Indice de misère : un palmarès de l’appauvrissement dans le monde

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Le palmarès mondial de la misère nous apprend que le Venezuela est en tête, malgré la manipulation des chiffres officiels de l’inflation.

L’indice de misère, qui s’intéresse à la bonne santé de l’économie et du marché de l’emploi, se veut une mesure de l’appauvrissement d’un pays. Le palmarès mondial de la misère nous apprend que le Venezuela est en tête, malgré la manipulation des chiffres officiels de l’inflation.

Par Steve H. Hanke.
Un article du Cato Institute.

supermarché vide Licence Creative Commons crédits zevillageLa Grande Récession n’en finit plus. Du coup, les politiciens de tous pays s’interrogent, généralement à huis clos : « À quel point notre population s’enfonce-t-elle dans la misère ? » Les professionnels de l’opinion ont tous un avis sur la question ; il en existe une mesure simple, l’indice de misère (misery index en anglais).

Mesurer le désespoir

Feu Arthur Okun, un économiste de renom qui présida le Comité des Conseillers économiques du Président Johnson, a inventé le premier indice de misère pour les États-Unis. L’indice d’Okun est égal à la somme du taux d’inflation et du taux de chômage.

Le professeur Robert Barro, de l’Université Harvard, a modifié l’indice de misère pour y inclure le taux de rendement des emprunts publics et le manque à gagner entre le taux de croissance actuel et le taux de croissance tendanciel du PIB. À l’aide de cet indice, Barro mesura l’évolution de la misère au cours d’un mandat présidentiel.

Avec cet indicateur, pour un pays qui connaît une hausse de la misère provoquée par les politiques en place, on peut penser que celle-ci devrait être confirmée par l’étude des sondages. Autrement dit, on peut supposer que les citoyens sont conscients de la misère environnante et qu’ils accordent ou non leur confiance en conséquence.

La richesse fait-elle le bonheur ?

Le graphique de l’indice de misère parle de lui-même. Contrairement à ce qu’en dit la doctrine de gauche, les années Reagan « du marché libre » étaient de très bonnes années. De même que les années Clinton marquées par le conservatisme fiscal – lorsque le Président Clinton déclarait dans son Discours sur l’état de l’Union de janvier 1996 que « l’ère de l’État obèse (big governement) est révolue ».

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L’indice de misère met un coup d’arrêt aux critiques actuelles contre le marché libre et l’austérité budgétaire – une critique qui ressemble désormais à une religion à laquelle on adhère sans réflexion préalable. En effet, il oblige à confronter ses idées avec la réalité.

Mais l’indice de misère est-il une mesure fiable du désespoir ? La vérité saute aux yeux lorsqu’on fait le lien entre indice de misère et cote de confiance du président. Lorsque l’économie se porte mal pendant le mandat d’un président, il y a une forte probabilité que sa cote de confiance soit au plus bas, et vice versa (le coefficient de corrélation est de -0,54). Si l’on se penche sur l’évolution de l’indice de misère aux États-Unis et des sondages d’opinion sur les présidents américains (il suffit de comparer les deux graphes), la corrélation est évidente.

La plupart des gens accordent de l’importance à leur qualité de vie. Ils préfèrent des taux d’inflation plus bas, des taux de chômage plus bas, des taux d’emprunts plus bas, et un PIB par habitant plus élevé. En combinant les sondages d’opinion et l’indice de misère, les présidents peuvent être classés selon une même référence standard.

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Le Venezuela, un pays où il ne fait pas bon vivre

Ce type d’analyse ne se limite pas aux États-Unis. L’indice de misère est une notion qui peut être appliquée à tous les pays où les données nécessaires sont connues. Un tel indice a été calculé en vue de comparer 89 pays, selon la formule suivante : taux d’inflation + taux d’intérêt + taux de chômage – taux de croissance annuelle du PIB par habitant.

