Le terrain vague de l’exception culturelle française

Exception culturelle (Crédits : Time, tous droits réservés)

Le monde de demain est à portée de main, mais sur le chemin se trouvent les défenseurs du monde d’hier. Bienvenue sur le terrain vague de l’exception française.

Par Baptiste Créteur.

Exception culturelle (Crédits : Time, tous droits réservés) Le conflit médiatique fait rage entre défenseurs d’une création culturelle à la française et partisans d’une culture accessible.

Concrètement, la culture fait face à des problématiques similaires à la presse : disposant de nouvelles possibilités, le public n’est plus prêt à payer comme avant pour la même chose. Alors qu’ils disposaient de la protection de l’État et d’un accès privilégié aux consommateurs lorsqu’ils se vendaient en kiosques, les journaux papier ont aujourd’hui du mal à tirer leur épingle du jeu face à la presse gratuite (papier et en ligne) et à « monétiser leur audience ». Les journaux cherchent à être lus et achetés pour cela, et à faire payer des annonceurs qui, eux aussi, ont à leur disposition et utilisent d’autres canaux.

Le consommateur est le grand gagnant de cette évolution. Il est toujours prêt à payer pour de l’information pertinente et des analyses pointues, et la presse spécialisée ne connait pas les mêmes difficultés que la presse généraliste. Et peut aussi en disposer à moindres frais grâce à l’émergence de multiples sites et blogs thématiques.

Il y a d’autres gagnants. La liberté d’expression, alors que chacun peut instantanément toucher des millions de lecteurs, n’a jamais connu un contexte aussi favorable ; elle n’est menacée que par les États et groupes de pression qui ne la voient pas d’un bon œil. Et certaines entreprises se sont développées sur ce terreau fertile tout en lui donnant vie.

Google a su capter le trafic en proposant des services gratuits et performants, de recherche d’abord. Il offre en revanche aux entreprises la possibilité d’acheter de la visibilité auprès du public pertinent. Amazon rend la culture plus accessible avec des prix toujours plus bas et une offre toujours plus large.

Il y a, évidemment, des mécontents. Dans un monde qui change et offre chaque jour de nouvelles possibilités, beaucoup espéraient conserver leur modèle et leurs marges et cherchent aujourd’hui à contraindre les consommateurs et citoyens à les maintenir.

Les opérateurs de télécommunications, les journaux traditionnels, les maisons d’édition, et une grande partie de la « création culturelle et artistique française » refusent de considérer leur offre comme une commodité alors qu’elle le devient inéluctablement. Qui, de Orange ou Youtube, du Monde ou de Google, de Hachette ou Amazon, de Jean Labadie ou Netflix, fait la richesse culturelle et artistique d’Internet ?

Les perturbateurs du monde d’hier sont appelés des « pirates ». Qui ne paient pas assez d’impôts, pas assez d’argent aux auteurs et distributeurs, qui refusent de payer le tribut qui était la règle dans le monde d’hier. Et la piraterie tue le monde d’hier, que les gagnants d’hier cherchent à sauver.

Le monde d’aujourd’hui a une exigence de qualité. C’est toute la conception de l’offre qui a changé, les consommateurs en occupant désormais le centre au détriment des producteurs et offreurs.

Malheureusement, la route est encore longue avant que l’économie et la société nouvelles que les nouvelles technologies permettent et promettent n’émergent réellement. Les tensions aujourd’hui palpables entre le monde d’hier et le monde de demain sont rejetées sur le consommateur et le contribuable d’une part, sur les protagonistes du monde de demain d’autre part, qui subissent les entraves et supportent la survie artificielle du monde d’hier. Non, le monde de demain n’aura pas plus de place pour un libraire traditionnel que n’en a le monde d’aujourd’hui. Leurs prix sont plus élevés que ceux de leurs alternatives, leur offre est moins large, leurs services moins commodes. Un libraire n’aura jamais les mêmes horaires d’ouverture, ou la même richesse des revues et recommandations de lecture qu’Amazon. Si leur offre n’évolue pas, ils ne survivront pas.

La théorie de l’évolution appliquée à l’économie, le processus de destruction créatrice, est en marche et transforme le marché de la création artistique. Mais alors qu’auteurs et public peuvent communiquer directement, comment justifier un statut d’intermédiaire ? Quand des auteurs se font connaître et réussissent grâce à Amazon, comment justifier les marges des maisons d’édition ? Pourquoi imposer de faire payer la livraison pour des livres d’occasion qu’aucun libraire ne saurait comment commander ?

