Un autre regard sur l’immigration

immigration libre (Crédits : cicilief, licence Creative Commons)

Parce qu’elles sont rationnelles et non passionnelles, les approches libérales de l’immigration ont peu de chances d’être prises en considération.

Par Guy Sorman

immigration libre CC cicilief

Le Premier ministre britannique, quand il envisage d’interdire l’entrée libre des Européens en Grande-Bretagne, exprime sans état d’âme le sentiment primaire de bien d’autres Européens : les immigrants, d’où qu’il viennent, sont mal perçus et mal acceptés. La Suisse seule fait exception : les citoyens ont rejeté par référendum une tentative de freiner l’immigration, non parce que les Suisses sont particulièrement accueillants, mais parce qu’ils font mieux que d’autres la relation directe entre les travailleurs étrangers et la prospérité de la nation. Hormis la Suisse, l’hostilité aux immigrés n’est pas propre à l’Europe, ni vraiment nouvelle. En Asie où le sentiment d’appartenance ethnique est plus marqué qu’en Occident, le Japon et la Corée se barricadent au nom de leur civilisation. À l’inverse – quel paradoxe pour une nation d’immigrés – les Américains s’affrontent entre partisans de la régularisation des clandestins, le projet du Président Obama, et une réaction nativiste, le Tea Party. Mais c’est en France, seule, que le refus de l’immigration fédère un parti de masse, le Front national.

Le refus quasi universel de l’immigration n’est pas nouveau : seuls les motifs du refus ont évolué. Pour refuser les Chinois, au XIXe siècle, les Américains arguaient de leur caractère inassimilable et de leur passion immodérée pour l’opium. En France, au début du XXe siècle, les Italiens étaient perçus comme basanés et pourchassés. Les Polonais, dans les années 1920, durent faire venir des prêtres de leur pays d’origine parce que le clergé français refusait la messe à ces drôles de paroissiens. Si l’on connaissait mieux cette histoire de la xénophobie, l’hostilité du moment à travers toute l’Europe contre les Arabes, les Bangladais ou les Roms nous apparaîtrait comme une vieille chanson incessamment recyclée.

Ce qui change peu aussi est l’impuissance des gouvernements à endiguer l’immigration. Aucune police des frontières, aucun mur le long du Rio Grande ne suffiront jamais à contenir une irrésistible dynamique, celle des pauvres et des opprimés pour qui migrer vers le Nord est le salut. Un paysan africain pourra trimer toute une vie, sans jamais au cours de cette vie gagner l’équivalent d’un an de salaire en Europe et sans jamais, en Afrique, y scolariser ses enfants ou soigner ses parents. L’immigrant est rationnel dans ses choix : il connaît les risques qu’il court, vitaux parfois, et le bénéfice qu’il en espère. Dans tout village mexicain ou sahélien, on sait exactement à quel capital économique et physique la migration permet d’accéder, par le travail (États-Unis, Grande-Bretagne surtout) ou par des avantages sociaux (France, Scandinavie). Dans les pays d’accueil, parce que l’opinion l’exige et que nulle nation ne saurait « accueillir toute la misère du monde », que doivent et peuvent les gouvernements ?

Ne rien faire serait l’option la moins coûteuse et peut-être efficace : aux États-Unis, lorsque la frontière avec le Mexique était ouverte, les travailleurs du Sud, laissant leur famille derrière eux, faisaient l’aller et retour, en fonction du marché du travail. Ce fut le cas aussi dans la relation entre la France et le Sud (qui alors commençait en Espagne) jusque dans les années 1970. Des simulations appliquées à la relation entre le Mexique et les États-Unis indiquent qu’une frontière ouverte ou fermée n’aurait, en réalité, aucune influence, ni positive, ni négative, sur les flux migratoires : le marché dicte ces flux, plus que la réglementation et les garde-frontières. Il est envisageable que seule la pression politique contraint les gouvernements à gérer l’immigration ou à faire semblant : cette politique est peut-être un simulacre mais, en démocratie, le non-agir n’est pas une option. En économie non plus d’ailleurs, même quand les bénéfices de l’action/agitation restent à démontrer.

Il reste une alternative, d’inspiration presque aussi libérale que le laisser-faire, laisser-passer, proposée par l’économiste Gary Becker. Celui-ci comparait l’immigration à un investissement : le migrant prend un risque, paye souvent des intermédiaires pour accéder au capital accumulé dans le pays d’accueil. Becker proposait, en conséquence, que le droit d’entrée, visa de séjour ou de travail de plus ou moins longue durée, soit tarifé et mis en vente. Ce qui se pratique déjà, mais seulement au profit des investisseurs fortunés dans la plupart des pays développés. Le visa de travail tarifé pour tous permettrait donc aux pauvres – qui s’endetteraient pour investir dans leur futur – d’accéder aux privilèges actuellement réservés aux plus riches. La valeur du visa serait déterminée par le marché, certains pays dans certaines circonstances, variables, s’avérant plus rémunérateurs en travail disponible ou en services sociaux accessibles. Ce droit au visa payant supprimerait l’essentiel sinon la totalité de la clandestinité, allégerait les contrôles aux frontières et faciliterait la chasse aux fraudeurs devenus marginaux.

Ces solutions libérales, l’inaction et le marché des visas, ont peu de chances d’aboutir ni même d’être prises en considération en Europe ou aux États-Unis, parce que ce sont des approches rationnelles et non passionnelles de l’immigration. Au mieux, on attendra que le débat en soit enrichi, qu’une once de raisonnement économique tempère la gesticulation politique. La vocation de la doctrine libérale est, en temps ordinaire, d’élargir le champ de la réflexion démocratique, pas de s’y substituer. En temps extraordinaire, crise majeure par exemple, les solutions libérales peuvent aussi devenir ce que le philosophe britannique Friedrich Hayek appelait une « utopie de substitution » aux idéologies autoritaires.


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