La révolution entrepreneuriale qui vient

propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)

Le déclinisme porté par nos élites masque une autre réalité, celle de la révolution entrepreneuriale.

Par Philippe Silberzahn.

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À lire la presse et la blogosphère ces dernières semaines, il est difficile de ne pas être saisi par l’impression de délitement qui prévaut dans notre pays. On peut débattre à l’infini sur le fait que la presse n’est pas le reflet du pays réel, mais il est difficile de nier que nous sommes au bord du gouffre financier et que notre classe politique, et plus généralement notre élite, est totalement désemparée face aux défis auxquels nous devons faire face. Nous nous retrouvons dans ces périodes que notre pays semble malheureusement connaître souvent, face à une étrange défaite qu’a si bien décrite Marc Bloch, une défaite intellectuelle qui nous empêche d’énoncer clairement le problème et de l’admettre, et qui nous fait renoncer même à nous battre.

Le dynamisme entrepreneurial du pays réel

Mais cette défaite intellectuelle de nos élites masque une autre réalité : celle de l’incroyable dynamisme entrepreneurial du fameux pays réel. J’ai créé ma première entreprise en 1987 pendant mes études, et nous n’étions pas nombreux à le faire. Et aujourd’hui ? Pas une grande école ou une université qui n’ait son programme d’initiation à l’entrepreneuriat. Les incubateurs fleurissent comme des marguerites au printemps. Et des accélérateurs. Et des cantines, des cuisines, des Family, des lieux-tiers, des pépinières, des fablabs. Des centaines de projets entrepreneuriaux, tellement que la tête vous en tourne. Des startups weekends. Des Makers fairs. Pas une semaine sans qu’on me sollicite pour tel ou tel événement ou telle ou telle initiative ; je veux dire par là que ça en dit plus sur ce qui se passe que sur moi-même.

révolution entrepreneuriale rené le honzecMais ce n’est pas tout. Produit de la première révolution Internet, celle qui explosa en 2000 et dont les bonnes âmes se moquèrent tant, il existe désormais en France une population d’entrepreneurs de seconde voire de troisième génération, ceux qui ont plusieurs créations à leur actif. En agissant comme business angels et comme conseillers, ils augmentent le capital social et renforcent l’écosystème, facilitant la création et augmentant les chances de réussite des entreprises qu’ils conseillent. Ils maillent le territoire. Les résultats sont déjà là puisque plusieurs startups françaises connaissent des développements fulgurants aussi bien en termes de développement qu’en termes de levée de fonds (la récente levée par BlaBlaCar de 100 millions de dollars est un record). Free, PriceMinister, VentePrivée bien sûr, mais aussi Criteo, BlaBlaCar, et tant d’autres. Insatisfaits d’un système éducatif rétrograde, ils créent même leurs écoles. L’ancien monde ne peut se réformer ? Pas grave, on laisse tomber et on en crée un autre à côté.

Un constat s’impose donc : entreprendre en France n’est plus un problème. C’est même devenu banal : la volonté est là, les savoir-faire et les ressources aussi.

On le voit, la question n’est pas de savoir s’il faut être optimiste ou pas. Ou s’il faut combattre le déclinisme. Le déclinisme, c’est penser que le déclin est inéluctable alors qu’il ne l’est jamais. On décline jusqu’au moment où on se ressaisit. C’est du ressaisissement dont il s’agit. La question n’est pas de savoir s’il faut faire du French bashing ou pas. C’est mal poser le problème. Le problème en effet est que le dynamisme des Français est étouffé par leur élite. Les pillards sont allés trop loin.

Souvent notre pays a compté sur un grand homme pour se ressaisir. En 1940, ce fut un général de brigade à titre temporaire qui s’exila à Londres, quasiment seul, et décida qu’il était la France. Seul dans son bureau. Aujourd’hui nous n’avons pas de grand homme en réserve et c’est peut-être mieux. Nous avons des milliers d’entrepreneurs.

Nous en sommes donc là : le sommet est bloqué et désemparé devant un monde qu’il ne comprend plus, un monde qui l’effraie. Il freine des quatre fers, s’enfonce dans la rhétorique et tente à tout prix de préserver le passé, multiplie les lois pour interdire ce qu’il ne peut plus empêcher, assuré que le ridicule ne tue pas. Il est devenu un immense point de blocage. Un goulet d’étranglement.

La base, elle, déborde d’énergie, embrasse ce monde d’opportunité avec bonheur, avec gourmandise, avec zébritude. La croisade d’Alexandre Jardin et de ses zèbres n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette énergie. Cette base encaisse les attaques, les lois pernicieuses (Amazon, taxis, seuils, etc.) en sachant que rien ne l’arrêtera de toute façon. Mais elle ne se contentera pas de rester petite, cette base. Ce nouveau monde qu’elle crée, il grandit. Et il vient chatouiller l’ancien monde de plus en plus. Les frottements se multiplient, et bientôt les conflits.

La seule question est donc de savoir si le sommet acceptera, devant le constat de son propre échec, de céder gentiment la place au monde nouveau et de s’en aller discrètement, ou s’il faudra une catastrophe, comme celle de juin 1940, ou une révolution, pour que place nette soit faite. On préférerait la première solution mais il ne faut plus exclure la seconde. On en voit les prémisses partout.

La révolution entrepreneuriale française est en marche.

Sur l’importance de la bulle Internet, voir l’article que j’ai publié en 2005 : « Vive la bulle Internet et merci Jean-Marie ». Je n’en retire pas une ligne.

Ps : le titre de cet article est une allusion au texte anonyme L’insurrection qui vient, paru en 2007. Ouvrage remarquable, qui traduisait cependant, trait marquant des auteurs marxistes, une incompréhension fondamentale de la véritable nature du problème masquée par un romantisme sans issue. On en recommande néanmoins vivement la lecture.

Dans un genre différent, l’ouvrage de Marc Bloch, L’étrange défaite, constitue une analyse absolument remarquable de la défaite de Juin 1940. Il montre que la défaite ne fut pas morale mais intellectuelle. L’actualité de cet ouvrage est entière.


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