Brésil 2014 : « Ordem e progresso », les origines françaises de la devise brésilienne

Le philosophe français Auguste Comte a inspiré la devise nationale du Brésil.

Par Benoît Malbranque
Un article de l’Institut Coppet.

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Le Brésil a ouvert cette semaine sa coupe du monde, et il faudra vous habituer, fans de football ou non, à voir affiché le célèbre drapeau brésilien, avec son losange jaune sur fond vert, un ciel étoilé dans un cercle bleu, et cette phrase : « Ordem e progreso » (Ordre et progrès).

Instauré lors de la proclamation de la république brésilienne en novembre 1889, ce drapeau a une histoire qui, pour l’institut Coppet, attaché à l’histoire des idées, mérite d’être raconté. Son slogan, qui est celui du Brésil lui-même, mérite en particulier quelques précisions, car il a des origines lointaines : il a des origines françaises.

Ce n’est pas, bien sûr, la seule devise utilisée à travers le monde qui soit inspirée de la France. Dans l’État du New Hampshire, le « Live Free or Die » est inspiré de la devise « La liberté ou la mort », qui fut un cri de la Révolution française, et qui passa près d’être choisi comme devise officielle de la France.

Mais avoir inspiré la devise du Brésil, qui est aujourd’hui la septième économie du monde, c’est un tout autre exploit. Et cet exploit revient à un philosophe français : Auguste Comte. Auguste Comte est considéré en France comme le fondateur de la sociologie, quand bien même en Chine, ou au Maghreb (on pense évidemment à Ibn Khaldoun), une pensée sociologique était déjà née. Mais qu’importe. Quoi qu’il en soit, c’est la pensée de Comte, celle du positivisme, « L’amour pour principe et l’ordre pour base ; le progrès pour but », qui a fourni la devise brésilienne : Ordem e progresso1.

C’est à partir des années 1850 que les intellectuels brésiliens importèrent la philosophie positiviste. Avant d’apparaître en 1889 sur le nouveau drapeau national, cette idée de l’« Ordre et du Progrès » avait d’abord figuré sur une église érigée en 1881 en l’honneur du positivisme, qui avait déjà connu un très large succès au Brésil. Sur cette église on lisait la formule complète, dans la langue locale : « O Amor por principio e a Ordem por base ; o Progresso por fim ». Et c’est ainsi qu’Auguste Comte inspira le drapeau brésilien.

Du point de vue économique, il est utile de le rappeler, Auguste Comte était très critique envers les principes des libéraux français. Il essaya de substituer une méthode empirique à leur méthode hypothético-déductive, mais c’est surtout dans les idées que la différence se trouve.

C’est dans la 47ème leçon de son Cours de Philosophie Positive que Comte critiqua l’économie politique libérale. Il assénait d’abord et avant tout des critiques sur la méthodologie, puis passait aux principes, remettant en cause les conclusions des économistes libéraux.

Selon le penseur français, c’est surtout l’idée de la désirabilité de la réduction de l’intervention publique dans l’économie qui devait être attaquée : « Le vice fondamental de l’économie politique […] consiste directement en ce que pour avoir constaté la tendance spontanée et permanente des sociétés humaines vers un certain ordre nécessaire, elle se croit autorisée à en conclure l’inutilité de le régulariser par des institutions positives. »2

Ces objections à l’économie politique, l’économiste anglais John Stuart Mill en prouvera toute la fausseté dans August Comte and Positivism. Il prouvera ce que l’économie brésilienne a prouvé elle-même : que c’est par la liberté que prospèrent les peuples, et que c’est par l’attention qu’ils prêtent à leur intérêt qu’on peut les conduire à un état de développement supérieur. De manière assez ironique, ainsi, le Français Auguste Comte a inspiré un Brésil qui le dément complètement.

Au temps où le positivisme et l’antilibéralisme d’Auguste Comte inspiraient tant le Brésil (c’était en 1870-1890), l’économie brésilienne ne connut pas le grand progrès dont elle était capable. La croissance des dépenses publiques, entrainant de lourds déficits, et le quadruplement des droits de douane (qui de 15% passèrent à 60%), plombèrent le décollage économique qui s’initiait.

Témoin de ce phénomène, Gustave de Molinari décrivit cet état du Brésil dans le Journal des Économistes en septembre 1889 – deux mois avant que le pays, très fier du comtisme, n’inscrive sa devise sur son drapeau – et concluait : « Sans doute ces maladies financières et ces obstacles commerciaux n’empêchent pas le Brésil de prospérer et son commerce de se développer, mais ses progrès ne seraient-ils pas plus rapides encore, s’il se montrait un peu moins libéral dans son budget des dépenses et un peu plus dans son tarif des douanes ? »3

Aujourd’hui, le fait que les mots « Ordrem e progresso » se trouvent sur le drapeau de la septième économie du monde est donc assez étonnant. Car c’est par l’ouverture commerciale, c’est par la libéralisation de son économie, c’est par la redéfinition du périmètre de l’État que le Brésil a pu, au début des années 2000, s’imposer progressivement comme un géant économique.

C’est par la paix et par la liberté qu’a grandi le Brésil, ainsi nous lui proposons cette devise, qui était celle de Molinari, et qui est plus conforme à notre goût et aux leçons de l’histoire : « Paz e Liberdade ».


Sur le web.

Chaque jour de match de la coupe du monde 2014, retrouvez sur le site de l’Institut Coppet un article consacré à des aspects intellectuels d’un pays en lice ce jour-là.

  1. Cristiano Catarin, « Bandeiras e significados ».
  2. Cité dans Paul Weirich, « Auguste Comte, John Stuart Mill et l’économie politique », pp.43-44.
  3. Gustave de Molinari, « Compte rendu sur le Brésil en 1889 », Journal des Économistes, septembre 1889, p.458.