Éric Zemmour : le suicide français

eric zemmour credits fondation France-Israel (licence creative commons)

« Le Suicide Français, c’est le monstrueux hybride entre le Front National et le Front de Gauche qui menace, aujourd’hui, de faire basculer notre pays. »

Par Philippe Fabry.
Un article de l’Institut Coppet

eric zemmour credits fondation France-Israel (licence creative commons)

D’un livre comme celui d’Éric Zemmour, qui fait l’actualité par son succès et nourrit des polémiques par son propos, l’honnête homme a forcément envie de savoir ce qu’il faut en penser, sans avoir nécessairement envie de s’atteler à la lecture d’un pavé de cinq cents pages dont il est simplement curieux du contenu. Cela a été mon cas, mais je n’ai hélas pas trouvé de critique complète du Suicide français. Au mieux quelques avis sur la façon dont Zemmour aborde les problèmes et l’impression d’ensemble laissée par son livre, au pire des charges peu nuancées concernant seulement quelques pages du livre. Personnellement, pour un livre qui s’est déjà écoulé, ai-je cru comprendre, à trois cent mille exemplaires, et dont l’influence dans l’opinion publique de mon pays ne sera pas nulle, il me semble qu’une critique un peu plus fouillée est nécessaire. Sans avoir la prétention de dire ce qu’il faut en penser, j’essaierai donc de dire ce qu’on peut raisonnablement en penser, le plus brièvement mais le plus exhaustivement possible.

D’abord, il me paraît à peu près certain que ce livre sera beaucoup moins lu qu’il n’a été acheté. Contrairement à ce que j’ai pu lire ou entendre ici ou là, il n’est pas « bien écrit ». Le premier tiers est franchement éprouvant, rédigé dans un style de chroniqueur radio, saccadé, haché, qui sied à une intervention orale de trois minutes mais nullement à une centaine de pages d’un livre, et spécialement d’un livre aussi long, dans lequel on attend que soit pris le temps de l’exposition. Le phrasé s’améliore un peu passé ce premier tiers, mais hélas le travail intellectuel ne suit pas la langue, et tout le livre, intellectuellement, conserve cet aspect haché, par ses raisonnements (en admettant qu’on puisse employer ce mot) trop rapidement menés et trop vite interrompus par des conclusions péremptoires. Je reviendrai sur le fond, poursuivons d’abord sur la forme : dans Le Suicide français, Éric Zemmour annonce en introduction vouloir revenir sur ces « quarante années qui ont défait la France ». Pour cela il découpe son ouvrage en trois parties, 1970-1983, 1984-1992 et 1993-2004. Pour chaque année, il sélection une, deux ou trois dates lui semblant un marqueur important ; cela peut concerner un événement historico-politique, comme la mort de de Gaulle, l’appel de Cochin, le Traité de Maastricht, ou le discours de Dominique de Villepin à l’ONU, ou sociopolitique, comme l’accueil des sans-papiers dans l’église Saint Bernard, ou culturel et médiatique, comme la sortie du film Dupont Lajoie d’Yves Boisset, de la chanson Lily de Pierre Perret, du mariage parodique de Coluche et Thierry Le Luron, ou encore sportif, comme la professionnalisation du football après l’arrêt Bosman ou la victoire des Bleus en 1998.

Nostalgie de la France gaullienne

Zemmour-suicide françaisÀ chaque fois, Zemmour utilise l’événement sélectionné comme illustration, sinon preuve, de telle ou telle tendance de la société française. Ainsi met-il en lien le faux mariage de Coluche et Le Luron, selon lui représentatif d’une façon d’accepter socialement l’homosexualité sans la consacrer, avec l’authentique « Mariage pour tous » de l’actuelle présidence, consécration légale de l’homosexualité ; ainsi oppose-t-il la victoire « black-blanc-beur » de 1998 à la théâtrale grève des joueurs de 2010, la première étant, selon Zemmour, une imposture médiatique destinée à imposer un modèle multiculturel artificiel dont la seconde révélerait l’échec complet. Ces mises en rapport paraissent, c’est selon, plus ou moins pertinentes, mais correspondent bien à l’objectif affiché au départ, qui est d’opposer simultanément une France qui réussissait (celle de de Gaulle, jusqu’à il y a quarante ans) et la France qui échoue, afin de tirer comme conclusion principale qu’il faut revenir aux méthodes gouvernementales et aux valeurs morales du temps où la France réussissait, le succès du temps étant attribué à ces facteurs. Conclusion qui peut se résumer par la citation suivante : « La France devrait se débarrasser de l’euro, et pousser ses dernières entreprises nationales à nouer des alliances extra-européennes, pour prendre à revers la puissance germanique, et retisser la trame de son capitalisme d’État qui a fait, qu’on le veuille ou non, les rares périodes de l’Histoire où le pays connut un réel dynamisme économique : le second Empire et les Trente Glorieuses. »

