« De toutes les richesses » et « La grammaire de Dieu », de Stefano Benni

Entre roman de société et intrusion du merveilleux, entre désarroi quotidien et vide métaphysique, il faut saluer cette réussite incontestable du réalisme magique

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« De toutes les richesses » et « La grammaire de Dieu », de Stefano Benni

Publié le 21 octobre 2014
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Par Thierry Guinhut.

guinhut1Il est bien loin le temps où Dante connaissait toutes les richesses de la grammaire de Dieu… Aujourd’hui, les écrivains italiens ont plus de modestie, d’humour, sinon de déréliction, à moins de savoir écouter la sagesse animale. Ainsi Stefano Benni (né en 1947) est un fantaisiste grave. Si la jeunesse et l’amour sont chez lui De toutes les richesses, ils risquent fort de devoir être perdus. Il faut alors à son Martin une réelle dose de sagesse pour apprivoiser ce constat. Embrassant plusieurs registres, le roman amuse, émeut et pousse à la méditation sociologique et métaphysique, entre satire universitaire et animaux parlants, en un conte de fées moderne. Quand, en tentant de comprendre La grammaire de Dieu, les nouvelles rient jaune et gris.

Martin, professeur fraîchement retraité, vient s’installer parmi toutes les richesses d’un village de montagne des Apennins, dans une maison isolée auprès des bois. D’abord enchanté par cette paix qui lui permet d’avancer « son livre sur la poésie ludique », il craint un peu la solitude. Jusqu’à ce qu’un jeune couple s’installe bruyamment dans la maison d’en face. L’une est une ex-danseuse, belle, émouvante, et que tente l’aventure du théâtre, du cinéma, tandis que l’autre est un homme querelleur, déjà aigri. Très vite la jeune femme vient chercher refuge, conseil, amitié, chez notre ermite qui se sent ému plus qu’il ne faudrait. Le lyrisme est discret. Peut-on raisonnablement être amoureux, à l’âge de la retraite, d’une blonde jeunette de trente ans ? Car elle devient une initiatrice : « Pouvait-elle être la beauté qui me contraindrait encore, avec stupeur, à regarder le grand tableau tourmenté du monde ? » On laissera le lecteur découvrir comment une fête de village haute en couleurs et peinte d’une plume incisive, mais non sans tendresse, permet à la jeune Michelle de briller avec le professeur fort rajeuni.

Le récit psychologique et sentimental, dont le narrateur est peut-être un alter ego de son auteur, est loin d’être la seule facette de ce texte. Spécialiste d’un poète « naïf », dit « L’Enchaîné », mort un peu fou, parmi une maison ruinée des alentours, notre professeur se heurte à la cohorte des universitaires concurrents et envieux. Alors que ses recherches, et la rencontre d’une étrange folle, lui permettent de construire une autre hypothèse sur le décès du disparu, cette fois criminelle, de retrouver un dessin inestimable qu’il offrira. Finalement sage, il saura refuser les sirènes de l’argent et de la fausse gloire en rejetant la proposition de Remorus qui se veut éditeur opportuniste. La satire du milieu intellectuel et du commerce de l’art n’est pas alors dépourvue de férocité.

Le fantastique est sans lourdeur. De manière récurrente, Martin entretient des conversations avec son chien Umbra, avec une renarde, un blaireau, une chouette, souvent plus sages que lui, une chèvre qui connait Poe, Lolita et Borges. L’humour est alors le filigrane de la gravité, grâce à la prosopopée1, cette figure de rhétorique qui fait parler les absents, les morts les animaux : un serpent d’Eden lui annonce que sa « tête est la raison, le cogito, avec les dents aiguës de l’argumentation philosophique », ce pour lui demander avec ironie s’il « veut s’accoupler ».

Indubitablement, Stefano Benni est doué du sens du portrait. Il faut lire comment il déchire de sa tendre dent le galeriste Aldo, qu’il appelle « le Torve », contempteur de tout ce qui n’est pas lui, reprochant ses échecs à l’époque, aux autres, paraissant mépriser l’argent, mais cupide, et mauvais peintre. Pourtant, sans manichéisme, notre auteur sait lui faire confesser son emprunt indu d’une œuvre d’autrui, ses rageuses veuleries.

C’est un rare et fragile roman poétique, mais aussi un conte philosophique, dont il faut avec soin goûter les sensations, suggestions et sagesses. Même si les poèmes, intercalés en ouverture de chacun des dix-huit chapitres, ont du mal à nous convaincre, quand la prose de Stefano Benni se suffit à elle-même. Car elle sait nous enchanter de la jeunesse trop vite passée du protagoniste, de son ermitage troublé, comme ce souffle trop rapide de l’amour charmeur et charmé, chaste et cependant bien vivant.

guinhut2Sous-titré « Histoires de solitude et d’allégresse », ce recueil qui se donne avec autodérision pour La Grammaire de Dieu, rassemble vingt-cinq récits tristement marrants, où les situations d’incommunicabilité burlesques et pathétiques dévorent le quotidien et la vie de nombreux personnages : nous tous en fait.

Monsieur Remo et son chien Boom ne peuvent se passer l’un de l’autre. Lui voudrait se débarrasser de cette affection collante, l’autre le suit jusque dans l’assomption du suicide. Un pauvre type achète quatre portables pour se téléphoner à lui-même et en mettre plein la vue, avant de se faire bientôt appeler « le masturbateur téléphonique ». Hélas, il ne peut payer ses factures astronomiques… Alice a beau s’imaginer au pays des merveilles, elle reste une gamine sans domicile fixe, bousculée par la terreur des rues et des drogués, par l’accueil rogue des employés de la bibliothèque publique, par les dragueurs… On rencontre un riche vieillard nostalgique dont « les épines ont une fleur », une « crèche vivante » pleine d’humour et d’ironie…

Autour et au-dessus de nous, « La grammaire de Dieu » voit ses signes drôlement distribués : elle est incompréhensible pour le quidam. En effet, même si certaines histoires sont moins nécessaires, la plupart dépassent le simple divertissement : leur solitude, quoique souvent triviale, a quelque chose de pascalien. Derrière ces hommes et ces femmes que la vie oublie de transmuer en gagnants ou en héros, malgré leurs joies et leur carpe diem, le vide métaphysique se profile et les avale sans qu’il n’en reste rien, sinon la chair émouvante de ces fictions, comme en témoignent l’histoire du « flammercock » qui voit s’éteindre les cheminées, et la dernière, avec la Mort…

Entre roman de société et intrusion du merveilleux, entre désarroi quotidien et vide métaphysique, il faut saluer cette réussite incontestable du réalisme magique. S’il fallait pour Benni chercher des filiations, quoique son don de fantaisie soit unique, on pourrait penser à Buzzati pour le sens de l’absurde, des retournements de situations et des chutes surprenants, mais aussi à Calvino pour l’étrangeté fantastique.


Sur le web.

  1.  Jean Ursin, La prosopopée des animaux

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