Pourquoi la gauche veut supprimer la bourse au mérite

étudiante credits collegedegree360 (licence creative commons)

Le rétablissement par le Conseil d’État de la bourse au mérite n’est pas définitif : le gouvernement pourrait être de nouveau tenté de la supprimer en 2015.

Par Nolan Ricci

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La bourse au mérite a eu chaud ! Cette bourse d’un montant de 1800 euros récompense les élèves décrochant une mention TB au baccalauréat ainsi que les meilleurs étudiants de licence. Dans les deux cas, la bourse au mérite est versée en complément de la bourse sur critères sociaux ; autrement dit, elle constitue une mesure supplémentaire en faveur des élèves issus des classes populaires.

Alors que le ministère de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur avait prévu sa suppression prochaine dans une circulaire, au motif, selon la ministre Najat Vallaud-Belkacem, qu’elle serait moins efficace pour la réussite du plus grand nombre qu’une augmentation du nombre de boursiers sur critères sociaux, elle a été sauvée in extremis par le Conseil d’État. En effet, celui-ci, saisi en référé par l’association d’étudiant « Touche pas à ma bourse, je la mérite », a décidé dans son ordonnance du 17 octobre 2014 de suspendre l’exécution de cette circulaire en raison « d’un doute sérieux sur la légalité de cette partie de la circulaire attaquée » notant que « son exécution, privant des étudiants d’une part substantielle de leurs ressources, créait une situation d’urgence ». Pour autant, suspension ne signifie pas annulation, et la plus haute juridiction administrative devra encore décider dans un futur proche si oui ou non la circulaire est légale… Ainsi, ne nous réjouissons pas trop vite, l’existence de la bourse au mérite est toujours en sursis.

Cependant, cet épisode politique est l’occasion de mettre en lumière le malaise qui existe entre la gauche et la valeur « mérite », manifestation du mal français qu’est la privatisation des valeurs par les partis politiques. Pourtant, les enjeux qui s’attachent au mérite, et, plus généralement, à tout thème ayant trait à l’éducation, mériteraient que l’aspect « politicien » de la vie politique s’efface au profit de l’intérêt des étudiants. Car en restant dans le dyptique traditionnel de la vie politique française, la gauche ne peut se dédouaner de sa responsabilité dans la « panne » de l’ascenseur social.

Liberté et Égalité, les sœurs ennemis ?

Dans la bipolarisation qui scinde le paysage politique français, il est intellectuellement rassurant (qui a dit facile ?) de croire que chaque camp aurait une préférence quant à la devise française qui surplombe les portes des écoles de la République. Ainsi, traditionnellement, on considère que la gauche mettrait l’accent sur « l’Égalité », là où la droite se revendiquerait davantage de « la Liberté ». Il est vrai que dans l’opinion publique, et la campagne de Nicolas Sarkozy de 2007 est loin d’y être étrangère, la droite française a réussi le tour de force de faire croire qu’elle aurait l’apanage de la liberté individuelle, et in extenso, de la responsabilité, du travail, de l’excellence, en bref et pour en venir au sujet qui nous intéresse : du mérite ! Le mérite serait donc de droite, là ou la gauche, caricaturée, défendrait une « Égalité » briseuse de volonté et particulièrement démotivante pour tout élève ambitieux. Si l’on tend un peu l’oreille, on peut presque entendre les accusations « d’éducation au rabais » et de « nivellement par le bas » qui ont de nouveau fleuri récemment, à juste raison, à l’occasion des débats sur la place des notes à l’école.

La transversalité politique du mérite

Opposer mérite et égalité est-il pertinent ? Il nous semble que non.

D’abord, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui la première pose les thèmes de la liberté et de l’égalité comme fondements de la République, n’a pas vocation à être un étal de supermarché sur lequel les différents partis politiques pourraient venir piocher leurs idéaux, se distribuant ainsi les valeurs au gré de la population électorale qu’ils voudraient séduire. Nous sommes en présence de valeurs transversales, qui devraient, dans un débat apaisé, dépasser les seuls clivages droite-gauche et être la propriété commune des partis républicains.