Nous voilà rendus au fond. Dans ce livre, Éric Zemmour ne nous apprend rien de neuf sur la vision qu’il a des choses : il suffit d’avoir déjà lu quelques interviews de lui ou d’avoir écouté quelques-unes de ses chroniques pour avoir une idée de ce qu’il contient : Zemmour dénonce pêle-mêle la féminisation de la société, la perte des valeurs viriles, la repentance, la destruction de la famille, l’immigration excessive, la « boboïsation », la construction européenne… le tout non sans une forme de cohérence, puisque tout est lié à un attachement à la France d’avant Mai 68, contre les valeurs de laquelle s’est largement structurée la société française depuis : contre l’ordre moral, contre l’autorité et les hiérarchies, contre l’abaissement de la femme, contre les guerres coloniales… On pourrait sans doute se contenter de parler de passéisme, et il est vrai que ce systématique « c’était mieux avant » rend la lecture du Suicide Français très pénible. Mais cela ne ferait pas beaucoup avancer le débat. Il est beaucoup plus intéressant de relever les multiples contradictions auxquelles ce type de raisonnement conduit.

Malentendu sur la tradition politique française

Et la première de ces contradictions, c’est l’incapacité d’Éric Zemmour de comprendre à quel point ce qui se passe depuis quarante ans est dans la plus pure tradition française, qu’il voudrait voir mieux respectée. Il est important de la souligner car je ne connais pas de meilleur remède contre le passéisme que la révélation de ce fait que ce que l’on aimerait voir fait aujourd’hui, comme il était fait avant… est en réalité déjà fait ainsi. C’est personnellement de cette façon, en constatant par des études historiques approfondies que les « quarante rois qui ont fait la France » que j’admirais se comportaient en réalité exactement de la même façon que nos politiciens actuels, que je me suis guéri de mes tendances monarcho-nationalistes de jeunesse.

contrepoints 968 ZemmourAinsi Zemmour aime-t-il le colbertisme, le protectionnisme, l’État stratège, mais vilipende-t-il la technocratie incompétente. Ainsi Zemmour dénonce-t-il le constructivisme européen tout en admirant Napoléon de n’avoir eu « aucune envie que la « Grande Nation » redevienne cet « agrégat disparate de peuples désunis » que dénonçait Mirabeau à la veille de la Révolution ». L’attitude de Zemmour est ici typique du conservatisme non raisonné, c’est-à-dire le fait de prendre ce qui a été fait jadis comme bon et de considérer sa nouvelle occurrence comme mauvaise, sans être capable de percevoir l’identité des deux processus. Zemmour aime tellement la « France éternelle » de de Gaulle qu’il est incapable de voir que la France n’a strictement rien d’éternel, qu’il s’agit d’une construction politique parfaitement identique à celle que l’on cherche à imposer aujourd’hui aux peuples européens, peut-être pire encore car si, aujourd’hui, on ignore des résultats de référendums, jadis on guillotinait les partisans d’une France fédérale, avant de taper à coups de règle sur les doigts des petits enfants qui persistaient à employer la langue de leurs pères.

Zemmour considère avec mépris les révolutionnaires fédéralistes, pour n’avoir pas su voir le destin de la France, sans s’apercevoir qu’il est méprisé, exactement dans le même rapport, par les européanistes forcenés. Je n’ai, à ma grande surprise, lu cette critique chez personne, jusqu’à maintenant. On a préféré attaquer Zemmour sur quelques lignes sur le régime de Vichy qui sont d’une pauvreté effarante, mais pas aussi polémiques qu’on a essayé de le faire croire. Mais en vérité, les Zemmour, Caron et Salamé ne peuvent guère « débattre » que par anathèmes, puisqu’ils représentent en définitive diverses confessions d’une même religion constructiviste. Le Progrès contre la « Tradition », laquelle n’est jamais qu’un « progrès » passé qui a vieilli. Aucune place dans leur esprit pour l’ordre spontané, dont ils ignorent manifestement le concept.

S’ils connaissaient, ils n’assimileraient pas, comme le fait Zemmour, le libéralisme au constructivisme technocratique. Et c’est là toute la souffrance du libéral qui lit Zemmour : tant que celui-ci pourfend ce constructivisme, on ne peut qu’être d’accord avec lui, comme lorsqu’il s’emporte : « Un État aboulique et clientéliste, tous ces médias bien-pensants, tous ces technocrates, intellocrates, médiacrates, sociologues, démographes, économistes, qui prétendent encore faire l’opinion à coups de leçons de morale et de statistiques arrangées, élaborent au sein d’innombrables commissions pédagogiques les programmes scolaires, rédigent les rapports sur la meilleure façon de faire de l’en commun pour faire France ». Mais dès qu’il défend le sien propre, ou qu’il explique in fine que le constructivisme dénoncé est le libéralisme, ou le capitalisme, l’approbation laisse place à la consternation : « Surtout, la machine oligarchique européenne s’était convertie à l’idéologie néolibérale que les conservateurs britanniques avaient introduite sur le continent européen.».

Et en définitive, les contradictions, les erreurs sont si nombreuses qu’on ne sait par quel bout les prendre. Faute de pouvoir les détailler ici, vous en trouverez un échantillonnage avec quelques commentaires sur le site de l’Institut Coppet.


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