Zemmour, Modiano, Juppé et le fantôme de Pétain

travail famille patrie credits menj (licence creative commons)

La semaine dernière, on a entendu trois fois hululer le fantôme de Pétain dans les recoins de la mémoire française…

Par Serge Federbusch.

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« Vichy, un passé qui ne passe pas », titrèrent il y a vingt ans les historiens Henry Rousso et Éric Conan. Ils ne croyaient pas si bien écrire et pour si longtemps. On a en effet, la semaine dernière, entendu trois fois hululer le fantôme de Pétain dans les recoins de la mémoire française.

Patrick Modiano, d’abord, a été récompensé par un Nobel de littérature pour une œuvre envahie par des souvenirs qui ne sont pas les siens. Né dans l’immédiat après-guerre, ses livres suintent le triste temps de la collaboration. Pis que Proust, c’est une mémoire par prétérition, une délicate évocation de l’absence des sacrifiés dont nous parle sans cesse Modiano.

Je ne vexerai pas Éric Zemmour, un vieux camarade d’études, en lui apprenant qu’il n’a certes pas la même subtilité littéraire. Il partage toutefois avec Modiano un intérêt pour ces heures sombres de notre histoire, selon la formule consacrée. Zemmour a, sans doute par goût du paradoxe et habileté éditoriale, entrepris une quasi réhabilitation du régime de Vichy. Étrange projet… Si ce dernier a un peu et pour un temps atténué les misères des Juifs français, c’est au prix du sacrifice actif des Juifs étrangers vivant en France. Ces derniers valaient bien les premiers, non ? Surtout, ce n’était qu’un simple retardement, une manœuvre tout au plus dilatoire, une tactique moins pensée qu’improvisée. Le statut discriminatoire promulgué par l’État français, les mesures racistes prises en Algérie – allant jusqu’à la « dénaturalisation » par l’abrogation du décret Crémieux dès octobre 1940, preuve que la distinction entre Juif français et étranger était artificielle – et la pente savonneuse sur laquelle glissa Laval, tout conduisit rapidement Vichy à la fange.

Sur ce sujet, Zemmour, qui se veut gaulliste, est passé à côté de l’essence même du sursaut gaullien. En collaborant, Vichy sacrifiait l’honneur de la France pour un sursis illusoire, ce que de Gaulle – déchu de sa nationalité française lui aussi, on l’ignore souvent – refusait de toutes ses forces. Mieux valait pour lui une occupation claire et nette que cette situation ambiguë qui corrompait l’âme du pays et le vouait à l’esclavage. Quand on dîne avec le diable, il faut une longue cuiller dont Vichy ne disposait pas. Les forces que l’Allemagne n’assigna pas à l’occupation de la France lui furent utiles pour consolider son joug partout ailleurs. Les mots ont un sens et la collaboration était une aide apportée aux nazis.

Quoi qu’il en soit, par ces polémiques, Pétain et Vichy se sont soudainement rappelés au mauvais souvenir des Français.

J’y ajouterai une observation qui va peut-être choquer. L’étrange et inopinée réapparition d’Alain Juppé sur le devant de la scène, dans une France menacée des foudres germaniques, a quelque chose du recours paniqué à un vieux bouclier. Son succès doit le surprendre lui même. Il n’a désormais qu’à se laisser porter : les journalistes ont choisi leur champion pour 2017, leur rejet de Sarkozy aidant. Il ne faut pas douter que les sondages vont désormais installer le maire de Bordeaux comme futur et incontournable président de la République.

Le glaive et le bouclier

mitterrand franscisque rené le honzecJuppé nous fera passer sous les Fourches Caudines allemandes (un non-sens géographique et historique qu’excuseront les puristes) avec un minimum de douleur : tel est le fol espoir qui s’empare en ce moment même des consciences françaises, notamment celles de ses prétendues élites. C’est la synarchie de 1940 dans l’énarchie de 2017, le triomphe paradoxal des inspecteurs des finances pro-européens, ceux-là même qui nous ont mis dans la mouise actuelle. Ironie du sort, c’est à Bordeaux, comme en 1940, que va se jouer une scène de cette tragi-comédie.

Naturellement, ignorer en 2014 que la liberté nécessite certes des sacrifices et du courage mais aussi de tenir tête à ceux qui veulent nous dicter leur loi est aussi illusoire qu’en 1939. Les intérêts de l’Allemagne ne sont pas les nôtres, ce qu’une monnaie commune ne masque plus guère. La France s’en tirera en faisant le ménage chez elle mais pas en le faisant pour les autres.

La goutte d’eau qui fera déborder le Valls

Les « Cacofolie’s », tel pourrait être le nom du festival gouvernemental qui distraie les Français tous les jours. Royal, Valls, Cambadélis, Macron, Cazeneuve, Sapin, Hollande : c’est à qui démentira et recadrera l’autre. Aucun sujet n’échappe à cette fébrilité et ce désordre. Chaque pas de cette danse de Saint Guy coûte des millions d’euros à la France. L’immense gaspillage des portiques écotaxe en est une terrible illustration. Dans cette pagaille, Valls a désormais intérêt à partir au plus vite. Il cherche donc, s’appuyant sur le naïf Macron, à provoquer ses camarades de parti et de gouvernement en lançant à jet continu des propositions de réformes prétendument sociales-libérales. Il doit prier secrètement pour que les radicaux de gauche votent au plus vite avec la droite et les frondeurs et abrègent ainsi ses souffrances. Lorsqu’un pouvoir souhaite son propre échec, plus rien ne le sépare du fossé.

Primaires de tous les dangers

Sarkozy a intérêt à des primaires réduites aux militants UMP ou du moins aux sympathisants engagés. Juppé a intérêt à des primaires ouvertes à tous. Fillon ne sait plus trop où est son intérêt. Espérons qu’ils n’en viennent pas à la conclusion que mieux vaut pour chacun, faute d’accord, tenter l’aventure directement devant les électeurs. D’ailleurs, un scrutin anticipé ne leur laisserait pas le temps de trouver un compromis. Au point où nous en sommes, face à plusieurs candidats issus de l’UMP, Aubry risquerait de figurer en deuxième position derrière Le Pen au premier tour et d’être battue par elle au second.

Maquillage bruxellois

Il est de notoriété publique que les comptes présentés par la France à la Commission de Bruxelles sont presque aussi maquillés que ceux que produisit naguère la Grèce. Les économies n’en sont pas, les dépenses de fonctionnement continuent de progresser, les autorisations d’engagement, en hausse, se dissimulent derrière des crédits de paiement en baisse factice et les recrutements d’agents publics sont transférés hypocritement aux « opérateurs » de l’État. On fait semblant de se focaliser sur un déficit de 4,3 % du PIB qui sera en réalité nettement supérieur. Il va falloir bien du talent de dissimulation aux eurocrates pour trouver un accord préservant la face du gouvernement français.

En attendant, Moi-Président répète comme un mantra sa croyance au retour de la croissance qui nous épargnera davantage d’efforts. Se pourrait-il qu’il ait véritablement déconnecté de la réalité et fini par donner crédit à ses propres mensonges ?

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