De la surdité de la philosophie concernant l’invention d’une liberté : le jazz

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Le jazz comme façon de vivre et comme liberté n’a pas eu son philosophe. Quelle en est la raison ?

Par Julien Gayrard.

sartre« De la cire dans les oreilles. C’était là, jadis, presque la condition préalable au fait de philosopher : un authentique philosophe n’avait plus d’oreille pour la vie, pour autant que la vie est musique, il niait la musique de la vie1 – Nietzsche

De la cire dans les oreilles… vraiment ?

« Pour autant que la vie est musique » nous dit Nietzsche. Et quel visionnaire ! Bien sûr que la vie est musique ! Aurions-nous envie de répéter après lui, considérant que la vie est là et qu’il ne faut pas la chercher ailleurs. Que c’est d’elle qu’il faut parler et jamais que d’elle. Et, ménagère, de convoquer alors tout notre folklore philosophique, sans douter de la façon qu’ont les grands penseurs de reprendre toujours ce qu’ils offrent à penser. Et il cligne de l’œil.

Il ne s’agit pourtant pas d’une lebensphilosophie. Penser les choses nécessite un certain silence, un retrait du monde, un assourdissement volontaire, sorte d’épochè, quand bien même il s’agirait de penser la vie comme musique. Armons-nous de silence ou de cire. La propre vie de l’auteur du Zarathoustra, aurait-elle été aussi fertile s’il était resté plongé dans le vacarme du monde ? Sans doute pas.

Ce n’est pas la vie comme musique qui nous interroge ici mais la musique comme façon de vivre et de vivre librement, le jazz comme liberté, et l’absence de considérations qu’a pu avoir la philosophique du vingtième siècle à l’égard du jazz naissant.

Quand, de la Servitude volontaire2, naît une liberté

Si la plupart des philosophes majeurs du XXème siècle ont assisté à la naissance du jazz, puis, dans l’après-guerre, à son apogée, ils n’ont fait qu’y assister, prenant cette jeune servante des salons d’alors, des festivités et du cinéma hollywoodien pour une simple catin, une femme sans intérêt, une façon qu’aura eu tout au plus une bourgeoise décadente de s’encanailler un peu. Et rien de plus. Il faut dire qu’à une adolescente, les philosophes auront préféré l’assurance et l’avant-gardisme d’une Dame classique. Cette adolescente, faisant office de servante était surtout une jeune apprentie. Et, sous son faux air d’entraîneuse, allait inventer une liberté, le jazz.

Le jazz, pour beaucoup, fera figure de ce que Debord nommera la société du spectacle, les philosophes ne considérant alors ce phénomène, à leur tour et dans le meilleur des cas, que comme ancillia philosophae. Était-elle à leur service ? Sans doute pas. Le déni a duré longtemps. Et nous ne parlons pas de philosophes mineurs : la plupart de ces philosophes étaient souvent attentifs à la musique et souvent musiciens. Et si certains se sont questionnés sur cette invention, presque aucun ne s’est véritablement interrogé sur l’essence du jazz, le jazz apparaissant – puisque musique improvisée – comme une musique irréfléchie, usant de stratagèmes, pour simuler une liberté d’expression. L’improvisation ne devenant à son tour que le simple agencement de phrases prédéfinies…

Il faut lire, pour ne pas citer la haine du jazz de Théodore Adorno, ce que peut écrire, à titre d’exemple, Günther Anders concernant le jazz, qu’il qualifie de « musique de machine », musique dans laquelle « le temps disparaît » et « sur laquelle dansent les hommes de la révolution industrielle3 » pour travailler à la réification de l’homme dans une « servitude volontaire ». Et nous sommes en 1956. Sorte de débordement éthique heideggérien, à se demander si Anders n’a jamais perçu le jazz que comme une musique que l’on écoute ou sur laquelle on danse. Pourtant un autre existentialisme, nous le verrons, affirmera l’exact contraire et verra dans le jazz comme musique improvisée, l’authenticité même et la véritable liberté.

