Bruxelles et la recrudescence des plans miracles

Jean-Claude Juncker (Crédits : European Parliament, licence Creative Commons)

Jean-Claude Juncker a annoncé hier les tenants et aboutissants de son plan providentiel de 315 milliards d’euros pour relancer l’investissement dans l’UE.

Jean-Claude Juncker, tout juste confirmé président de la Commission européenne par le Parlement, a annoncé mercredi 26 novembre les tenants et aboutissants de son plan providentiel de 315 milliards d’euros pour la relance de l’investissement dans l’Union européenne. Si l’idée n’est pas nouvelle, il n’aura même pas fallu un mois au nouvel exécutif pour pondre ce plan déjà adulé par tous les contempteurs de la rigueur. Une révolution en si peu de temps ; certains n’y croient pas. Et annoncent déjà la débâcle financière du projet.

Par Pierre Duriez.

Jean-Claude Juncker (Crédits : European Parliament, licence Creative Commons)

Si l’on en croit la Commission, le soleil n’a jamais été aussi radieux sur la zone européenne. L’été indien gagne même les tréfonds de la finance européenne. De quoi mettre une bonne claque aux augures pessimistes qui prophétisent l’insolvabilité des États ou le manque de croissance à tout bout de champ. On constate toutefois certaines averses çà et là ; oui, mais des averses de liquidités. De l’argent comme s’il en pleuvait, voilà le singulier quotidien d’une zone euro que l’on disait à bout de souffle. C’est en tout cas le constat effectué après les effets d’annonce d’une communication européenne bien rodée.

En réalité – car il convient de s’y accrocher paraît-il –, les États membres ont à s’inquiéter plus qu’autre chose de la multiplication des plans de relance annoncés par l’UE ou ses prétendus piliers. Le plan de croissance franco-allemand récemment mis sur pied ? Un cercle peu vertueux qui mènerait in fine à la déflation. Le plan d’investissement de 10 milliards d’euros présenté par l’Allemagne ? Un jeu de dupes ou une communication grandiloquente, au choix. Le plan de relance à 315 milliards que vient de dévoiler M. Juncker ? La finalisation de ce triptyque plus fumeux que fameux ; à terme pourtant, c’est bel et bien la santé économique de l’UE qui est en jeu.

Un cadeau de 15 milliards offerts par la Commission

Jean-Claude Juncker a dû employer tout le vocabulaire du parfait ministre, ce mercredi 26 novembre, afin de faire passer son plan magique pour une réalité accessible devant le Parlement européen à Strasbourg. Avant toute chose, l’ancien Premier ministre du Luxembourg a dû s’atteler à ne pas faire fuir son auditoire en présentant l’état de l’économie européenne. Plutôt que la rhétorique pessimiste du manque d’investissement, d’emplois et de croissance, le président de la Commission a choisi un versant plus optimiste : d’ici 2017, c’est la création d’1,3 million d’emplois et une hausse du PIB de 300 – voire 400 – milliards d’euros pour 2,3% de croissance qui sont attendues.

Plus abracadabrantesque a été l’annonce du plan en lui-même. Car ce ne sont pas 300 milliards comme annoncé au départ, mais bien 315 milliards qui seront littéralement offerts aux États membres. (Après tout, pourquoi être avare d’une quinzaine de milliards à l’approche de Noël.) La question était de savoir si Jean-Claude Juncker voulait jouer la carte de la sincérité en détaillant sérieusement d’où proviendra l’argent, ou celle de la facilité en présentant comme un tout acquis la globalité des 315 milliards. Parce que cette dernière solution est tentante et afin d’éviter que les États membres ne signent un chèque en bois, voici le tour de magie révélé.

L’erreur stratégique commise par Jean-Claude Jüncker

L’investissement devrait s’articuler autour de fonds publics européens déjà programmés – pas de nouveaux financements étatiques par conséquent. Sauf que la somme ne représente que 21 milliards d’euros ; 16 milliards provenant du budget de l’UE et 5 milliards de la Banque européenne d’investissement (BEI). Part belle est donc faite à l’investissement privé – la BEI se finançant majoritairement sur les marchés internationaux –, avec un « effet de levier » espéré : pour tout euro versé par Bruxelles, 15 euros apportés par les fonds privés pour constituer au final l’enveloppe promise de 315 milliards d’euros. Le chemin est long et sinueux. C’est pourquoi l’on pouvait s’attendre à une certaine langue de bois de la part de M. Juncker, qui ne devait pas alourdir sa présentation de toutes ces considérations, techniques peut-être, branlantes assurément.

Certaines voix s’élèvent déjà pour dénoncer ce montage financier plus qu’incertain. Mais les critiques se font plus acerbes lorsqu’il s’agit de souligner l’erreur stratégique commise par le Luxembourgeois à la tête de l’exécutif européen. Tandis que les entreprises de l’UE – et notamment celles de la zone euro – n’investissent plus par manque de perspective et de confiance, doper leurs comptes à coups de milliards sera, au mieux, une embellie conjoncturelle, au pire, un gâchis structurel. Nos dirigeants européens ont la fâcheuse tendance de croire que l’argent est à la base de toute chose ; qu’il suffit de faire pleuvoir des liquidités pour redorer une économie. Cela n’a qu’un temps ; sans stratégie à long terme et harmonisée, les relances successives ne peuvent pas avoir d’effet vertueux.

Alors quitte à « gâcher » de l’argent, M. Juncker aurait pu injecter directement les 315 milliards d’euros dans l’économie européenne. Les tenants de la rigueur budgétaire auraient crié au scandale vilipendant l’endettement ; mais les États auraient au moins bénéficié de cet argent. De ce point de vue-là, rien n’est moins sûr dans le cadre de la prochaine relance. En attendant, l’UE cherche semble-t-il désespérément des dirigeants qui, après les annonces de croissance franco-allemande, d’investissement Schäuble et de relance Jüncker, cessent de laisser ses membres en plan.