La surlégislation anti-voiture, même en Formule 1

Michael Schumacher au volant d'une formule 1 Ferrari en 2005 (Crédits : Rdsmith4, licence Creative Commons)

La mode « anti-voiture » progresse, même… sur les circuits de Formule 1 !

Par Bertrand Allamel

Michael Schumacher au volant d'une formule 1 Ferrari en 2005 (Crédits : Rdsmith4, licence Creative Commons)Dimanche aura lieu le grand prix de Formule 1 de Grande-Bretagne sur le circuit de Silverstone. Ce circuit est historique puisqu’il fut le théâtre de la première course de Formule 1 comptant pour le championnat du monde, en 1950. Ce retour aux sources est l’occasion de faire le point sur l’évolution de ce sport qui mérite attention dans la mesure où il est étroitement lié à l’histoire de l’automobile. Un contributeur dénonçait à juste titre, il y a quelques mois sur ce site, le malaise produit par l’idéologie anti-voiture qui règne sur les circuits.

Suite à la réunion du Conseil Mondial du sport automobile de la Fédération Internationale de l’Automobile (F.I.A.) du 26 juin dernier, penchons-nous à présent sur cette fâcheuse tendance à la « surlégifération », révélatrice de cette faculté qu’ont les hommes de croire que les lois qu’ils inventent, sous le règne de la raison, produisent des effets bénéfiques.

La F.I.A. vient donc d’entériner plusieurs changements qui vont une fois de plus sensiblement modifier les règlements techniques et sportifs de la discipline pour 2015. La lecture de la liste de ces nouvelles mesures, toutes plus complexes et restrictives les unes que les autres, laisse perplexe. So what ? Cela ne va pas changer la face du monde, diront les non-initiés et ceux que ce sport laisse indifférents. Certes non. Cette inflation législative est néanmoins fascinante et nous offre une analogie intéressante avec la politique.

La mise au point de ce nouveau règlement répond évidemment à des objectifs. Comme en politique, des responsables haut placés décrètent des grandes causes en faveur desquelles il faut subitement inventer de nouvelles lois. Cette année, la F.I.A. a décidé qu’il fallait réduire les coûts des équipes engagées (on n’est d’ailleurs pas éloignés d’une conception égalitariste des budgets) et redonner du spectacle. Des coûts qui ont été augmentés par deux décennies d’instabilité réglementaire, et un spectacle qui a été lui-même réduit à néant par deux décennies de réglementation outrancière. Situation finalement normale, puisque dans cette logique de sur-réglementation, il faut toujours corriger, amender, adapter, abolir, interdire, donc toujours plus légiférer.

Comme en politique, des commissions ont travaillé, des experts ont été consultés, un groupe de travail a réfléchi et a finalement rendu ses conclusions et préconisations, forcément précises et très techniques, pour se persuader que la raison humaine n’a oublié aucun détail et que tous les aspects du problème ont été appréhendés par notre formidable capacité d’anticipation. Et enfin, pour se rapprocher du risque 0 et pouvoir se dire qu’on maîtrise tous les paramètres : surtout pas de casse, pas d’accident, pas de blessés, pas de morts. Depuis quelques années, le moindre frottement de pneumatiques entre deux monoplaces est d’ailleurs « under investigation by the stewards ». C’est qu’il y a un règlement à faire respecter et des comportements à normaliser ! Imaginez qu’un fait de course, pardon un écart de conduite d’un pilote, reste impuni !

Bref, on retiendra de cette liste de nouvelles mesures (consultable ici) : plus de surveillance, d’interdiction, de restriction.

Les ingénieurs évoluent dans un univers réglementaire étriqué et les écuries doivent se plier à des contraintes excessives qui ne favorisent pas l’innovation… Comme la majorité des entrepreneurs et des professions ultra-réglementées. L’une des mesures les plus effarantes du moment est celle dite du « gel des moteurs ». Cette règle « fige » le moteur en début de saison et interdit au constructeur de le développer, de l’améliorer jusqu’à la saison suivante. Et encore, la F.I.A. souhaiterait étendre ce gel des moteurs sur plusieurs années ! Incroyable pour la catégorie reine du sport automobile.

