Le libéralisme, mal-aimé et malmené en France car méconnu

Liberté (Crédits Scarleth Marie, licence Creative Commons)

Les valeurs fondatrices du libéralisme ont été définies il y a plus de deux siècles, mais restent méconnues, ce qui facilite la caricature et la diabolisation.

Par Danièle Schéré.

Liberté (Crédits Scarleth Marie, licence Creative Commons)Pour Pascal Bruckner, la crise de 2008 résulte d’un excès de libéralisme et il confond celui-ci avec une idéologie en ajoutant qu’elle marque la “faillite d’une croyance”. Il commet ainsi une double méprise. La crise est née d’une politique d’accession à la propriété foncièrement illibérale, puisque’elle est imposée par l’État et qu’elle a engendré un aléa moral, une dérive que le libéralisme s’attache à combattre. Il n’est pas non plus une idéologie, contrairement au socialisme. Quand le second politise la morale et s’ancre dans le déterministe, le premier moralise la politique. Même si Pascal Bruckner concède qu’il “reste une philosophie du refus de la fatalité”, il ne prend pas en compte le fait qu’il n’existe qu’un seul libéralisme, dont les volets politique et économique sont indissociables.

En France, la philosophie libérale est mal-aimée et malmenée. Ses valeurs fondatrices ont été définies il y a plus de deux siècles, mais restent méconnues ce qui facilite la caricature et la diabolisation, les contresens et les clichés. Ils perdurent en France, en l’absence de l’aggiornamento que les gauches européennes effectuent depuis soixante ans. Leur virage libéral leur a permis de suivre l’évolution des mentalités et des mutations socio-économiques tandis que la gauche française restait fossilisée dans ses dogmes archaïques. Son antilibéralisme rend létale toute pollinisation entre les deux traditions afin de sauvegarder la légitimité de son discours. Son substrat jacobin inaltérable lui interdit de souscrire aux fondements théoriques du libéralisme, sous peine de trahir sa vision étatiste et collectiviste de l’homme et de la société. Il lui est tout aussi impossible de se dire libérale tant qu’elle fait passer la liberté sous les fourches caudines de l’égalité. À moins de changer de paradigme et d’assumer ce “virage” à 180º, le socialisme libéral demeure un oxymore. Les tentatives de le raccrocher aux branches du libéralisme pour lui conserver quelque cohérence sont acrobatiques.

Cette contorsion intellectuelle impose notamment de faire divorcer le “bon” libéralisme politique de son mauvais génie, le libéralisme économique, présenté comme le complice odieux de spéculateurs qui abominent l’État et idolâtrent un marché qu’ils dotent d’une “quasi-infallibilité”. La théorie du complot étaye le procès d’intention fait aux individualistes radicaux qui exigeraient d’éliminer l’État ou de le réduire à la portion congrue, pour accomplir leur sinistre dessein. Alain Laurent qualifie d’“hémiplégique” ce libéralisme à Dr. Jeckhyll et Mr. Hyde, qui serait bien mal en point puisqu’il serait de surcroît atteint de schizophrénie.

Une situation bien décrite par le regretté Jean-François Revel dans La grande parade (pp 62 et suivantes).

Un malentendu fausse quasiment toutes les discussions sur les mérites respectifs du socialisme et du libéralisme : les socialistes se figurent que le libéralisme est une idéologie. Et, suivant une soumission mimétique souvent décrite dans ces pages, les libéraux se sont laissé inculquer cette vision grossièrement erronée d’eux-mêmes. Les socialistes, élevés dans l’idéologie, ne peuvent concevoir qu’il existe d’autres formes d’activité intellectuelle. Ils débusquent partout cette systématisation abstraite et moralisatrice qui les habite et les soutient. Ils croient que toutes les doctrines qui les critiquent copient la leur en se bornant à l’inverser et qu’elles promettent, comme la leur, la perfection absolue, mais simplement par des voies différentes.

Si, par exemple, un libéral dit à un socialiste : « À l’usage, le marché semble être un moins mauvais moyen d’allocation des ressources que la répartition autoritaire et planifiée », le socialiste répond aussitôt : « Le marché ne résout pas tous les problèmes. » Certes ! Qui a jamais soutenu pareille ânerie ? Mais, comme le socialisme, lui, a été conçu dans l’illusion de résoudre tous les problèmes, ses partisans prêtent à leurs contradicteurs la même prétention. Or tout le monde n’est pas mégalomane, heureusement. Le libéralisme n’a jamais eu l’ambition de bâtir une société parfaite. Il se contente de comparer les diverses sociétés qui existent ou ont existé et de retenir les leçons à tirer de l’étude de celles qui fonctionnent ou ont fonctionné le moins mal. Pourtant, de nombreux libéraux, hypnotisés par l’impérialisme moral des socialistes, acceptent la discussion sur le même terrain qu’eux. « Je crois à la loi du marché, mais elle ne suffit pas », déclare l’économiste américain Jeremy Rifkin. « Le marché libre ne peut tout résoudre », renchérit le spéculateur George Soros. Ces piètres truismes émanent d’un système de pensée figé, selon lequel le libéralisme serait une théorie opposée au socialisme par ses thèses mais identique à lui par ses mécanismes. Or il n’est ni l’un ni l’autre.