« A bé cé daire amoureux » de Denise Campiche

Un roman d’apprentissage attachant sur une vieille dame nostalgique de ses conquêtes passées…

Par Francis Richard.

richardLe Larousse donne cette définition d’un abécédaire : « Livre d’apprentissage de l’alphabet, qui illustre, en suivant l’ordre alphabétique, chaque lettre par un ou plusieurs mots dont cette lettre est l’initiale. »

L’a bé cé daire amoureux de Denise Campiche est bien un livre d’apprentissage, mais c’est celui des relations amoureuses de Marie, une vieille dame attachante de bientôt quatre-vingt dix sept ans, chaque lettre étant une manière originale de numéroter les hommes qu’elle a connus dans sa vie, connus au sens biblique du terme, bien sûr.

Isabelle, Isa, est une infirmière retraitée. Elle s’occupe de Marie depuis que sa maladie l’empêche de lire. En principe son rôle est de lui tenir compagnie, notamment quand elles sont toutes deux dans le jardin et que les deux femmes devenues complices parlent de livres, de films, de « petits bouts » de la vie d’Isa…

En fait, en outre, Isa aide Marie à « faire les quelques petits plats qui lui font vraiment envie » lui fait sa « petite lessive » – celle de ses sous-vêtements, fins et coquets –, et elle l’accompagne quand elle va faire « son petit marché ».

Marie, bien que nonagénaire, est toujours une femme sensuelle, à qui il manque singulièrement d’être touchée, physiquement s’entend, l’âge ne changeant rien à l’affaire. Un beau jour, Marie obtient d’Isa, même si ce n’est pas dans ses attributions, de lui faire un massage.

Ce massage, qu’Isa lui fait d’abord un jour sur deux, devient bientôt une habitude quotidienne : « La coquine, elle aime ça, vraiment. Pour moi, ce n’est pas un problème, c’est volontiers que je lui fais ce plaisir. »

Un autre beau jour, Marie demande à Isa si elle aime écrire. Sa réponse est oui. Elle lui dit alors :

« J’ai aimé, j’ai été aimée. Je voudrais te raconter tout ça.

Je voudrais que tu l’écrives et surtout que tu me promettes, mais alors là, vraiment, que tu me jures, de mettre ce recueil de souvenirs dans mon cercueil lorsque je partirai. J’aurai un tel plaisir à penser que tous ces moments de bonheur, tous ces hommes que j’ai aimés, qui m’ont donné de la joie, m’accompagnent… et partent en fumée avec moi. »

Alors Isa ne prend pas sa plus belle plume, mais son ordi. Et le soir, elle relit et corrige les phrases qu’elle a tapées dans la journée, à la va-vite, sous la dictée de Marie. Le résultat est un récit nature, sensuel, et, au fond, très humain, qui se lit avec bonheur.

Il n’est évidemment pas question de dire jusqu’à quelle lettre de l’alphabet ce récit aboutit, ni de se contenter de dire que Marie était, et est toujours au moment de l’histoire, une sacrée coquine. Ce serait réduire ce roman à ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire à un roman qu’il est seulement recommandé aux pudibonds de s’abstenir de lire.

Certes Isa est parfois choquée elle-même quand elle retranscrit via son clavier ce que Marie lui raconte, mais cela reste coquin dans le sens jovial du terme. En tout cas ce n’est pas délibérément que Marie a été une femme couverte d’hommes. Ses aventures amoureuses se terminent tout simplement, au cours de son existence, les unes après les autres, malgré qu’elle en ait.

Peut-être que les amours, dont la vie de Marie fut bien remplie, ne furent « pas toujours très bien choisies », mais, au moins, elles furent « toujours enrichissantes », ne serait-ce que par leur diversité, que seule une pionnière comme elle pouvait explorer.

Denise Campiche, a bé cé daire amoureux, éditions Mon Village, 168 pages.

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