Ensuite, il convient encore de se demander de quelle égalité l’on parle. De l’égalité sur la ligne de départ, ou sur la ligne d’arrivée ?

L’égalité sur la ligne d’arrivée est évidemment à proscrire, dans le sens où elle s’oppose frontalement à la liberté individuelle, et de là, au mérite. Dans ce cas précis, ces deux valeurs fonctionnent en vases communiquants : donnez plus d’égalité à l’arrivée aux uns et vous rognerez sur la réussite relative des autres, ou encouragez l’ambition et l’excellence et l’égalité de tous n’est alors plus qu’une utopie.

En ce domaine, la gauche a parfois fait des propositions en matière d’éducation qui confinaient à un égalitarisme forcené, niant les réussites et nivelant les performances individuelles. C’est pour cela que nous ne plaindrons pas plus longtemps la caricature dont elle est victime puisqu’elle en est aussi coupable.

L’égalité sur la ligne de départ, quant à elle, se marie parfaitement avec le mérite. De quoi s’agit-il ? De redonner à chacun, quelles que soient son origine sociale, les mêmes chances de réussite scolaire. Ainsi, l’égalité des chances, mesure phare de justice sociale, est pertinente dans son objectif de donner à tous les clés de la réussite, de sa propre réussite. La responsabilité individuelle quant à son propre succès académique, et plus tard professionnel, ne se comprend donc que dans la seule mesure ou l’État a mis en place les dispositifs nécessaires à une égalité sur la ligne de départ. En effet, comment imaginer une société « méritocratique » alors même que tous ne partiraient pas d’une même ligne de départ, avec les mêmes chances de réussite ?

Pour résumer simplement, l’égalité a posteriori est une mesure de nivellement par le bas, deresponsabilisante, là où l’égalité a priori est une mesure de nivellement vers le haut, donnant à tous la responsabilité de sa propre réussite. De là, égalité et mérite sont non seulement deux valeurs conciliables, mais plus encore, l’une et l’autre sont absolument indissociables.

Par ces démonstrations, nous affirmons donc qu’il n’est pas de l’intérêt du débat public qu’elles soient chacune privatisée par une sensibilité politique.

Ascenseur social en panne, prenez les escaliers

La gauche a laissé s’échapper le mérite, valeur qui transcende pourtant le spectre politique. Elle a pleinement accepté la privatisation des idéaux, prête à abandonner « le mérite » à la droite pourvu qu’elle ait le monopole sur l’égalité et la justice sociale, bien que, comme exposé précédemment, il s’agit encore d’en faire bon usage.

ascenseur social  (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)Pourtant, pour les raisons exprimées plus haut, elle aurait la possibilité (et le mérite !) d’assurer avec courage la promotion de l’ensemble des valeurs transversales qui fondent notre République. Elle devrait sortir du carcan idéologique qu’elle s’impose à elle-même ; défendre l’égalité des chances est une bonne chose ! Mais c’est soutenir le moyen, quand nous nous intéressons à la fin ; soutenir la réussite individuelle des enfants de classe populaire, et à travers elle leur mérite, est encore une meilleure chose !

Dans cette optique, quel plus mauvais signal que la décision de supprimer la mesure symbole du mariage entre mérite et justice sociale ?

Demain, à l’heure du bilan, comment ses bénéficiaires, filles et fils de classes sociales défavorisées, jugeront ce gouvernement de gauche qui supprima cette aide si précieuse alors même qu’ils tentaient de s’élever dans la société par leur seul mérite ? Si l’ascenseur social est en panne, encore faut-il ne pas scier les derniers câbles qui le maintiennent immobile dans les airs… au risque qu’il ne s’écrase irrémédiablement au fond de sa cage !