Le jazz : de arte povera à l’ars magna

Bertrand Russell credits Aldo C. Benedetti (licence creative commons)« Salles de danse, cinémas, cet âge du jazz, sont tous, si nous pouvons en croire nos oreilles, des passerelles vers l’enfer et nous serions mieux employés à rester assis à la maison contempler nos péchés. Je me trouve incapable d’être en complet accord avec les hommes graves qui prononcent ces avertissements4» – Bertrand Russell, 1950.

L’après-guerre est, aux États-Unis, le lieu de l’effervescence de tous les arts. La littérature autour du jazz aura été anthropologique, ethnologique, sociologique mais rarement philosophique. Dans le meilleur des cas, le jazz apparaîtra comme un « hapax » du champ de l’esthétique ou de la linguistique, le tournant analytique de la philosophie anglo-saxonne ne rendant pas le terrain plus propice. « Il faut se rendre à l’évidence, écrit Timothée Coyras dans un excellent article concernant Le Jazz et l’Occident5, s’il n’y a pas de philosophie du jazz, c’est uniquement parce que les philosophes n’ont jamais pris la peine d’écrire dessus, comme si le jazz ne leur donnait rien à penser. […] C’est peut-être tout simplement que les philosophes, même lorsqu’ils l’écoutent, n’entendent pas le jazz. Reste à comprendre pourquoi. » – Pourquoi donc cette surdité ?

La « musique improvisée », au sens jazzistique et pour opérer une distinction, naît en Amérique et ne naît pas ailleurs. Elle n’est pas l’évolution d’une culture afro-américaine mais l’invention d’un nouveau langage qui a lieu au sein de la culture afro-américaine et dont le « jazz » deviendra le meilleur véhicule. Elle n’est pas une lente évolution du blues vers quelque autre forme plus complexe, mais la naissance d’un langage inouï, le refuge créatif usant du presque rien dont héritent les classes les plus défavorisées : l’accès aux instruments de musique à bas prix. Affirmer que le jazz est la lente évolution d’une forme musicale revient à confondre la forme et son contenu. Si la forme est sans doute le fruit d’une évolution historique, son contenu ne l’est pas. Il est une invention.

L’invention d’un langage d’abord, dont il faudrait bien plutôt chercher les racines chez Chopin ou dans le bel canto italien que dans un quelconque tambour, le rapport qu’ils entretiennent au rythme, au beat, au tempo, devenant le véhicule de l’improvisation, tout aussi bien que le seront l’harmonie et les cadences. Le jazz est un arte povera qui, silencieusement, deviendra un ars magna. Perçu comme populaire, il devient silencieusement une musique instruite, pour ne pas dire savante, qui invente de façon explosive et en secret une nouvelle grammaire, quand bien même les règles de cette grammaire ne sont pas toujours connues des musiciens. Notre servante, sous ses airs de catin, est en train de s’émanciper en créant non seulement son propre langage mais encore une nouvelle liberté et laisse les philosophes d’alors sur le carreau. Les philosophes de premier ordre n’ont pratiquement entendu ce qu’il se passait. Il faut aller vers des sociologues, anthropologues, écrivains ou poètes pour nous trouver des oreilles. En Amérique, donc, pour dire aussi que ce sont essentiellement les philosophes anglo-saxons qui ont pu observer cet événement, du moins avant la Libération, sans se douter de leur propre surdité. Et ne me parlez pas de Saint-Germain-des-Prés !

Contretemps de la philosophie : « Le jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place !6»

coltrane credits deeboy (licence creative commons)« Toute musique qui peut grandir et se développer elle-même comme l’a fait notre musique, doit avoir en elle une sacrée dose de conviction positive. Quiconque prétend douter de cela, ou prétend croire que les représentants de notre musique de liberté ne sont pas guidés par cette même idée, est de parti pris, musicalement stérile, carrément idiot ou a une idée derrière la tête. Crois-moi, Don, nous savons tous que ce monde de « Liberté », qu’un grand nombre de gens semble craindre aujourd’hui, a sacrément à voir avec cette musique7. » – John Coltrane, 1962

