Souveraineté monétaire : la fausse bonne idée ?

Maple Leaf Canada Or (Crédits : Monnaie royale du Canada, tous droits réservés)

Certains estiment que le retour de la création monétaire dans le giron de la Nation devrait nécessairement aboutir à une amélioration de la croissance. Est-ce si sûr ?

Par Lucien Oulahbib.

Maple Leaf Canada Or (Crédits : Monnaie royale du Canada, tous droits réservés)L’idée centrale de ce programme, au-delà de ses diverses approches idéologiques, est de considérer que la maîtrise retrouvée de la création monétaire permettrait, comme aux USA, au Japon, en Grande-Bretagne, en Chine, en Russie, en Israël… de renouer avec la croissance donc le plein emploi, la prospérité etc. Est-ce si sûr ? Avant d’aller plus loin observons deux points en quelque sorte préalables.

1 – L’indépendance monétaire n’est pas en soi garante de prospérité : l’Algérie, l’Égypte… nombre de pays dans le monde ont eux aussi leur « souveraineté » monétaire sans que cela soit un facteur tel qu’il garantisse les promesses tant agitées en France. D’autres facteurs sont donc aussi à l’œuvre à l’évidence…

2 – Certes, les pays cités plus haut abondent en liquidités, et ont ces temps-ci des résultats supérieurs à ceux de la zone euro, mais est-ce si probant (d’autant que l’on ne peut pas comparer les pays qui partent de plus bas comme la Chine et la Russie) ? En effet, le niveau de vie tout comme le pouvoir d’achat ne semblent pas avoir (re)décollé de façon si significative malgré l’arrosage monétaire constant. Par ailleurs l’on sait que cet accroissement de liquidités a cependant des répercussions non prévues (agrégation fortuite) sur le reste de l’économie mondiale (externalités négatives) parce que, faute d’investissements rentables dans des économies atones ou corrompues, les liquidités créées vont acheter de la dette étatique à taux extrêmement bas (comme en France) ce qui permet de continuer de vivre à crédit (mais à petits feux) dans le statu quo. Bref, c’est l’état stationnaire qu’a déjà connu l’Europe avant la révolution industrielle du 19ème siècle (tant décriée de nos jours).

Mais admettons que ces deux points soient des préalables discutables et écartons-les.

Pour quoi faire ?

Entrons alors dans le vif du sujet : posons qu’un futur gouvernement en France décide de retrouver sa souveraineté monétaire. Pour quoi faire ? Question idiote ! diront les intéressés parce qu’il s’agira avec cet argent créé de « booster » l’économie en particulier les TPE/PME, de relancer en même temps la consommation en augmentant les salaires des fonctionnaires, ensuite de tous les autres salariés, ainsi que les prestations sociales, mais à crédit donc puisque la croissance et donc les marges ne seraient pas encore reconstituées…

Néanmoins, admettons encore qu’à terme cela jouera sur le bâtiment, la consommation de biens, et donc la croissance… Sauf que ce schéma, idyllique, nécessitera quelques modifications de taille que certains ont cependant eu l’honnêteté d’annoncer : si la demande ainsi s’accroît, rien ne dit que cela soit des biens produits en France qui en bénéficieraient d’emblée ; par ailleurs si la production redémarre, et comme nous sommes toujours en situation concurrentielle, rien ne dit également que les entreprises boostées par de l’argent quasi gratuit fassent produire français. Pourquoi ? Parce que les coûts sociaux sont tels qu’en définitive la quasi gratuité de l’argent emprunté ne compensera pas ou si peu les déficits engrangés puisque au final le consommateur préférera toujours acheter moins cher malgré son salaire revalorisé.

On peut certes discuter ces points.

Mais allons à l’essentiel du propos : comme je le disais plus haut les protagonistes de ce retour à la souveraineté monétaire ont prévu ces objections en proposant des mesures de rétorsions: taxes sur les produits étrangers issus du « dumping social » (il faudra faire la liste), contrôle des frontières pour vérifier le contenu des containers des camions etc., enfin interdiction d’employer des travailleurs étrangers en dehors des barèmes salariaux français. Tout ceci nécessitera d’alourdir la bureaucratie, de la payer (à vie puisque le statut des fonctionnaires est garanti par tous les protagonistes du souverainisme alternatif).

