Le « Kit Repas Famille » : un prêt-à-penser fourni par le gouvernement

kit repas famille

À l’occasion des fêtes, le gouvernement a proposé un kit d’éléments de langage pour formater les esprits et embellir la perception de la réalité.

Par Stéphane Montabert

Certains lecteurs curieux du Figaro sont comme moi tombés sur une chronique au titre cinglant – Oui-oui au pays du déficit et du chômage – évoquant un site encore plus curieux, édité par le gouvernement français, le « kit repas famille ». Contrepoints en a également parlé par la voix de Baptiste Créteur.

Je préviens, c’est du lourd.

Le Kit Repas Famille (ou encore #KitRepasFamille en langue 2.0) est une espèce de pense-bête censé donner réponse à tout sur chaque sujet politique qui viendra immanquablement à émerger pendant un repas en société – et comment répondre pour montrer que le pouvoir socialiste a plus d’un tour dans son sac, non mais !

À mi-chemin entre le bingo et le jeu de l’oie, le style et les sujets abordés montrent qu’on est dans le plus grand professionnalisme :

kit repas famille

Sous chaque vignette, un argumentaire résumé, destiné à prouver que le Gouvernement Travaille™ et que si les résultats ne sont pas là, ils ne sauraient tarder. La version web donne accès à des liens vers un argumentaire « avancé » pour les plus masochistes ; les autres pourront se limiter à une version à découper et à coller pour avoir judicieusement le petit manuel socialiste dans la poche au moment opportun :

— Moi, je le dis franchement, je n’arrive plus à boucler mes fins de mois.
— …
— Qu’est-ce que tu fais Dédé à regarder ton pantalon ? On dirait que tu as trouvé un rat au fond de ta poche ?
(Dédé, s’éclaircissant la voix) Mais non, tu es beaucoup plus riche que ce que tu crois ! Le Gouvernement a pris une série de mesures pour le pouvoir d’achat : baisse de l’impôt sur le revenu pour certains ménages, réforme du mode de calcul du prix du gaz et de l’électricité, frais d’agences immobilières réduits (divisés par deux à Paris), encadrement des loyers à la relocation…
Certains ménages, pour sûr, mais certainement pas le nôtre. Et qu’est-ce que tu me chantes sur les frais d’agence immobilière à Paris ? On vit à Tourcoing depuis seize ans ! Quant au calcul du gaz et de l’électricité, tu m’excuseras mais ça monte
— …Sans compter la loi consommation qui permet de réduire le prix de bien des choses : assurance emprunteur, produits à lentilles, tests de grossesse…
— Dédé ? Qu’est-ce que tu baragouines sur ces machins d’assurance dont je n’ai jamais entendu parler ? Des produits à lentilles ? Des tests de grossesse ? Tu es sûr que tout va bien ? Tu crois que ces machins changent notre pouvoir d’achat au quotidien ?
— Je… Euh… (Dédé fouille nerveusement les petites fiches dans sa poche alors qu’une vague de sueur le submerge)

Oui, bon, on ne peut pas gagner à tous les coups.

La propagande gouvernementale française semble sans limite. On cherchera en vain par quel texte de loi l’État socialiste s’alloue ainsi l’argent des contribuables pour faire son autopromotion. Quant aux diplômés communicants derrière l’opération de comm, on dénichera une photo possible de la fine équipe au détour d’une page non trouvée sur le site, probablement en pleine séance de brainstorming.

Les réponses choisies mélangent allègrement le vrai et le faux. Ainsi, à l’assertion « les Français travaillent moins que les autres » le gouvernement répond que la productivité horaire française est supérieure à ses équivalents allemands ou anglais – ce qui est rigoureusement exact. Avec un État obèse représentant 57% du PIB du pays et le carcan des 35 heures, le secteur privé n’a pas d’autre choix que de lutter comme un lion pour éviter l’effondrement immédiat, une simple question de survie. Mais cette vérité-là n’est évidemment pas bonne à rappeler. Alors, à la place, on a droit à une statistique invraisemblable comme seuls des énarques peuvent en pondre : « En 2 ans, 1 société sur 6 a introduit des produits nouveaux qui n’existaient pas sur le marché. »

Produits nouveaux, quelle étrange définition ! Selon quels critères ? Quel marché ? Par des « sociétés » de quelle taille ? Avec quel taux de réussite ? Et pourquoi sur une période de deux ans ? Ramener cette mesure improbable à une société sur 12 en rythme annuel faisait moins vendeur, sans doute…

On notera le mélange pêle-mêle de catégories rigoureusement opposées, comme « le problème c’est l’austérité / le problème c’est que l’État dépense trop », ou encore « l’État ne fait rien pour les patrons / l’État fait tout pour les patrons ». Les auteurs ne s’en cachent même pas, plaçant ces thèmes les uns à coté des autres sans doute pour susciter une forme d’humour. Le résultat suscite un certain malaise. Quelqu’un qui défend quelque chose et son contraire ne peut pas être de bonne foi. À moins de renoncer à la santé mentale, ou à toute représentation réaliste de la réalité.

Mais ce paradoxe est au cœur du socialisme – le mythe d’une perception de la réalité plus forte que la réalité elle-même. Le socialisme se joue des mots et les mots représentent d’ailleurs son seul domaine d’existence. Pour que le socialisme réussisse, il suffit en théorie que suffisamment de croyants sincères se forcent à scander « tous ensemble tous ensemble » dans une incantation (les manifestations, autre symbolisme de la gauche, sont une autre célébration propice au phénomène) et alors, selon le dogme, la réalité pliera.

L’insécurité est un « sentiment » – il suffit de la nier, et nous nous sentirons en sécurité. La croissance est « dans les esprits ». La consommation dépend du « moral » des ménages plus que de leur réelle situation économique. La courbe – parlons plutôt de ligne droite – du chômage s’inversera par la force de la volonté du Président et de son équipe…

C’est le règne de la pensée magique, mais cette pensée magique est le seul domaine d’influence du socialisme. Si la prospérité pouvait se payer de mots, le socialisme et ses avatars auraient été couronnés de succès depuis longtemps. Nous savons qu’il n’en est rien ; mais inlassablement, parce que c’est sa seule façon d’agir, le socialisme essaye de formater les esprits, d’embellir la perception de la réalité, de faire passer des vessies pour des lanternes. Un travail de bénédictin pour lequel toutes les bonnes volontés sont requises, au point de devoir fournir un kit de prêt-à-penser en langue de bois jusque dans les repas familiaux lors des fêtes de fin d’année.

Pitoyable de devoir en arriver là, et tout aussi pitoyable de penser que pareille opération puisse sauver la France du naufrage.


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