Le défaut de l’Argentine : une question complexe et politique

Cristina Fernández de Kirchner et Axel Kicillof

La tendance surprenante de l’Argentine à gérer les crises financières avec une stratégie de matamore est déplorable.

Par Youri Chassin
Un article de l’Institut économique de Montréal

Cristina Fernández de Kirchner et Axel Kicillof
Cristina Fernández de Kirchner, la Présidente de l’Argentine et son ministre de l’Économie, Axel Kicillof.

 

Le gouvernement de l’Argentine se retrouve au seuil d’un nouveau défaut de paiement envers ses créanciers. Après la crise qu’avait entraînée le défaut précédent, en 2001, cette situation a de quoi inquiéter.

Une question de 1,3 milliard de dollars ?

Le gouvernement argentin devait payer ses créanciers au plus tard le 30 juillet. Mais une décision d’un juge new-yorkais lui sommait de s’entendre d’abord avec deux fonds détenant des titres de dettes avant de verser leur dû aux autres créanciers.

L’Argentine doit à ces deux fonds 1,3 milliard de dollars, ce que le gouvernement peut très bien se permettre de payer. Par contre, la décision judiciaire donne aussi à ces deux fonds le droit de se faire rembourser 100% de la valeur de leurs titres de dette alors que 93% des autres créanciers avaient accepté une réduction de ce qu’on leur devait après le défaut de paiement précédent, en 2001.

Le dilemme d’Axel Kicillof, le ministre argentin de l’Économie, c’est que si le gouvernement paie ces deux fonds en totalité, les autres créanciers ayant accepté une entente à rabais pourraient demander le même traitement. Leur entente prévoit en effet une clause (la clause RUFO ou « Rights on Future Offers ») qui garantit à tous les créanciers qu’ils recevront autant que la meilleure entente. Deux fonds obtenant 100% de leur dû pourraient donc accorder de facto 100% des dettes à tous les autres créanciers.

Obéir à la justice est-il un acte volontaire ?

Pour compliquer encore plus toute l’affaire, la clause RUFO mentionne que c’est la meilleure entente « volontaire » conclue par l’Argentine qui compte pour tous les autres. Mais obéir à une décision d’une cour de justice constitue-t-il un acte volontaire ou contraint ?

En fait, le gouvernement de l’Argentine ne veut pas connaître la réponse parce que si la clause RUFO s’applique bel et bien, cela signifierait des dizaines de milliards de dollars à rembourser, exigeant une rigueur budgétaire inhabituelle.

Le judiciaire et le politique

Aux États-Unis, comme au Canada, la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire est plutôt étanche. C’est d’ailleurs pourquoi les problèmes financiers de l’Argentine se règlent devant les cours américaines : pour rassurer les créanciers internationaux. Par contre, en Amérique latine, cette étanchéité n’est pas toujours à toute épreuve ! Le gouvernement argentin a donc beau jeu de faire croire à sa population que ce sont les États-Unis qui cherchent à lui dicter sa conduite, un argument populiste déplorable, mais rentable politiquement.

Cette joute politique dont le gouvernement argentin tire parti explique sans doute pourquoi ce dernier gère cette crise avec autant d’insouciance ! Connaissant les conséquences d’un défaut de paiement, on pourrait s’attendre à ce que ce soit une question prioritaire et urgente ! Pourtant, ce n’est que le 29 juillet que le ministre de l’Économie a accepté pour la première fois de rencontrer face à face les deux fonds, à New York !

La tendance surprenante de l’Argentine à gérer les crises financières avec une stratégie de matamore est déplorable. En attendant la onzième heure pour négocier, c’est la qualité de vie de sa propre population que le gouvernement argentin met en danger.


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