Les pays Baltes, prochaines cibles de Vladimir Poutine ?

Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Les déclarations belliqueuses de Poutine et la guerre en Ukraine accroissent l’inquiétude des Baltes, non sans raison.

Par Corinne Deloy.
Un article de Trop Libre.

Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)« Si je le voulais, les troupes russes pourraient arriver en deux jours, non seulement à Kiev, mais aussi à Riga, Vilnius, Tallinn, Varsovie et Bucarest » a déclaré Vladimir Poutine au président ukrainien Petro Porochenko selon leSüddeutsche Zeitung. Le président russe aime aussi à répéter que la protection des minorités russes où qu’elles soient dans le monde est pour Moscou une mission. Officiellement, c’est d’ailleurs au nom de son inquiétude à l’égard de la minorité russe en Ukraine que Moscou a justifié son intervention dans le pays.

Les déclarations belliqueuses de Poutine et la guerre en Ukraine accroissent l’inquiétude des Baltes. « Nous devons nous assurer que la dissuasion est suffisamment forte pour qu’il devienne impensable pour la Russie d’aller au-delà de l’Ukraine » a déclaré le Premier ministre estonien Taavi Roivas. « L’enjeu n’est pas la seule Ukraine, c’est le monde de l’après-Deuxième Guerre mondiale qui est remis en question » a pour sa part indiqué le président estonien Toomas Ilves. Enfin, la chef de l’État lituanien Dalia Grybauskaite a indiqué : « La Russie est prête à aller à la guerre. Pas l’Europe (…) Tous les pays voisins de la Russie sont menacés par Vladimir Poutine. »

Les Baltes demandent aujourd’hui une présence militaire alliée sur leur sol, une exigence a priori impossible à satisfaire puisque l’acte fondateur Otan-Russie empêche l’Alliance atlantique d’entretenir des bases permanentes dans les pays membres ayant une frontière commune avec la Russie.

D’importantes minorités russophones

Les « Lettons ethniques » représentent 60% de la population de la Lettonie qui compte également 600 000 russophones, soit environ 37% de ses habitants. Les deux tiers de ceux-ci jouissent de la nationalité lettone (Riga a accordé la nationalité aux personnes qui en bénéficiaient avant le 17 juin 1940 et à leurs descendants), les autres sont des « non citoyens » (voir ci-dessous). Les russophones sont majoritaires dans sept des huit plus grandes villes dont la capitale Riga.

Vingt ans après le recouvrement de leur indépendance, les Lettons peinent à intégrer leur minorité russophone, non issue d’une migration « naturelle » mais d’une violente politique de russification menée par le pouvoir soviétique qui a par exemple, conduit près de la moitié des Lettons en Sibérie dans les années 1940 et 1950. Lettons et russophones ne parlent pas la même langue, ne votent pas pour les mêmes partis, envoient leurs enfants dans des écoles différentes et ne s’informent pas auprès des mêmes médias.

À la notable exception du ministre sortant de l’Économie Vjaceslavs Dombrovskis, aucun politique russophone n’a jamais participé à un gouvernement ni exercé de fonction clé depuis le retour du pays à l’indépendance en 1991. Sur le plan politique, la Lettonie est ethniquement divisée et un tiers de sa population demeure marginalisé. Les russophones lettons votent majoritairement pour le Centre de l’harmonie (SC), formation de gauche qui a obtenu sa première grande victoire en remportant la mairie de Riga en 2009. Ces dernières années, le parti a progressé en raison de la (relative) diminution de la polarisation de l’électorat.

Les événements d’Ukraine ont indéniablement renforcé les partis de gouvernement dans une Lettonie où les manœuvres militaires russes inquiètent et où la menace venue de Moscou est ressentie plus fortement qu’ailleurs. Lors des dernières européennes de mai, le Centre de l’harmonie, pourtant donné en tête par les enquêtes d’opinion, a en effet été largement devancé par le parti au pouvoir, Unité (V) et les nationalistes de l’Union pour la patrie et la liberté (TB/LNNK).

Le 26 août dernier, les résultats d’une grande enquête effectuée auprès des minorités nationales présentes en Lettonie (dont environ 70% sont des russophones) ont été rendus publics. Plus de la moitié des personnes interrogées (58%) se sont déclarées fières d’être citoyens-nes lettons-es ; elles n’étaient qu’un peu plus d’un tiers (35%) il y a cinq ans. Concernant la guerre d’Ukraine, quatre personnes sur dix n’expriment de sympathie ni pour la Russie ni pour l’Ukraine et 45% portent un jugement négatif sur la décision de Moscou de déployer des troupes en Ukraine (29% soutiennent cette action).

