Qu’est ce que la « vraie gauche » ?

François Hollande en 2012 (Crédits Mathieu Delmestre-Solfé Communications licence Creative Commons)

Le clivage entre « les deux gauches » rappelle l’opposition canonique de Max Weber entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité ».

Par Christophe de Voogd.
Un article de Trop Libre.

François Hollande en 2012  (Crédits Mathieu Delmestre-Solfé Communications licence Creative Commons)D’une éthique, l’autre

C’est à juste titre que certains commentateurs ont rappelé, à propos du clivage (euphémisme !) entre « les deux gauches », l’opposition canonique de Max Weber entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité ». Les Frondeurs n’affirment-ils pas leur indéfectible fidélité aux « principes de la gauche » et Manuel Valls ne leur a-t-il pas répondu en martelant le mot de « responsabilité » ? Davantage, c’est précisément à propos des conflits virulents au sein des socialistes allemands de son époque que Weber, dans le chaos de l’Allemagne de 1919, élabore sa typologie des « deux éthiques ».

La transposition de l’analyse weberienne à la situation actuelle n’en est que plus tentante quand il écrit : « Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi ». Dieu mis à part, on croirait entendre les diatribes de certains contre la mondialisation, les « cons »…ou l’Allemagne ! Le refrain du « c’est la faute à… » hante de fait la gauche française depuis le pauvre Gavroche.

Car l’essentiel, pour l’homme de conviction, poursuit Weber est « de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale ». On ne pourrait mieux qualifier l’appel « pour que vive la gauche » et les innombrables serments de « fidélité aux valeurs » et aux vraies « lois de gauche », où « la protestation contre l’injustice sociale » fait figure de leitmotiv.

À combat rhétorique, rhétoriques de combat !

L’opposition des deux éthiques entre les deux gauches se traduit logiquement par le contraste des styles rhétoriques.

Du côté de l’appel « pour que vive la gauche », le mieux écrit au demeurant, l’on est frappé par l’abondance des assertions, qui est la traduction rhétorique de la pétition de principe, et la rareté, voire l’absence, de tout argument factuel et de tout raisonnement : seul un plaidoyer non argumenté pour un mélange des politiques d’offre et de demande en tient lieu. Pour ne rien dire du sophisme absolu qui consiste à voir le meilleur signe d’une « demande de gauche » dans le triomphe du vote… d’extrême droite. Sophisme que tant de médias répète à volonté, et qui laisse pantois : si les électeurs de gauche veulent une politique plus à gauche comment expliquer l’effondrement de la « gauche de la gauche », tant dans les sondages que dans les élections ? Et comment expliquer que les thèmes honnis par cette même gauche de la gauche (esprit d’entreprise, baisse des dépenses publiques, contrôle de l’immigration, durcissement pénal) soient littéralement plébiscités par la population ? Le déni du réel est le signe immanquable de l’éthique de conviction.

Il est vrai que les destinataires de l’appel sont d’abord le cercle des militants de gauche : d’où la rareté frappante –et problématique- des mots « France » et « Français ».

Du côté du discours de Manuel Valls à La Rochelle, malgré sa longueur et sa lourdeur, des faits et des chiffres (ainsi quand il réfute à juste titre l’existence d’une politique d’austérité) et les figures rhétoriques classiques du volontarisme et de la constance que sont les anaphores et autres épiphores (« je » omniprésent, leitmotiv de la « responsabilité » !).

La grande force du discours est la transition qu’il ménage entre le groupe-cible des socialistes et celui des Français, justement à travers ce thème de la responsabilité. On passe, en suivant une progression claire, du « we group » restreint au we-group » élargi. La thèse est claire : le premier a la responsabilité du second. Ce faisant, le premier ministre traite la vraie question du moment : le divorce entre la gauche militante et le pays.

Dans la thématique, l’éthique de responsabilité est clairement déclinée : insistance sur les conséquences de l’action politique (« Faisons attention au choix des mots, à nos attitudes, à nos comportements »), impossibilité de toujours renvoyer ses échecs sur les autres, reconnaissance  de la difficulté du contexte et de l’incertitude des résultats. Du pur Weber !

Deux éthiques irréconciliables ?

Est-ce à dire que l’opposition entre les deux éthiques soit irrémédiable ? Que l’homme de responsabilité soit nécessairement celui du reniement et du cynisme ? Nullement.

Si Weber insiste  sur l’opposition théorique irréductible entre les deux éthiques, il refuse de les présenter comme exclusives l’une de l’autre chez le même homme et conclut sa conférence en affirmant que :

 « L’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité ne sont pas contradictoires mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire l’homme qui peut prétendre à la vocation du politique » 

Pour comprendre cette conclusion surprenante, il faut rappeler que les grands concepts de la sociologie weberienne ne sont pas des réalités mais des types idéaux (idealtypen), des modèles théoriques permettant de faire une typologie des faits sociaux (qui sont toujours chez Weber des représentations) : autrement dit, éthique de conviction et éthique de responsabilité peuvent coexister à des degrés variables dans les responsables de la « vraie vie », y compris de « la vraie gauche » ! L’éthique de conviction renvoie ainsi à la « passion » indispensable à l’homme politique, faute de laquelle il ne serait qu’un opportuniste, l’un de ces « hommes politiques professionnels sans vocation » que dénonce Weber dans un puissant jeu de mot que seul l’allemand autorise (berufspolitiker ohne beruf).

Là encore de façon très weberienne, Manuel Valls ne cesse de proclamer sa fidélité aux principes de la gauche : autrement dit, d’affirmer sa dimension d’homme de conviction et de réaliser la fusion de l’homme politique à la fois de « profession » et de « vocation » : Et comment mieux concilier les deux éthiques qu’en rappelant que « réel » et « idéal » sont indissociables dans l’action politique ?

Après cette réponse rhétorique, sinon éblouissante, du moins pertinente et convaincante, comme l’a montré le  renversement » de la salle à la Rochelle, il reste au premier ministre à trouver les réponses sur le terrain et un guide pour l’action quotidienne. Vaste défi dont Weber nous rappelle la difficulté :

« Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins “ bonnes ”, nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses. » 

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