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Selon ce classement, le Venezuela a le déshonneur d’occuper la première place, avec un indice de misère de 79,4. Mais cette valeur sous-estime le niveau d’appauvrissement au 31 décembre 2013 en utilisant le taux d’inflation annuel officiel de 56,2%. Pour ma part, j’estime le taux d’inflation annuel du Venezuela fin 2013 à 278%, c’est-à-dire un taux quasiment cinq fois supérieur à celui utilisé pour le calcul de l’indice de misère vénézuélien. Si l’on utilise le taux d’inflation annuel de 278% pour calculer cet indice, il bondit de 79,4 à 301, ce qui indique que le Venezuela est en bien pire état que le suggèrent les données officielles.

Pourquoi un tel écart entre le taux d’inflation officiel et mon estimation ? Le Venezuela impose un système complexe de contrôle des prix par l’État. En conséquence, si l’on s’intéresse aux prix des denrées rentrant dans le calcul de l’indice des prix, nombre d’entre eux seront fixés par l’État et non par le marché, et le taux d’inflation de ce panier de consommation sera donc artificiellement tiré vers le bas. Selon le discours officiel, c’est ce qui s’appelle « contenir » l’inflation.

Inflation, pénuries et marché noir

Mais le mensonge ne s’arrête pas là. En effet, en conséquence du contrôle contraignant des prix, nombreux sont les biens composant le panier d’indice des prix qui sont introuvables. Voyons ce que Milton Friedman nous apprend sur les pénuries dues au contrôle des prix : « Nous, les économistes, ne savons pas grand chose. Mais nous savons bien comment créer une pénurie. Par exemple, si vous souhaitez créer une pénurie de tomates, faites voter une loi qui interdit aux commerçants de vendre des tomates à plus de deux cents la livre. Vous aurez instantanément une pénurie de tomates. De même pour le pétrole ou le gaz. »

Le graphe ci-dessous appuie les propos de Friedman : au Venezuela, 28% des produits de base ne sont pas disponibles.

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Dans le cas où le contrôle de prix et les pénuries sont la règle, comment mesurer le taux « réel » d’inflation, l’inflation « libre » ?

Le contrôle des prix fait émerger des marchés noirs, dans lesquels on retrouve de nombreux biens et services concernés par ce contrôle. Par exemple, la Pologne sous l’occupation allemande de la Seconde Guerre Mondiale était le théâtre d’une forte régulation des prix, et un terrain propice au développement des marchés noirs. Tout s’échangeait sur ces marchés, depuis les produits alimentaires de base et biens industriels jusqu’aux produits du commerce international. Il existait même une bourse illégale. Les marchés noirs opéraient à une échelle impressionnante : 80% de la nourriture s’acquérait de façon illégale.

Un taux de misère cinq fois sous-estimé

Dans un cas comme celui du Venezuela, une manière d’estimer le taux réel d’inflation « libre » serait de rechercher les prix des marchés libres – en y incluant les marchés noirs – pour tous les biens composant le panier officiel. Mais un tel procédé est très délicat à mettre en œuvre, si ce n’est quasi impossible. C’est pourquoi aucun pays n’a jamais accompli un tel travail, herculéen.

J’ai donc développé un procédé différent pour estimer le taux réel d’inflation libre dans une économie souffrant d’une forte inflation et de contrôles des prix. Il est difficile de déterminer le prix sur le marché libre (c’est-à-dire illégal) de tous les biens composant le panier officiel ; en revanche il est généralement aisé d’étudier le taux de change sur le marché noir. Puisque le prix de la monnaie est le plus important de tous en économie, l’évolution du taux de change sur le marché noir peut être utilisé comme mesure du taux réel d’inflation.

En utilisant le plus important des prix du marché noir vénézuélien, le taux de change entre dollars américains et bolivars, nous pouvons estimer précisément le taux d’inflation libre annuel au Venezuela (cf. graphe ci-dessous). À la fin de l’année 2013, ce taux réel d’inflation était cinq fois supérieur au taux officiel. Et l’indice de misère associé était donc de 301 au lieu de 79,4.

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Rien d’étonnant, donc, à ce que la popularité du Président Maduro dégringole de 16 points depuis son entrée en fonction en avril 2013. Et comme si cela ne suffisait pas, la violence politique dans les rues a fait 39 victimes depuis février 2014.

Traduction Constance Mas pour Contrepoints.


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