La fameuse loi de 1973, raison et contes pour enfants

Une thèse voudrait que la loi n°73-7 du 3 janvier 1973 fût responsable de la dette actuelle de l’État. À l’analyse, cela ne tient pas.

Par Guillaume Nicoulaud

De Marine le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par Nicolas Dupont-Aignan et Alain Soral, tout ce que la scène politique hexagonale comporte d’antilibéraux primaires en a fait son cheval de bataille depuis des années : la fameuse loi n°73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France.

Résumons la thèse : avant 1973, l’État n’avait pas ou peu de dette parce qu’il pouvait emprunter de l’argent gratuitement à la Banque de France – c’est-à-dire à lui-même. Or, en 1973, les banques (usual suspects), avec l’aide d’un certain nombre de politiciens (pas de nom, surtout pas de nom), ont obtenu que soit votée une loi – la loi n°73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France a.k.a. « loi Pompidou-Giscard-Rothschild » – qui obligeait l’État à emprunter de l’argent sur les marchés financiers et donc à payer des intérêts. D’où la dette publique qui n’a dès lors pas d’autre origine qu’une trahison pure et simple de nos élites politiques et ce, afin d’engraisser la finance.

Si vous faites partie de celles et ceux qui accordent encore le moindre crédit à ce tissu d’âneries, je vous invite à lire attentivement l’excellent résumé que Vincent Duchaussoy vient de publier sur La Vie des idées. Je vous le résume très rapidement : c’est une pure fumisterie.

Tout est faux. On est dans la pure théorie du complot, c’est le Pendule de Foucault sans le talent d’Umberto Eco, un ramassis de demi-vérités sorties de leur contexte, de raisonnements économiques fallacieux et d’accusations malsaines, le tout, au moins dans le cas de Soral, mâtiné d’antisémitisme. En 1973, il ne s’est rien passé : cette loi n’a absolument pas empêché le Trésor de continuer à s’endetter auprès de la Banque de France. Bref, s’agissant de toutes celles et ceux qui ont cherché à vous vendre cette soupe, vous êtes légitimement en droit d’en conclure que soit (i) ils sont parfaitement incompétents et, par ailleurs, très mal entourés ou (ii) ils mentent comme des arracheurs de dents.

Outre la nullité de nos antilibéraux compulsifs, cette affaire a, je crois, le mérite de souligner une des grandes difficultés du débat politique dans un monde complexe. En une phrase dont je ne connais malheureusement pas l’auteur :

« The amount of energy necessary to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it »

Tout le drame est là : les Dupont-Aignan, Le Pen, Soral, et autres Mélenchon n’ont pas eu la moindre difficulté à répandre leur petite théorie en s’appuyant sur leurs réseaux de militants et les complotistes de la blogosphère. Une rapide interview, un pseudo-argumentaire rédigé entre la poire et le fromage sans prendre la peine de vérifier quoi que ce soit et voilà notre folle rumeur définitivement installée. Le produit est parfait. C’est exactement ce que leurs électeurs veulent entendre et croire : ils sont victimes d’un complot des élites corrompues et de la finance apatride. Emballé, c’est pesé !

Comparez avec le remarquable travail de Duchaussoy. Combien de temps faut-il pour écrire un papier de cette qualité ? Combien d’années d’études, de mois de recherches, de journée d’écriture et d’efforts de synthèse ? Combien de temps – à supposer qu’une telle chose soit possible – faudra-t-il pour que la complexité du réel vienne à bout du conte pour enfants ?

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