Libéralisme et lutte contre les inégalités

Injustice (Crédits : Stéfan, licence BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Quel discours les libéraux tiennent-ils sur les inégalités ?

Par Brice Alves.

injustice credits stéfan (licence creative commons)

Quand nous entendons parler de lutte contre les inégalités, nous autres libéraux avons un réflexe pavlovien. Pour la plupart d’entre nous, le concept de lutte contre les inégalités, c’est au choix : un Piketty qui, entre deux crises de violences conjugales, plaide pour la rage taxatoire, nos amis communistes qui vont nous arranger tout ça à coup de petites purges bien senties (coucou les koulaks), de jeunes hippies malodorants anarcissiques. Et quand le socialiste commence à saliver comme un chien de Pavlov à l’idée de lutter contre les inégalités, nous sommes plutôt pris de nausées.

Pourtant, pour rejeter en bloc l’idée de lutte contre les inégalités, il faudrait être en mesure d’affirmer que les inégalités sont justes. C’est-à-dire que la distribution des richesses est juste. Dans un système libéral parfait, où les inégalités découlent de l’échange libre entre les individus, les inégalités sont en effet la traduction logique de nos différences. Pour citer la phrase célèbre d’Alexandre Soljenitsyne : « Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres, ils ne seront pas égaux, et s’ils sont égaux, c’est qu’ils ne sont pas libres. » Mais vivons-nous dans un système libéral ? Chers lecteurs (à part si Gérard Filoche traîne dans le coin), vous serez d’accord pour répondre par la négative.

Pour poser plus clairement le problème, les inégalités sont justes si la possession des richesses est légitime. D’après Robert Nozick, en schématisant quelque peu, la possession est légitime si elle respecte deux étapes. Le critère d’acquisition : le premier à revendiquer la propriété d’un bien est habilité à le posséder. Le critère de transfert : le transfert de propriété est juste s’il est libre et volontaire. La répétition de ces deux étapes justifie la possession d’un bien.

Ce qui est légèrement fâcheux, c’est que notre système de création monétaire viole le critère de transfert libre et volontaire en toute allégresse. En effet, l’augmentation de la masse monétaire se traduit par un transfert de richesses du peuple vers les sphères bancaire et étatique. Ce transfert est-il libre et volontaire ? Bien sûr que non, on nous impose l’utilisation de cette monnaie. Le degré de spoliation est déterminé par les banques centrales, qui contrôlent les taux d’intérêt. L’échange serait volontaire si le prix était fixé par les acheteurs et les demandeurs, c’est-à-dire par le marché. Si le prix de l’argent (le taux d’intérêt) est fixé de manière arbitraire, les termes de l’échange sont forcément truqués.

Et le pire, c’est que l’augmentation des inégalités doit bien plus à cette création monétaire débridée qu’au vilain libéralisme sauvage. Comme nous le rappelle Murray Rothbard, « l’inflation est une course à celui qui aura la nouvelle monnaie en premier. » Et les premiers servis, ce sont l’État, le secteur bancaire et les plus riches. La monnaie nouvellement créée, censée profiter à l’économie réelle, abreuve le secteur financier et gonfle le prix des actifs. Par définition, les riches possèdent davantage d’actifs que les pauvres, ce sont donc les riches qui profitent de la monnaie injectée dans le système.

Par ailleurs, il est plus facile pour les riches d’emprunter à ces taux d’intérêt maintenus artificiellement bas en donnant leurs actifs comme collatéral, puis de bénéficier de jolis effets de levier. Les pauvres, quant à eux, ne peuvent pas en dire autant. Un exemple intéressant est celui des bulles immobilières. Les propriétaires profitent de la hausse de la valeur de leurs biens, tandis que l’augmentation du coût d’accès au logement pénalise les pauvres. Enfin, comme nous le savons, ces politiques monétaires coûteuses, en brouillant le système de prix, se traduisent par une mauvaise allocation des ressources, et in fine par des faillites à la chaîne. L’explosion du taux de chômage, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas particulièrement utile pour réduire les inégalités…

Alors maintenant, quelle est la solution ? « Taxer ! » hurlent les socialistes. Réparer une injustice par une autre injustice, merci les gars, mais on s’en passera. L’urgence semble plutôt de revenir à un système monétaire sain, ou le taux d’intérêt correspond au prix du temps, librement déterminé par les emprunteurs et les prêteurs. Tant que l’on créera de la monnaie ex-nihilo, celle-ci profitera d’abord aux riches et à l’État, et la distribution des richesses restera en partie illégitime. Traduction : les inégalités seront injustes, et en plus elles augmenteront.

C’est également une opportunité politique pour les libéraux. Les inégalités sont un thème majeur, et nous ne répondons pas à cette demande. Plutôt que de répondre par le mépris à ceux qui parlent de lutte contre les inégalités et de les conforter dans leur idée des « méchants bourgeois libéraux insensibles à l’injustice », il serait préférable de leur exposer une vision libérale des inégalités, vision qui pourrait trouver un écho favorable au sein de la population.