De drôles d’Européens : les non citoyens

Le 4 octobre, 2 millions de Lettons se rendent aux urnes pour renouveler leur parlement. 283 000 habitants de la République balte seront toutefois exclus de ce scrutin en raison de leur non citoyenneté. La Lettonie compte au total 336 000 non citoyens1, soit 15% de sa population totale. Ceux-ci sont d’anciens Soviétiques (Russes, Biélorusses ou encore Ukrainiens) qui ne remplissaient pas les critères fixés par Riga (bonne connaissance de la langue lettone, de l’histoire et des institutions de la Lettonie) pour accéder à la nationalité lettone en 1991.

Les non citoyens peuvent résider dans le pays et bénéficier des services sociaux mais il leur est interdit de former un parti politique, de voter ou d’être élus aux élections nationale et locale ou de posséder une parcelle de terre ; ils ne disposent pas non plus de la liberté de mouvement et doivent obtenir un visa pour se rendre dans 82 pays (pour 31 seulement pour les Lettons). Trente-trois catégories d’emplois (dont celles de militaire ou de policier) leur sont prohibées.

Les non citoyens représentent également 7% de la population estonienne mais n’existent pas en Lituanie, pays qui, en 1991, a choisi d’accorder la nationalité à tous ses habitants ayant résidé au moins 2 ans sur son territoire. 90% des non Lituaniens ont pu bénéficier de cette mesure. Les russophones étaient cependant moins nombreux dans la plus méridionale des Républiques baltes ; ils représentent aujourd’hui  9% de la population.

Quelle est la teneur de la menace Poutine ?

Vladimir Poutine, pour lequel la dislocation de l’URSS constitue la plus grande tragédie du XXesiècle, s’attaque aujourd’hui à la stabilité politique mise en place après la fin de la guerre froide, faisant fi des frontières et de l’intégrité territoriale des États (Moldavie, Géorgie, Ukraine). Les Baltes redoutent toutefois moins une éventuelle agression militaire russe qu’ils ne craignent les tentatives de déstabilisation du président russe sur leur territoire.

Les précédents existent. En 2007, Moscou avait lancé des cyberattaques sur les sites internet de journaux, de banques et d’institutions gouvernementales en Estonie. Pour parer à ce danger, l’OTAN a créé un centre de cyberdéfense à Tallinn l’année suivante.

En Estonie encore, Moscou a obtenu en 2013 l’inscription par Interpol d’Erik-Niiles Kross, candidat à la mairie de Tallinn, sur la liste des personnes recherchées dans le monde deux jours avant le scrutin. Les Russes l’accusent d’être lié au détournement d’un navire à équipage russe en mer Baltique en 2009. Ancien diplomate et conseiller en sécurité, Erik-Niiles Kross avait conseillé les autorités géorgiennes durant et après la guerre opposant Tbilissi à Moscou en 2008.

Le 5 septembre, soit deux jours après la visite de Barack Obama à Tallinn, la sécurité intérieure russe a arrêté l’Estonien Eston Kohver. Membre du service de sécurité intérieure de son pays et responsable de la surveillance de groupes criminels soupçonnés de contrebande à la frontière russo-estonienne, l’homme, désormais emprisonné à Moscou et soupçonné d’espionnage, risque vingt ans de prison. Trois jours plus tard, soit lors de la réunion du comité militaire de l’OTAN à Vilnius, un navire de pêche lituanien a été interpellé par les forces russes dans les eaux internationales de la mer de Barents et arraisonné dans le port de Mourmansk. Enfin, le nombre d’avions militaires russes survolant la frontière lettone a cette année déjà été multiplié par dix par rapport à 2013.

Les Baltes éprouvent deux peurs distinctes face à leurs compatriotes russophones : que ceux-ci finissent par les devancer en nombre et que Moscou se servent d’eux pour s’ingérer dans le pays. La guerre en Ukraine aurait au moins une utilité si elle permettait à Riga et à Tallinn de comprendre qu’il est urgent d’améliorer la politique d’intégration de leurs populations russophones.

Crédit photo : World Economic Forum

  1. Chiffre du Bureau de la citoyenneté et des affaires migratoires de 2010.