Est-ce que toutes ces mesures auront les résultats escomptés ? Pas sûr, surtout évidemment à court et moyen terme. Entrons encore plus dans le détail : va-t-on (sur)taxer tous les produits fabriqués en Chine (championne du dumping social) mais vendus sous des marques françaises ?

Ne parlons pas des mesures de rétorsion : on en voit un avant-goût avec ce qui se passe entre la Russie et l’UE, sur un problème géopolitique il est vrai. Par ailleurs, et en admettant qu’un téléphone français voit le jour, la réorientation des consommateurs français vers des biens produits en France ne va pas aller de soi, déjà pour des raisons de prix (supra) mais surtout des problèmes d’approvisionnements car l’on ne passe pas facilement à une production de masse sans une infrastructure adéquate, ne serait-ce que le transport… or le fret et le maritime sont à l’abandon, il faudra les remettre à niveau en créant là aussi de la monnaie, et à foison, parce que toutes ces structures de l’économie étatisée en sont grandes consommatrices.

Mais ce n’est pas tout.

Et la croissance, dans tout ça ?

Hollande croissance (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)Est-ce que ces tentatives de redémarrage vont résoudre pour autant les problèmes du rapport au travail avec son turn over extrêmement rapide dans les métiers difficiles (par exemple dans la restauration, la boulangerie, l’industrie) ? Et le problème des retraites, de la santé, leurs déficits abyssaux, ces derniers vont-ils être réduits par la création monétaire ? Admettons encore que tout cela soit envisageable, l’expérience montre que la préférence pour la liquidité qui n’est pas contrebalancée par une demande forte à la fois interne et externe, peut entraîner une dévalorisation de la monnaie en dehors de l’immobilier au sein des grands centres urbains, des placements divers, s’entend ; or, cette dévalorisation va entraîner un surcoût concernant les achats fondamentaux extérieurs en matière par exemple de gaz, de pétrole, de machines-outils, d’autant qu’il faudra bien payer avec une monnaie internationale.

D’aucuns promettent alors plutôt un retour au « serpent monétaire », la France payant par exemple toujours en euros ces achats extérieurs du fait que le nouveau franc serait toujours arrimé à la zone euro ; cette hypothèse est loin d’être évidente, car rien ne dit que l’Allemagne reste en zone euro si la France n’y est plus ; par ailleurs, quelle serait l’intérêt de la zone euro d’acheter des francs dévalorisés du fait d’une croissance pas encore présente ?

Mais admettons qu’il faille voir le verre plutôt plein. En soi, l’accroissement de liquidités ne garantit cependant pas le décollage économique. Pas plus que l’accroissement de la bureaucratie pour contrôler toutes les nouvelles normes en place. Sans parler des tensions sociales accrues si des tentatives de réformes plus efficientes sont envisagées. Nombre d’autres variables sont à prendre en compte pour asseoir un solide renouveau en la matière. N’évoquons pas les problèmes de formation, de cohésion sociale, de renouveau des quartiers déshérités pour lesquels la distribution d’une manne sera insuffisantes à les restructurer : des dizaines de milliards ont été déjà déversés depuis plus de trente ans, pour quels résultats ?

En fait ce n’est pas ainsi qu’il faudrait procéder pour retrouver une souveraineté réelle de la Nation France. Pas en tout cas par son étatisation même élargie. Mais la pleine responsabilisation du citoyen auquel on ferait réellement confiance parce qu’après tout, lorsque l’on prétend gouverner en son nom, il faut bien qu’il puisse non seulement avoir son mot à dire mais qu’il puisse réellement le réaliser. C’est du moins ce que je tente de défendre dans mon livre Intérêt général et Bien Commun… En pure perte je le crains, tant le microcosme se demande plutôt comment être « vraiment » de gauche ou être « vraiment » de droite alors que le pays se demande semble-t-il comment devenir « la » France… De demain.