Face aux Chrétiens d’Irak : martyrs par correspondance

Mossoul credits DVIDSUB (licence CC)

Ce n’est pas aux Chrétiens occidentaux de décider s’il est préférable que les Chrétiens d’Irak quittent ou non leur pays.

Par Nils Sinkiewicz.

Mossoul licence CC

Près de deux mois après la prise de Mossoul par les djihadistes, la situation dramatique des Chrétiens d’Irak, dont la population est passée de 1 000 000 à 400 000 en seulement vingt ans, fait plus que jamais l’actualité. Dernier temps fort en date : la publication cette semaine d’un communiqué commun des ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères, qui se disent prêts à « favoriser l’accueil » des déplacés sur le sol français, dix jours après l’expiration de l’ultimatum de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) donnant aux Chrétiens le choix entre la conversion, l’impôt et la mort.

Si les déclarations de MM. Fabius et Cazeneuve font mentir ceux qui dénonçaient l’indifférence du gouvernement, elles suscitent également des réactions ambiguës de la part des associations de soutien aux Chrétiens d’Orient. Tout en saluant le geste, celles-ci dénoncent une générosité à double tranchant qui faciliterait le travail des djihadistes en accélérant la déchristianisation de l’Irak. Ce raisonnement est aussi celui du cardinal Philippe Barbarin qui, actuellement en Irak pour marquer son soutien, rappelle que le but ultime n’est pas l’exode mais la préservation du vivre ensemble, même si bien entendu l’exode vaut mieux que la mort.

L’analyse est subtile – trop subtile pour ne pas être détournée par ceux qui, comme Christian Vanneste sur son blog, tiennent à relier le problème des Chrétiens d’Orient à celui de « l’effacement de la présence chrétienne » dans le monde. Dès lors, pas question d’accueillir les Chrétiens si c’est pour mâcher le travail aux djihadistes. « Ne pas tout faire pour qu’ils puissent vivre leur foi et pratiquer leur religion chez eux », explique M. Vanneste, « c’est trahir les valeurs que nous prétendons défendre ».

On est loin des propos mesurés de Mgr Gollnisch sur l’attachement des Chrétiens d’Irak à leur pays et la préparation de leur retour. Dans cette vision « civilisationnelle » du problème que défend Christian Vanneste, il ne s’agit ni d’attachement, ni de cohabitation, mais de géographie, d’influence, de part de marché. Ce que veulent les Chrétiens d’Orient (partir pour les uns, rester pour les autres) passe après le souci de voir les populations chrétiennes occuper le plus d’espace possible sur la carte. Le Chrétien d’Occident qui accueille son frère oriental devient un « porteur de valise », un capitulard, un idiot utile de l’islamisme. Quant au Chrétien d’Orient fuyant les persécutions, ce n’est plus qu’un déserteur.

Il faut un grand courage pour affronter les persécutions au péril de sa vie. Il n’en faut guère pour l’exiger d’autrui au nom de quelque impérieux devoir de ne pas laisser les terres à l’ennemi. Sans oublier qu’on voit plus facilement la charité comme une trahison et l’exode comme une désertion quand on ne vit pas dans un de ces nombreux pays où les chrétiens sont pris pour cibles – comme par exemple en Corée du Nord, n°1 mondial de la persécution anti-chrétienne en 2013, mais étrangement absente du discours de nos croisés sur la défense de la Chrétienté dans le monde.

Il n’est pas question de vider les lieux et laisser l’EIIL faire sa loi dans la région sous prétexte d’urgence humanitaire. Mais jusqu’à preuve du contraire, si les Occidentaux peuvent décider d’accueillir ou de ne pas accueillir les réfugiés, c’est aux premiers concernés et à eux seuls de décider pour eux-mêmes s’ils préfèrent partir ou rester – quelles qu’en soient les conséquences pour la « présence chrétienne dans le monde » ou le « vivre ensemble » au Moyen-Orient.

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