Déclin français : les déterminants politiques et éthiques (4) L’hédonisme

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

L’éthique du capitalisme glorifie l’effort de travail qui doit être récompensé, celle des idéologues promet la facilité des lendemains qui chantent.

Par Patrick Aulnas.

ouvrier

Au cœur des interactions déterminant le devenir d’une civilisation se trouve le politique. Il interagit nécessairement avec l’économique, le social, le juridique et l’institutionnel. Quant à l’aspect éthique, il est indissociablement lié au politique qui porte les valeurs déterminant la vision de l’avenir et les modalités de l’action. Cinq concepts politico-éthiques constituent la base intellectuelle du déclin de la France au début du 21e siècle : l’idéologie, le dogmatisme, le repli sur les acquis, l’hédonisme et la démagogie.

 4. Travail et hédonisme

Dans son ouvrage fondamental L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), Max Weber a montré que « le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital, c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme ». C’est le protestantisme calviniste qui représente le mieux cet esprit du capitalisme et qui est à l’origine du décollage économique occidental. Il s’agit d’un puritanisme construit autour de l’ascèse du travail et du devoir d’épargner. La bourgeoisie fondatrice du 19e siècle s’oppose ainsi nettement sur le plan des valeurs à l’ancienne aristocratie qui ne devait en aucun cas déroger par le travail et qui méprisait souverainement la parcimonie dans la dépense.

Si l’on en croit Max Weber, l’essence du capitalisme est donc en contradiction complète avec les valeurs dominantes de l’Occident du début du 21e siècle qui se situent nettement dans l’hédonisme. Hédonisme consumériste bien évidemment (vacances, loisirs, spectacles, etc), mais aussi hédonisme à l’intérieur même de la sphère professionnelle : le travail doit être « intéressant », « motivant », voire « passionnant ». En tout état de cause, il doit permettre à l’individu de « se réaliser », de « progresser », de « développer son potentiel ». Les grandes entreprises occidentales adhèrent souvent à cette éthique optimiste en affichant des « valeurs » parfois explicitées dans un livret d’accueil des nouveaux « collaborateurs » ou sur des affiches bien mises en évidence dans les locaux. Il est donc convenu que le travail n’est pas une ascèse, un renoncement à la facilité, une discipline, mais un facteur d’épanouissement et un activateur de lien social. La distance est grande entre les valeurs proclamées et la réalité constatée. Même si les conditions de travail n’ont plus rien de commun avec celles du 19e siècle, le travail reste bien évidemment une contrainte externe en termes d’emploi du temps, de niveau de productivité, de lieu de vie, de déplacements. Il est générateur de stress et dans les cas extrêmes, il peut conduire à des dépressions et à des suicides : ces cas ne sont pas du tout exceptionnels.

On observe ainsi une double contradiction. D’une part un message optimiste sur l’activité professionnelle qui ne correspond pas vraiment à la réalité observée. D’autre part, une communication publicitaire optimiste sur la consommation, alors que celle-ci génère insatisfaction et frustration. L’hédonisme occidental est davantage proclamé que vécu, mais il reste une aspiration du plus grand nombre. Il s’agit là d’une rupture fondamentale avec l’esprit initial du capitalisme : les travailleurs et les capitalistes d’antan adhéraient tous à une morale religieuse centrée sur le péché et le renoncement, totalement en adéquation avec la mise en valeur du travail. L’Occident contemporain est-il parvenu à concilier hédonisme et travail ? Pour les plus favorisés, certainement. Un chercheur, un professeur d’université, un grand artiste peuvent se passionner pour leur travail. Mais la question n’est pas là : pour le grand nombre, la réponse est clairement négative. Une civilisation peut-elle durablement proclamer des valeurs sans être capable de les mettre en œuvre ?

Le capitalisme n’a jamais rien promis d’autre que l’efficacité productive par le travail et l’épargne. Il a réussi au-delà des plus folles espérances de ses pères fondateurs. Mais des idéologues sont venus réclamer le bonheur pour tous par une meilleure répartition des richesses qu’ils se promettaient de mettre en œuvre. Le bonheur n’est pas une affaire de richesse et encore moins de répartition. Les idéologues le savaient, mais il était politiquement avantageux pour eux de promettre. Ayant évidemment échoué, ils ont imputé au capitalisme et à sa globalisation planétaire les causes de leur échec. Il s’agit bien d’éthique : celle du capitalisme glorifie l’effort de travail qui doit être récompensé, celle des idéologues est un mensonge historique promettant la facilité des lendemains qui chantent.


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