane nous sommes programmés à déifier nos autorités, à avilir notre liberté, puis à fuir notre responsabilité dans des délires réconfortants.

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