Faut-il renier la civilisation ?

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Faut-il renier la civilisation ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 26 novembre 2014
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Par Thomas A. Harbor.

leviathan credits tallworthy (licence creative commons)

Dans les idées que les peuples se font d’eux-mêmes, il faut distinguer les deux notions fondamentales que sont la culture et la civilisation. Les doctrines morales et politiques qui ont émergé en Europe peuvent représenter un prolongement des conclusions que l’on tire en définissant chacun des deux concepts. Originalement, la culture se définit en opposition à la nature, désignant ainsi tout ce qui est acquis, transformé ou produit par l’être humain à partir d’un état naturel préexistant vierge. La culture représente l’activité productrice de l’Homme sur terre, sa vocation à extérioriser son intériorité par la transformation ou la production. Il est important de revenir sur la définition basique de la culture, parce que la culture se définit également par son opposé : la nature, en l’occurrence un état où le réel ne subit pas la mise en forme par la technique d’une finalité humaine.

La civilisation est un processus et non un état de fait. Il s’agit du processus allant de la nature vers la culture. Le concept de civilisation est éminemment plus politique que le concept de culture lorsque l’on considère les groupes sociaux comme objet d’étude. C’est notamment ce que dit St John de Crèvecœur lorsqu’il déclare : « la civilisation n’est nécessaire qu’à l’époque où les hommes, devenus trop nombreux pour vivre du produit de leurs chasses et de la pêche, sont obligés de courber vers la terre pour en tirer leur substance. C’est alors que les lois, la subordination, les prestiges du gouvernement deviennent indispensables », dans Voyage dans la Haute Pennsylvanie (1801).

L’écrivain américano-normand a la justesse de souligner dans son énumération le lien entre gouvernement et subordination. Ce qui, étant donné les tendances romantiques de l’époque en matière de civilisation, est pour le moins pragmatique. À l’inverse, certains pensent que la civilisation représente le degré ultime de la civilisation des mœurs, comme Sainte-Beuve : « c’est l’effet et le but de la civilisation, de faire prévaloir la douceur et les bons sentiments sur les appétits sauvages. » L’institution de corps sociaux et la division accrue du travail social seraient alors ainsi un facteur de pacification des relations intracommunautaires. On privilégiera ici évidemment le regard de l’anthropologue à celui du critique littéraire, l’histoire des peuples montre bien que l’émergence des structures étatiques est avant tout une épreuve de force.

Lorsque l’on élargit l’objet d’étude en passant de la civilisation aux civilisations, la phrase de Sainte-Beuve paraît paradoxale. Le concept de civilisation contient en lui-même une échelle de valeurs. Et c’est là que la distinction entre ce à quoi s’opposent culture et civilisation prend son sens. La culture s’oppose à la nature alors que la civilisation hiérarchise et met en concurrence différentes cultures, les cultures étant absorbées dans un tout plus grand qui les regroupe sur le critère de caractéristiques communes. La civilisation s’oppose à la barbarie, il y a donc forcément hiérarchisation de groupes humains entre eux selon une classification duale et exclusive.

C’est ce que dit l’anthropologue structuraliste et marxiste Maurice Godelier : « Contrairement à la culture, la civilisation ne peut être pensée seule, car elle comporte toujours implicitement un jugement de valeur en opposition à un autre, plus barbare. » Ce genre d’idées trouve une réalisation concrète dans Ancient Society (1877) où l’anthropologue américain Lewis Morgan découpe l’évolution humaine en trois phases linéaires : sauvagerie, barbarie, civilisation.

La grande imposture

La grande imposture de la civilisation a été de faire croire qu’il s’agit d’un concept fondé sur des valeurs et des traditions communes alors qu’il est éminemment politique. La civilisation est politique, le citoyen en est l’implémentation concrète. Il y a dans l’idée de civilisation cette pensée très gréco-romaine selon laquelle l’homme civilisé est celui qui vit en Cité. C’est, philosophiquement du moins, très orienté puisqu’on part alors du présupposé que l’homme est l’animal politique que décrit Aristote… thèse que de nombreux penseurs récusent, Thomas Hobbes en tête. Le concept de civilisation est ethnocentriste par nature, comment ne pas penser qu’il engendre une vision biaisée envers les autres cultures comme l’explique Lévi-Strauss. Cette hiérarchisation met en balance les cultures alors qu’elle est le reflet des différences technologiques entre les différents peuples, et que celles-ci ne devraient faire l’objet d’une hiérarchisation autre qu’économique.

