Le vote obligatoire, outil du totalitarisme démocratique ?

Hans-Hermann Hoppe (Crédits : Henrique Pinto, licence CC-BY 2.0)

La population en général est indifférente au fait que la démocratie soit en déclin.

La population en général est indifférente au fait que la démocratie soit en déclin. Après tout, si les taux de participation aux élections sont si bas, n’est-ce pas là un indicateur direct que les citoyens canadiens se lassent de plus en plus du système politique en vigueur ?

Par Christian Robitaille, depuis le Canada.

hoppe credits pinto (licence creative commons)

Au Canada, les libéraux fédéraux songent à rendre le vote obligatoire. À première vue, avec Justin Trudeau à la tête du parti, nul n’est réellement surpris d’apprendre que les idées les plus idiotes sont discutées de manière très sérieuse par l’ensemble du caucus libéral. Cependant, lorsque l’on s’intéresse davantage aux intérêts particuliers des politiciens et des intellectuels (par opposition aux intérêts réels de la population en général), l’idée de rendre le vote obligatoire n’est pas complètement dénuée de sens. Dès lors, lorsque nous réalisons finalement que l’idée du vote obligatoire n’est rien d’autre que le moyen le plus radical d’imposer la conservation de l’État démocratique, l’idée n’est plus seulement idiote, elle devient dangereuse.

La démocratie est malade, nous dit-on. Mais qui en souffre ? La population en général se contrefiche du fait que la démocratie soit en déclin. Après tout, si les taux de participation aux élections sont si bas, n’est-ce pas là un indicateur direct que les citoyens canadiens se lassent de plus en plus du système politique en vigueur ? Même ceux qui votent le font bien souvent par dépit, croyant que l’unique moyen d’aboutir à un changement quelconque, aussi léger soit-il, est de cocher une case sur un bout de papier, à côté du nom du candidat qui semble le moins pire !

Le fait est que, malgré les efforts continus de propagande étatique et ce, depuis notre tendre enfance (par le biais des écoles publiques) jusqu’à notre vie adulte (par le biais des médias traditionnels), les gens le moindrement doués d’intelligence et d’esprit critique commencent enfin à réaliser que la majorité des problèmes économiques et sociaux actuels est le fruit de l’État démocratique. En effet, tous les grands problèmes économiques tels que les crises financières, la croissance de la dette, le manque d’entrepreneuriat, la croissance phénoménale du fardeau fiscal des classes moyennes et riches, l’inflation, et j’en passe, sont en grande partie la résultante des actions des gouvernements démocratiques des XXe et XXIe siècles. Il en est de même pour les grands problèmes sociaux tels que les conflits interculturels et intergénérationnels, la pauvreté, le parasitisme, la criminalité, le chaos social, le relativisme des valeurs morales, les privilèges non-mérités, etc. Tous ces problèmes sont amplifiés par – voire intrinsèquement liés à – l’État démocratique moderne tel qu’on le connaît depuis le début du XXe siècle1.

L’État démocratique et le déclin économique

Le déclin économique engendré par l’État démocratique est facilement explicable. L’étatisme démocratique est essentiellement l’idée selon laquelle les droits de propriété privée doivent continuellement être remis en question (et potentiellement redistribués) en fonction des désirs de la majorité ou de ses « représentants ». Est-ce que l’individu A, possédant actuellement les droits de propriété sur un bien X, peut conserver ou non ces droits ? La réponse à cette question, nous disent les idéologues de l’État démocratique, doit dépendre de l’opinion de la majorité. La véritable question est donc de savoir si la majorité (ou plutôt, dans les faits, ses « représentants2») accepte que l’individu A conserve ses droits sur X ou non.

Cette constante remise en question des droits de propriété, il va sans dire, n’incite pas à la création et l’accumulation de capital, ni à l’entrepreneuriat ou à toute autre activité menant à la richesse et à la prospérité d’une société, bien au contraire. En effet, les activités économiques susmentionnées ne sont exercées avec succès que par quelques groupes restreints d’individus intelligents, innovateurs, entreprenants et compétents. Dans un État démocratique, ces derniers constituent les victimes par excellence de la prédation de la « majorité », augmentant ainsi considérablement le coût associé à entreprendre une activité économique possiblement profitable pour eux et, par extension, pour la société en général. C’est encore pire pour les activités qui seraient profitables à long terme. En effet, les coûts associés à des activités ayant des rendements seulement sur le long terme sont généralement plus élevés (on doit investir davantage – et donc consommer moins – de ressources rares afin d’assurer la fabrication et l’entretien de moyens de production, et ce avec davantage d’incertitude). Pour qu’une activité économique de long terme ait lieu, les coûts doivent donc être compensés par l’espoir de rendements encore plus élevés dans le futur. Mais comme un État démocratique remet continuellement en question les droits de propriété selon les caprices volatils d’une majorité éclectique (ou, dans les faits, d’un ensemble de groupes de pression), les coûts à créer et accumuler du capital dans une perspective de rendements à long terme comparativement aux rendements futurs de plus en plus incertains, deviennent bien souvent insoutenables. L’État démocratique incite donc à une économie basée sur le court-terme et, en conséquence, à un développement économique moindre (en effet, moins de capital supplémentaire implique une productivité supplémentaire moindre dans le futur3).

