Croissance : États-Unis 3, Europe 0

taureau wall street credits randy lemoine (licence creative commons)

Les États-Unis ont retrouvé un quasi plein emploi, tandis que la croissance en Europe reste nulle. Comment faire pour changer la donne ?

Par Guy Sorman.

taureau wall street credits randy lemoine (licence creative commons)

L’économie américaine a digéré la crise financière de 2008, l’Europe pas encore. La croissance américaine a renoué avec son cours habituel de l’ordre de 3% par an (dont 1% dû à la croissance de sa population), tandis que l’Eurozone plonge en-dessous de zéro. Les États-Unis ont retrouvé un quasi plein emploi, tandis que le chômage en Europe du Sud reste dramatique. Même l’Allemagne s’essouffle car sa prospérité dépend aussi de ses exportations vers la France, l’Italie et la Russie, tous pays en récession. L’Espagne a rebondi mais en partant d’un seuil très bas et au prix d’une baisse significative des salaires moyens. Quelque peu désemparés par cette divergence transatlantique, les banquiers centraux d’Europe et des États-Unis palabrent ; au FMI on dispense des ordonnances ; les néo-keynésiens affrontent les néo-libéraux ; les politiciens de tous bords s’accusent réciproquement d’incompétences.

Des experts reconnus en contre-vérités, comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz, enjoignent les Européens d’abandonner leur « austérité » de manière à rebondir comme les États-Unis. Mais tous les États de l’Eurozone, hors l’Allemagne, étant en déficit et les taux d’intérêt des emprunts internationaux et domestiques se trouvant historiquement bas, où est cette austérité dont on nous rebat les oreilles ?

On envisagera plutôt que le bruit généré par ces experts, n’est que du bruit : les recommandations des uns et des autres ont pour principal objet de renforcer leur influence. Si l’un d’entre eux savait réellement comment faire passer un taux de croissance de 0 à 3%, pourquoi ne l’écouterait-on pas ?

La stagnation n’est désirée par personne. La vérité est que nul ne sait agir sur un taux de croissance, du moins dans le court terme : en économie, le court terme c’est au moins cinq ans. L’économie n’obéit pas plus aux injonctions des politiciens que des charlatans – fussent-ils médaillés – parce que l’économie c’est lent, tandis que le temps de la politique et de la médiatisation est bref, aujourd’hui quasi instantané. C’est en réalité l’histoire longue, les cultures, les idéologies régnantes, les choix de société qui expliquent pour quelles raisons fondamentales l’économie américaine est à la fois sujette à des crises sévères et qu’elle est en même temps la première à s’en extraire. L’Europe, à l’inverse, subit des crises moins profondes mais elle rebondit lentement, mollement. Pareille divergence de destins remonte aux origines de la modernité : les Américains, sans ressources, ni naturelles ni financières au moment de leur indépendance, misèrent leur avenir sur l’innovation : brevets et propriété intellectuelle, à la demande de Thomas Jefferson, furent inscrits dans la Constitution, dès 1787. Eh bien, l’économie américaine aujourd’hui reste « tirée » par l’innovation : en ce moment, l’exploitation des gaz de schiste et les réseaux sociaux.

L’Amérique comme nation d’entrepreneurs

croissance europe usa rené le honzecDès l’origine aussi, la démocratie en Amérique avait incité les entrepreneurs à produire en masse : la « standardisation » fut conçue aux États-Unis pour satisfaire la demande populaire, tandis qu’en Europe, les artisans visaient d’abord à l’excellence pour satisfaire des aristocraties. Par suite, le rapport qualité/prix fut et reste aux États-Unis plus incitatif que l’Europe qui reste « chère ». Enfin, mais on pourrait poursuivre cette exploration historique, chaque Américain se perçoit comme un entrepreneur et un pionnier en puissance : le capitalisme est la norme, la protection sociale est l’exception, le socialisme n’a jamais pris pied aux États-Unis. En Europe, c’est l’inverse.

Une expression, à elle seule, sans doute la plus importante de la science économique, la « destruction créatrice », inventée par Joseph Schumpeter à Harvard en 1940, résume ce débat et oppose les deux continents. Aux États-Unis, parce que l’ancien cède vite la place au nouveau, l’économie est « dynamique ». En Europe à l’inverse, les gouvernements, les banquiers, les syndicats, les médias portent spontanément secours à la tradition et se méfient de l’innovation : provisoirement, mais assez pour ralentir les aventures et la reprise. En somme, les Européens n’aiment pas la « flexibilité », tandis que les Américains ne l’aiment pas nécessairement mais ils s’en accommodent volontiers.

On ne conclura pas de ce tableau culturel, peint à la hâte, que les politiques économiques sont superflues : elles sont utiles mais seulement quand elles s’inscrivent dans la durée et quand elles rendent la « destruction créatrice » compréhensible et socialement acceptable.

Raymond Barre qui fut économiste et Premier ministre (et accessoirement mon professeur) enseignait que « mieux valait une mauvaise politique économique qui dure qu’une bonne qui ne dure pas ». Son ironie reste appropriée : la principale vertu de l’Allemagne (et de la Suisse hors euro), par exemple, depuis dix ans, est de ne surtout pas changer de politique de manière à ce que la rigueur et la flexibilité deviennent des normes culturelles. Aux États-Unis, Barack Obama a sans doute retardé la reprise parce qu’il voulut changer les règles du jeu et « européaniser » le capitalisme. Faute de majorité politique et de résultats, il y a renoncé ; « l’esprit animal » (un mot de Keynes) des Américains a repris le dessus. En France, le principal tort du gouvernement présent n’est pas d’être socialiste mais de virer de bord tous les trois mois, aggravant par-là l’inculture économique nationale et la récession qui en découle.

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