L’expansion et la domination politique ne seraient-elles pas alors à la fois l’effet et le but de la civilisation ? On en revient à la question de la violence entre différents peuples. Les peuples habitant un territoire, selon la clause lockéenne mise en avant par Robert Nozick, auraient un droit naturel à sa propriété si leur installation initiale n’en a pas privé quelqu’un d’autre. Cette propriété est, selon la théorie de l’habilitation, jugée légitime si la personne est habilitée à posséder ce bien.

Si l’on considère cela comme acquis, je serais tenté d’étendre la doctrine politique de Murray Rothbard aux relations entre les peuples et au concept de civilisation. Toute ingérence étrangère est une agression, c’est-à-dire l’initiation de la violence physique à l’encontre de quelqu’un ou de sa propriété. Cette propriété étant un bien inaliénable, toute agression est illégitime. Le principe de non-agression est, dans un cadre élargi qui serait celui des relations internationales, ce qui préserve au mieux l’intégrité de l’individu comme fin en soi, mais aussi le groupe auquel il a librement choisi de participer. On retrouve à nouveau le concept de civilisation comme quelque chose de fondamentalement agressif et impérialiste.

C’est l’ingérence politique qui pose problème. L’expansion culturelle me parait moins problématique, sauf lorsqu’elle est soit un moyen soit une conséquence de l’impérialisme politique d’une civilisation. La question devient épineuse lorsqu’il s’agit de se questionner sur l’interpénétration du culturel et du politique. Dans le cas des transplants juridiques vers d’autres pays, la réponse semble claire : l’influence culturelle est une conséquence de l’impérialisme politique si l’on considère qu’une large part des comportements est expliquée par les institutions sociales et politiques d’un pays. Mais à savoir si la dichotomie entre l’aspect politique et culturel (qui demeure très important) est possible pour la civilisation. De même, le caractère absolu de la non-agression défendu par Rothbard ne se heurte-t-il pas à l’exigence universelle de liberté, qui peut constituer une justification à l’agression lorsque cette dernière est menacée ? Cette question sous-tend toute la justification des puissances occidentales « au nom » de la liberté ou de la démocratie.

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  • Très intéressant tout ça, mais notez bien que Locke reprenait la plupart des présupposés de Hobbes ainsi que sa démarche déductive, il en tirait simplement des conclusions différentes, alors qu’Aristote partait d’une base de réflexion vraiment différente.

  • Bien que la culture s’oppose à la nature, elle en est aussi un prolongement naturel. Au début, naissent des habitudes pour satisfaire (ou composer avec) des pulsions. Les habitudes se transforment en instincts qui existent alors de manière autonome au sein du « grand parlement des instincts » décrit par Konrad Lorenz dans « L’agression, une histoire naturelle du mal ». En communauté, certaines habitudes sont partagées et engendrent alors des instincts communs. Ces instincts différencient le bien du mal pour la communauté : ils forment une morale. C’est cela, le socle de la culture : des coutumes (habitudes) menant à une morale. Ce processus est permanent : la morale change, délestée par les habitudes perdues et tirée par les habitudes nouvelles.

    Je n’ai pas été convaincu par l’auteur sur une différence réelle entre culture et civilisation. J’ai l’impression qu’il utilise deux termes pour séparer le bon côté du mauvais, à l’instar de ceux qui différencient le communautarisme (en république française, c’est mal) et les communautés (c’est solidaire alors c’est surement bien). Il s’agit pourtant d’un seul sujet d’étude, qui ne manque pas d’attraits ni de piquants.

    • « ’ai l’impression qu’il utilise deux termes pour séparer le bon côté du mauvais »

      Non. Il sépare ce qui est issu de l’action de l’homme et ce qui ne l’ai pas.

      « C’est cela, le socle de la culture : des coutumes (habitudes) menant à une morale. Ce processus est permanent : la morale change, délestée par les habitudes perdues et tirée par les habitudes nouvelles. »

      Il y’ a déjà bien longtemps que vous êtes dans la culture, quand vous commencez à avoir des coutumes. J’ai l’impression que vous confondez nature et instinct. De même, la culture est quelque chose qui est distinct de la morale.

  • Un point commun entre les 2 est la Religion Dominante au sens étymologique de relier (ce qui relie les gens )
    depuis un certain temps – je ne me hazarderai pas sur la durée )
    c’est le ou les Socialismes
    je suis d’ accord avec @ fucius qui ne s’ est pas exprimé – ici c’ est bien une religion et de plus certainement dominatrice

  • Il manque quelques considérations de réciprocité.
    La non agression rothbardienne n’a aucun intérêt si elle est univoque.
    Elle n’a de sens qu’entre civilisations qui se satisfont de leurs frontières.
    Dès qu’il en existe une qui se voue à régner sur le monde, les autres sont fondées à, et contraintes de, intervenir « chez elle ».

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