Allez lève-toi, debout, débout ! Il faut se réveiller, hein, vieux, avec ton air de chien battu, faut que t’arrêtes de subir la vie, d’être une victime en permanence, nom de dieu. Le soleil il se lève avec ou sans toi, et si tu te lèves pas il en a rien à foutre et personne n’en n’a rien à foutre. – Dikkenek

Et alors que l’État français fait tout pour empêcher que la culture ne devienne accessible pour continuer à financer la création culturelle, les fabricants et intermédiaires de création culturelle veulent qu’il aille plus loin pour empêcher la piraterie. S’ensuit une réponse de la ministre de la Culture, qui assure qu’elle fait tout ce qui est en son (vaste) pouvoir, et de la Hadopi, qui explique que le piratage résulte avant tout des carences de l’offre légale.

Seulement, l’offre légale est entravée en France par l’action entre autres de la même ministre, qui ne veut pas n’importe quelle offre légale, et surtout pas si elle refuse de lui confier son argent pour financer la création française.

Car la culture comme l’art n’ont pas besoin de tous ces bidouillages pour fonctionner. Le gouvernement en a fait un site, alors faisons simple : laissons les créateurs diffuser leurs œuvres comme bon leur semble et les consommateurs et citoyens choisir la culture qui leur plait. Certes, il faudra renoncer au cinéma nombriliste et aux articles mal écrits dénués d’analyse. Il faudra aussi attendre des médias et artistes moins de complaisance. Les médias feraient alors leur travail et s’enquerraient par exemple de l’avancement de la remise à plat de la fiscalité, et joueraient réellement leur rôle de contre-pouvoir en informant les citoyens et en nourrissant le débat au lieu de relayer les communiqués de presse et déclarations les uns après les autres.

C’est bien cela qui est en jeu : les subventions et avantages dont jouissent les médias et acteurs de la création culturelle, et le pouvoir qu’a l’État d’influencer les uns et les autres. D’autres secteurs font face à l’émergence des moyens technologiques permettant des changements importants au bénéfice toujours du consommateur et du citoyen, et d’autres acteurs se dressent contre la piraterie : l’État craint déjà l’émergence des MOOC et de l’éducation à domicile, consent déjà des cadeaux aux taxis, veut s’immiscer dans les échanges entre particuliers notamment dans l’hébergement.

Le monde de demain est à portée de main. Mais la mainmise de l’État protège le monde d’hier. Et par simple agitation du changement, on crée chez les citoyens la peur d’un changement pourtant en tous points bénéfique pour eux.

Comment les artistes, journalistes, enseignants et formateurs, distributeurs, et tous ceux qui veulent ériger autour d’eux des barrières solides en sont-ils venus à voir les menaces plus que les possibilités ? Un artiste veut avant tout créer et diffuser sa création, comme l’illustre la vision de Paulo Coelho (source http://uplib.fr/wiki/Ignorance) :

En tant qu’auteur, je devrais défendre la propriété intellectuelle, mais je ne le fais pas. Pirates du monde, unissez-vous et piratez tout ce que j’ai écrit ! […] J’ai commencé à écrire, et je continue à écrire, parce que cela me donne du plaisir et du sens à mon existence. Si l’argent était mon moteur, j’aurais pu cesser d’écrire il y a longtemps et m’épargner des revues invariablement négatives.

Le piratage peut servir d’introduction à l’œuvre d’un artiste. Si vous aimez son idée, vous la voudrez chez vous ; une bonne idée n’a pas besoin de protection. Le reste, c’est de la cupidité ou de l’ignorance.

Les politiciens jonglent donc entre deux objectifs : mettre à disposition des consommateurs l’offre qui leur plait (sinon, ils piratent et ils râlent), tout en leur faisant financer celle qui ne leur plait pas. Pour Éric Walter, secrétaire général de la Hadopi,

On le voit très bien avec la musique. Depuis que l’offre a évolué, le piratage est devenu marginal. Aller piocher des mp3 sur les réseaux peer-to-peer, c’est même devenu un peu has been ! Le point de l’adaptation en continu de la mise à disposition des œuvres au public est central. […] tant que l’offre n’est pas adaptée, tous les moyens déployés pour lutter contre le piratage ne changeront les choses qu’à la marge.La mission des pouvoirs publics est capitale. Ils doivent défendre la création indépendante et s’assurer que le public a accès à un catalogue qui reflète la diversité de cette création. La difficulté, aujourd’hui, c’est que personne ne sait de façon certaine ce qu’il faut faire exactement. La visibilité, par exemple, est un sujet autrement plus central que le piratage. Comment s’assurer par exemple que l’offre mise en avant sur les plateformes des box internet reflète cette diversité ? C’est une problématique qui entre complètement dans le champ de l’exception culturelle.

Les citoyens risquent fort d’avoir droit à des règles aussi bénéfiques et bien pensées que les quotas de création française dans l’offre légale de téléchargement, ainsi qu’à des années supplémentaires à financer de la culture d’État et les rentes des uns et des autres. Bienvenue sur le terrain vague de l’exception française.

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