« Deux jours, une nuit » : De l’usage irraisonné du gros plan

Marion Cotillard 2 jours 1 nuit

Le film des Frères Dardenne représentera la Belgique dans la course à l’Oscar du Meilleur film étranger.

« Deux jours, une nuit », avec Marion Cotillard, a été sélectionné pour représenter la course à l’Oscar du Meilleur film étranger. L’occasion d’une critique de la mise en scène des Frères Dardenne.

Par Guillaume Vuillemey
Un article de Trop Libre.

2 jours 1 nuit afficheL’activité de critique cinématographique se réduit dans son immense majorité à commenter de quelques lignes le scénario d’un film, son « message » si l’on en perçoit un et, éventuellement, la qualité du jeu des acteurs. Selon ces critères très pauvres, très peu artistiques, Deux jours, une nuit, des frères Dardenne, est un bon film (Prix spécial du jury à Cannes). Les commentateurs moutonniers acclament : une dénonciation de la dureté de la vie en entreprise1 (critère n°1 : scénario) et une interprétation honorable – ce qui est vrai – de Marion Cotillard se battant pour préserver son emploi (critère n°2 : jeu des acteurs).

À rebours, toute critique doit se fonder sur des critères propres à saisir l’essence de l’activité cinématographique. De même qu’il serait ridicule de juger Madame Bovary par son intrigue (dont Flaubert l’avait choisie précisément parce qu’elle était haïssable), de même il est dérisoire de traiter d’un film en dissertant avant tout au sujet de son scénario. C’est la plus sûre manière de dépouiller le cinéma de sa dimension artistique pour le reléguer au rang de pur divertissement (car il s’agit alors d’épater le gogo) ou de propagande politique (par la primauté du message). Le critère proprement cinématographique pour juger d’un film est, au contraire, sa mise en scène.

Affirmons-le sans ambages : dès lors qu’on le juge par sa mise en scène, il apparait évident que Deux jours, une nuit ne vaut pas le détour. S’il mérite qu’on lui consacre une chronique, c’est parce qu’il illustre un travers fort répandu dans le cinéma contemporain : l’usage immodéré du gros plan, qui nous semble être une impasse esthétique et une faute de goût. Plusieurs arguments sous-tendent ce jugement, que nous ne pouvons qu’esquisser à grands traits dans ces lignes.

Premièrement, la vision du monde par gros plans successifs n’a rien d’un regard naturel – ce regard vers lequel doit tendre toute composition cinématographique. Il n’est pas naturel de passer deux jours à trente centimètres du visage de Marion Cotillard, de la suivre de dos, avec un pas de recul seulement, de ne jamais s’éloigner, et de ne pas détourner le regard pour s’ouvrir à la société qui l’entoure. Si le film a une vocation sociale, il échoue piteusement car, par le placement de la caméra, il ne donne presque rien à voir du monde moderne, de l’entreprise, des rapports économiques et sociaux.

Une grande scène de cinéma doit fasciner par la révélation qu’elle offre de forces dépassant les seules émotions de l’individu. L’homme doit y être ancré géographiquement et temporellement, être immergé dans une société et une époque, aux prises avec un ordre social qui le dépasse. Cette articulation de la totalité et du particulier, qui fait la force des grandes œuvres, disparait dès lors que l’on se complait dans cette forme de voyeurisme qu’est le gros plan trop insistant, où la caméra n’a plus pour fonction que de flatter l’égo de l’acteur et de nous tirer des larmes du corps sans rien dire : si l’on exclut quelques détails, le film pourrait se passer à toutes les époques et dans n’importe quel pays.

Un point capital s’ensuit : dès lors que tout est montré en gros plans, la mise en scène – qui est la recréation et l’ordonnancement du mouvement dans l’espace – disparait. Ce par quoi le talent du réalisateur doit se révéler n’est plus. Il ne peut plus y avoir d’espace, de profondeur de champ, donc plus non plus d’ouverture sur la totalité. Il est aisé de cadrer un visage à quelques centimètres ; il est beaucoup plus difficile de saisir les lignes de force d’un espace, et de récréer la vie en son sein. Par ailleurs, suivre un déplacement par gros plans, comme le font les frères Dardenne, oblige à de nombreux mouvements intempestifs de caméra, qui n’apportent rien à la recréation de l’univers du film et nuisent au mouvement naturel de l’œil du spectateur.

Enfin, une succession ininterrompue de gros plans tend à l’obscénité, entendue ici non comme jugement moral mais comme critère esthétique. Est obscène non pas un sujet précis (le sexe par exemple), mais une manière de traiter un sujet : l’absence de distance ou de perspective, le regard fixe collé à son objet, qui jamais ne dévie. Si le cinéma pornographique est obscène, ce n’est pas parce qu’il traite de sexe, mais parce qu’il ne prend pas de distances, parce qu’il ne dramatise ou ne stylise pas, parce qu’il n’y a pas de perspective, pas de monde englobant le mouvement des corps. La pornographie est par excellence le domaine du gros plan. De même, l’objectif collé à la peau de Marion Cotillard, sans autre objet, devient étouffant. Seuls quelques rares plans plus larges permettent heureusement de respirer par instants.

  • Deux jours, une nuit, drame belge de Jean-Pierre et Luc Dardenne (sortie le 21 mai 2014), avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione, Pili Groyne. Durée : 1h35.


Sur le web.

  1. De retour dans son entreprise suite à une dépression, Sandra (Marion Cotillard) apprend qu’elle est licenciée. Ses collègues ont voté et préféré préserver une prime plutôt que son emploi. Elle obtient un nouveau vote le lundi suivant. Sandra a un week-end pour aller trouver chacun de ses collègues et les persuader de renoncer à leurs primes. Le scénario est souvent répétitif et parfois peu crédible (une de ses collègues va jusqu’au divorce, décidé en quelques secondes), mais le problème premier vient de son traitement, qui aurait pu donner lieu à une description profonde de l’environnement économique, social et financier contemporain.