De plus, comme le souligne avec justesse l’économiste et philosophe Hans-Hermann Hoppe4, les chefs d’États démocratiques n’ont pas de droits de propriété sur les ressources du gouvernement. Ils ont plutôt des droits d’utilisation temporaires (i.e. ils peuvent utiliser les ressources publiques uniquement pendant la durée limitée de leur mandat). Cela les incite à maximiser le rendement qu’ils peuvent tirer durant le court moment où ils sont en droit d’utiliser ces ressources. Encore une fois, ceci favorise le déclin économique en incitant à l’implantation de politiques économiques basées sur des rendements politiques à court terme (dette publique élevée, taxes élevées, inflation, etc.)5.

L’État démocratique et le déclin social et culturel

Le déclin social et culturel engendré par l’État démocratique peut s’expliquer de façon similaire6. Il est ici inutile d’expliquer en détails pourquoi les phénomènes socioculturels tels que les conflits intergénérationnels, les comportements antisociaux ou le relativisme moral sont accentués par l’État démocratique. Il suffira ici de spécifier que lorsque chacun peut espérer avoir accès aux fruits de l’effort des autres par le biais de l’État, les conflits entre les classes sociales et les générations sont plus fréquents, la haine de ceux qui sont capables de mieux réussir est omniprésente, et les mœurs, autrefois principalement fondées sur les valeurs familiales, la politesse et le respect de la hiérarchie (i.e. des styles de vie associés à des rendements socioéconomiques de long-terme), sont remplacées par des mœurs fondées sur la promiscuité sexuelle, l’égalitarisme, le relativisme, l’indifférence et l’anticonformisme (i.e. des styles de vie associés à des rendements socioéconomiques de court-terme). En effet, à quoi bon respecter les plus riches, les aînés, les parents ou les figures d’autorité s’il est désormais possible de bénéficier de leurs services ou de leur argent d’une autre manière (i.e. par la force de l’État) à moindres coûts ? À quoi bon bien se comporter si le fonctionnement même de la société démocratique reconnaît que toutes les valeurs sont bonnes et que chacun est l’égal de chacun ?

Qui souffre du déclin de la démocratie ?

Pour revenir à notre question initiale, s’il est bel et bien vrai que, tel que susmentionné, l’État démocratique est un mal économique et social pour la population en général, alors qui souffre du fait que la démocratie soit malade ? La réponse est évidente : tous ceux dont les styles de vie parasitiques sont favorisés par la constante remise en question des droits de propriété privée. En particulier, les lobbys syndicaux et patronaux, les intellectuels, les groupes de pression tels que certaines associations religieuses, féministes ou LGBT et les employés de l’État démocratique sont tous des bénéficiaires nets du système actuel7. Ce sont eux qui influencent dans les faits les choix redistributifs de l’État démocratique et ce, prétendument au nom de la majorité ou du bien commun.

Ce constat est encore plus évident pour un groupe particulier : les politiciens. Sans l’État démocratique, leur « emploi », pour ainsi dire, ne veut absolument plus rien dire. Ainsi, s’ils veulent demeurer politiciens (avec tous les privilèges et pouvoirs que cela implique), ils ont tout intérêt à faire en sorte que le système actuel continue de fonctionner, au moins pour la totalité de la période limitée durant laquelle ils bénéficient des droits d’utilisation de l’État démocratique.

Dès lors, s’il est vrai que la démocratie est malade – et elle l’est – alors les politiciens sont ceux qui risquent d’en souffrir le plus. Il n’y a donc rien d’étonnant de voir que les membres du Parti Libéral du Canada discutent des « bienfaits » (pour eux, bien entendu !) de rendre le vote obligatoire. S’il n’est plus possible de faire confiance aux citoyens pour légitimer le système politique en vigueur, rien n’est mieux que de les forcer à le faire. En effet, si les citoyens sont « incités » à voter avec un pistolet collé sur leur tempe, il est certain qu’un taux de participation de 100% n’est pas chose impossible – et, comme par magie, l’on vient très certainement de sauver la démocratie !