On est bien loin de l’âge d’or de la Formule 1 où les concepteurs étaient beaucoup plus libres.

Rentrons cette fois-ci dans le détail, et tant pis pour les non-initiés, quoiqu’un peu de culture scientifique (l’histoire de l’automobile en fait partie) ne fasse point de mal à notre culture générale. La réglementation moins restrictive a alors permis un certain nombre d’innovations parmi lesquelles, par exemple, le passage du moteur en position centrale arrière, l’introduction du turbocompresseur, le rappel de distribution pneumatique des soupapes, la maîtrise des flux aérodynamiques avec l’apparition d’appendices appelés ailerons, ou encore la recréation d’un effet de sol sous le fond plat.

De cet état d’esprit plus libre naquirent des bolides aussi légendaires que les Lotus 72 et 78 dessinées par le génial Colin Chapman, ou aussi curieuses que la Brabham BT46 dite « voiture aspirateur » (dotée d’une grosse turbine à l’arrière pour accentuer l’effet de sol), ou encore la Tyrell P34 à 6 roues. Certaines de ces innovations furent évidemment interdites a posteriori. Le règlement actuel quant à lui, interdit de fait et a priori toute innovation majeure. Oserions-nous imaginer de telles tentatives sur les voitures d’aujourd’hui ? Encore faut-il saluer l’imagination des ingénieurs qui arrivent malgré tout à inventer des solutions innovantes dans un cadre étroit. Elles restent cependant des innovations « à la marge » et sont toujours systématiquement interdites, comme le furent récemment le double diffuseur, le F-duct (l’une des plus épatantes car c’était une solution « manuelle »), ou encore l’échappement soufflé.

L’histoire de la Formule 1 est faite de nombreux changements de règlements, dès les premières années, ce qui était d’autant plus logique dans le cadre d’une discipline naissante. Une réglementation technique est bien évidemment nécessaire pour éviter de se retrouver avec des avions de chasse prenant un tour à des solex. Mais un championnat arrivé à maturité, comme c’est le cas aujourd’hui, devrait pouvoir se passer de mesures aussi absurdes telles que celle qui impose une trêve estivale totale aux écuries : même les bureaux et ateliers doivent être fermés, la F.I.A. vérifie la consommation d’électricité ! L’homme trouve toujours de bonnes raisons de s’inventer des pouvoirs sans borne.

Ce sport ne devrait avoir pour limite que celle de la sécurité. Quoiqu’en 1994, la F.I.A. avait pris des mesures pour redonner du spectacle et limiter l’impact de l’électronique, suite à la domination des Williams-Renault, dotées de boîtes semi-automatiques et surtout de redoutables suspensions « actives ». Le spectacle espéré eut bien lieu l’année suivante, mais il fut macabre. Privées de ces nouveautés électroniques, les Formule 1 devinrent capricieuses et très difficiles à piloter, comme l’a souvent répété Ayrton Senna avant de perdre la vie au volant d’une voiture qu’il disait ne pas comprendre. Des mesures qui engendrèrent l’exact contraire de la sécurité tant recherchée. Les lois issues de la raison humaine n’ont pas permis d’éviter les drames de la saison 1994.

En F1, comme en politique, il y a cette étrange capacité à vouloir toujours légiférer, tout le temps, sur tout. Siéger dans une assemblée, toute l’année. Prendre tous les registres de la vie comme des dossiers à traiter, et légiférer, réglementer. Puis se persuader qu’on a fait du bon travail d’abord, et se promettre de mesurer, évaluer les nouvelles dispositions prises pour éventuellement adapter ou modifier la loi, et surtout pour prolonger ce sentiment de toute puissance réglementaire.

Une voiture de course, ça surconsomme, ça fait de l’huile, ça brûle du pneumatique, ça fait du bruit et ça coûte cher. Ça peut occasionner des dégâts aussi. Il y a des écuries richement dotées, d’autres moins bien dotées. C’est une compétition. On peut toujours réglementer pour réduire tous ces désagréments, mais ce sera forcément moins enthousiasmant.

Cette tendance est révélatrice de notre époque, où la politique guidée par la raison humaine supposée supérieure bride l’initiative et l’innovation.


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