Ce contretemps de la philosophie à l’égard du jazz naissant aurait ainsi pour cause la vision éthique et esthétique de toute philosophie jusque dans l’après-guerre, rattachant irrémédiablement le jazz à une autre raison que lui-même. Et l’on a présenté ailleurs les raisons ou la façon dont cette musique pouvait être (faussement) qualifiée d’inauthentique. Ce déni met en évidence du moins l’ethos ayant présidé à une approche philosophique du jazz ou, bien plutôt, ayant empêché une approche philosophique de s’exercer. Face à ce jugement négatif dont Anders incarne le parfait exemple, nous rencontrons à l’inverse, chez Sartre par exemple, non seulement une interrogation sur la temporalité du jazz8 mais également une critique de la-musique-qui-fait-penser-à-autre-chose. Et l’on peut comprendre alors qu’il verra dans le jazz une représentation de la liberté à une époque où le jazz n’était déjà plus une musique ancillaire.

La raison pourrait en être, chez notre pape de l’existentialisme, que si le jazz a été associé à la culture afro-américaine et était donc en opposition à la culture occidentale en général, Sartre considérerait cette dernière comme désespérément inauthentique. Citons un extrait de l’article publié par le philosophe français dans la revue America, en 1947 :

« [Au Nick Bar] Ils jouent. On écoute. Personne ne rêve. Chopin fait rêver, ou André Claveau. Pas le jazz du Nick’s Bar. Il fascine, on ne pense qu’à lui. Pas la moindre consolation. Si vous êtes cocu, vous repartez cocu, sans tendresse. Pas moyen de saisir la main de sa voisine et de lui faire comprendre d’un clin d’œil que la musique traduit votre état d’âme. Elle est sèche, violente, sans pitié. Pas gaie, pas triste, inhumaine. Les piaillements cruels d’oiseaux de proie. Les exécutants se mettent à suer, l’un après l’autre. D’abord le trompettiste, puis le pianiste, puis le trombone. Le contrebassiste a l’air de moudre. Ça ne parle pas d’amour, ça ne console pas. C’est pressé. Comme les gens qui prennent le métro ou qui mangent au restaurant automatique. »

N’allez pas vous méprendre. Sartre ne fera pas plus de philosophie du Jazz que n’en firent les autres en ces temps. Du temps, il ne se contentera que d’en faire un plagiat, transformant le Sein und Zeit heideggérien en un l’Être et le Néant, le temps perdu. Il restera dans cette demi-mesure, ne comprenant qu’à sa façon l’inertie que la philosophie de Heidegger allait exercer sur la philosophie du XXème siècle et qu’à sa façon la puissance qu’allait exercer l’invention afro-américaine du Jazz. Sartre se fera alors littérature. Peut-être que, cire naturelle ou artificielle, si déboucher les oreilles des philosophes aurait été une chose, éduquer l’oreille en aurait une autre. Et – comble de l’horreur – qu’apprendre à écouter aurait été ce que pouvaient faire ceux qui n’entendaient rien. Le jazz, lui, dès les années 50, avait découvert sa liberté et avait pris son envol.

  1. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, §372
  2. Volunteered Slavery, sera aussi le titre d’un album du saxophoniste Roland Kirk (1969) qui, par antiphrase, cherchera à affirmer dans ce titre son indépendance musicale.
  3. Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, 1956
  4.  Bertrand Russell, What Desires Are Politically Important? (1950) Lecture du 11 Décembre 1950, Stockholm
  5.  Christian Béthune, Le Jazz et l’Occident. Culture afro-américaine et philosophie, Klincksieck, 2008. Citons également : Le Toucher des philosophes. La musique ou l’art du contretemps chez Sartre, Nietzsche ou Barthes, de François Noudelmann, Ed. Gallimard, 2008
  6. Jean-Paul Sartre, revue « America », 1947
  7. Lettre de John Coltrane à Don DeMichael, 2 Juin 1962. L’intégralité de cette lettre peut être lue ici.
  8. Roquentin, dans La Nausée, opposera le temps de l’existence au temps de la musique.