Cependant, le taux de participation actuel, bien que suivant une tendance à la baisse depuis plusieurs années, n’est pas encore dramatique aux yeux des politiciens (60% est un taux qui leur permet encore de paraître relativement représentatifs de la population en général). Ainsi, pour le moment, les mesures envisagées pour « inciter » les gens à voter ne seront pas drastiques (une légère amende suffira sans doute à réconcilier psychologiquement les politiciens avec le fait qu’ils violent les droits fondamentaux de leurs concitoyens en les obligeant à voter). Par contre, si la mesure légère ne fonctionne pas et que le taux de participation continue de décroître, le pire devient envisageable. Effectivement, il n’est pas impossible d’imaginer que dans une vingtaine d’années l’on puisse lire un article de journal intitulé : « Les libéraux fédéraux explorent l’idée d’exécuter les citoyens qui refusent de voter ». Car s’il est acceptable, en principe, pour les politiciens de brimer un peu les droits de leurs concitoyens parce que ces derniers refusent de légitimer le système politique en vigueur, pourquoi ne serait-il pas acceptable de brimer beaucoup leurs droits pour la même raison?

S’il est possible de justifier la première mesure, en effet, pourquoi serait-il impossible de justifier la seconde ? Après tout, tous les moyens sont bons pour protéger notre si précieuse démocratie ! N’est-ce pas ?

Conclusion

Il faut être naïf pour encore croire que l’État démocratique est un système nous permettant d’exercer au mieux notre liberté. En niant le caractère absolu du droit de propriété qu’acquiert un individu sur toute ressource rare qu’il est le premier à utiliser (ou qu’il a obtenue par le biais d’un transfert volontaire de la part de celui qui a été le premier à l’utiliser) et en se réclamant les plus grands défenseurs des libertés des citoyens, les idéologues de l’État démocratique adoptent un comportement risible. Leur idéologie est, par essence, totalitaire (la dissidence n’est pas tolérée, le droit de ne pas accepter la loi de la majorité, aussi immorale soit-elle, n’est pas reconnu), arbitraire (l’État démocratique applique la loi de la majorité sur des territoires arbitrairement définis) et liberticide.

Ainsi, l’État démocratique n’est rien d’autre qu’un groupe de prédateurs qui justifient leurs actions en prétextant défendre les libertés fondamentales de leurs concitoyens ! Le paradoxe ne peut être plus flagrant. Le public s’est longtemps laissé berner par le discours populiste des idéologues étatistes-démocrates, mais de plus en plus, les gens se rendent compte de l’imposture. Les citoyens ordinaires sont de plus en plus conscients de l’importance de ne pas donner l’occasion aux parasites de continuer de profiter des fruits de leur propriété. Les gens se rendent finalement compte que, sans leur appui, les prédateurs ne peuvent plus vivre à leurs dépens. Ils sont enfin sur le point de comprendre cette importante vérité :

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. Étienne de la Boétie, Discours de la Servitude Volontaire (1549)

  1. Pour une discussion systématique et détaillée des effets économiques et sociaux de l’état démocratique, voir Hans-Hermann Hoppe, Democracy – The God That Failed (New Brunswick, N.J.: Transaction Publishers, 2001); Voir aussi H. L. Mencken, A Mencken Chrestomathy, pp. 145-168, New-York, Vintage Books Edition, 1982.
  2. Bien souvent les « représentants » de la majorité ne sont, dans les faits, rien de plus que les représentants de groupes d’intérêts très spécifiques.
  3. Au sujet de la théorie économique sur la création, l’accumulation et la consommation du capital, voir Murray N. Rothbard, Man, Economy and State with Power and Market, pp. 47-72, Auburn, Alabama: Ludwig von Mises Institute, 2009.
  4. Le Professeur Hoppe est le premier libéral à s’être intéressé de manière exhaustive aux problèmes économiques et sociaux liés à la démocratie. La plupart des libéraux qui traitent du sujet de la démocratie, moi y compris, ont ainsi une immense dette intellectuelle envers lui.
  5. Voir à ce sujet Hans-Hermann Hoppe, Ibid., Chap. 1.
  6. Voir Idem, Ibid.
  7. Pour être bien clair, ce ne sont pas tous les membres individuels de ces groupes qui sont nécessairement des bénéficiaires nets du système politique actuel. C’est simplement que tous ces groupes en tant que groupes ont généralement en commun le désir d’exproprier les autres pour arriver à leurs fins respectives.