La voie de fait : une peau de chagrin ?

La voie de fait a permis de faire cesser et de réparer bon nombre d’atteintes au droit de propriété et aux libertés fondamentales. Cependant, ces dernières années, on a constaté une évolution.

Par Roseline Letteron

La première chambre civile de la Cour de cassation a rendu, le 13 mai 2014, une décision qui tire les conséquences de l’évolution de la voie de fait, instrument juridique traditionnel de protection des libertés.

À l’origine de l’affaire, un conflit local d’un intérêt bien modeste survenu en 2006. Des travaux de rénovations ont lieu sur la place publique d’Uzerches, sur laquelle elle située le commerce de Mme X. et sa terrasse. À la suite d’une modification du cloutage au sol, sa terrasse se trouve désormais incluse dans le domaine public, au point que les automobilistes stationnent désormais sur sa propriété en pensant qu’il s’agit d’un parking. La commune a en outre placé quatre éclairages sur la façade de la maison de Mme X., sans lui demander son avis et en faisant quelques dégâts puisque des cloisons intérieures ont été percées.

Invoquant une voie de fait, Mme X. demande au juge judiciaire d’ordonner sous astreinte la remise en état de sa propriété et le versement de dommages-intérêts. La Cour d’appel lui avait donné satisfaction, mais la Cour de cassation se déclare incompétente, confirmant une vision extrêmement étroite de la voie de fait déjà mise en œuvre par le tribunal des conflits.

Un titre de compétence judiciaire

La voie de fait se définit d’abord comme un titre de compétence judiciaire. Lorsque l’administration prend une décision ou commet une action très grossièrement illégale, de telle sorte qu’elle apparaît insusceptible de se rattacher à une compétence légale, l’acte est en quelque sorte dénaturé et l’administration perd son privilège de juridiction. C’est alors au juge judiciaire de faire cesser son action et de la réparer, en traitant l’administration dans les conditions du droit commun.

La voie de fait est une jurisprudence ancienne précisée par la décision Action Française du 8 avril 1935 rendue par le Tribunal des conflits, et mise en œuvre par le Conseil d’État, en particulier avec l’arrêt Carlier du 18 novembre 1949. À l’époque, la juridiction administrative acceptait volontiers de reconnaître son incompétence, car l’intervention du juge judiciaire permettait au requérant de bénéficier de mesures d’urgence dont le juge administratif était dépourvu.

Au fil des ans, la voie de fait a permis de faire cesser et de réparer bon nombre d’atteintes au droit de propriété et aux libertés fondamentales. Dans les années plus récentes cependant, on a constaté une évolution. Évolution doctrinale d’abord, et certains auteurs ont fait observer que cette compétence du juge judiciaire n’était plus utile, dès lors que la juridiction administrative dispose désormais d’une procédure de référé à peu près identique à celle du juge judiciaire. Évolution jurisprudentielle surtout, puisque la décision Commune de Chirongui du 23 janvier 2013 admet la compétence du juge de référé-liberté en matière d’atteinte au droit de propriété. Dès lors, toutes les conditions étaient réunies pour que la notion de voie de fait devienne une peau de chagrin.

Des conditions de plus en plus étroites

La récente décision du Tribunal des conflits Bergoend du 17 juin 2013 a modifié les critères de mise en œuvre de la voie de fait dans un sens restrictif. Cette tendance apparaît dans les deux hypothèses de voie de fait traditionnellement consacrées par la jurisprudence.

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Schéma du partage des compétences en matière de voie de fait Jacques Rouxel. Les Shadocks. Circa 1970.

 

L’extinction du droit de propriété

Dans la jurisprudence traditionnelle, la voie de fait s’appliquait lorsque l’administration avait commis une « atteinte grave » au droit de propriété. Désormais, c’est une véritable « extinction du droit de propriété » qui est exigée. Il s’agit en fait de recentrer la compétence judiciaire sur son domaine traditionnel, celui de l’expropriation. Par voie de conséquence, tout le contentieux des empiètements, des occupations pour les biens immobiliers, ou des confiscations pour les biens mobiliers, se trouvent donc renvoyés devant le juge administratif. Sauf hypothèse, qui d’ailleurs s’est déjà produite, d’un élu qui vient avec un engin de chantier détruire entièrement la maison d’un honnête citoyen, on ne voit pas bien ce qui reste de la voie de fait en matière de propriété.

En l’espèce, la Cour de cassation reconnaît volontiers que Mme X. a été victime d’une atteinte à son droit de propriété dès lors qu’une partie de son bien a été intégré au domaine public et que des travaux ont été faits sans son consentement. Elle observe cependant que les actions commises ne sont pas insusceptibles de se rattacher à un pouvoir légal, car il entre dans les compétences d’une commune de rénover une place publique. Surtout, elle note que Mme X. n’a pas été définitivement privée de sa propriété. Il n’y a donc pas extinction du droit de propriété au sens de l’arrêt Bergoend du 17 juin 2013, et la Cour de cassation se déclare incompétente, renvoyant la requérante devant le juge administratif.

Disons-le franchement, Mme X. n’a pas eu de chance. La décision de la Cour d’appel de Limoges qui lui donnait satisfaction datait du 20 septembre 2012, et l’arrêt Bergoend est venu bouleverser la jurisprudence avant que la Cour de cassation se soit prononcée. Doublement victime d’une atteinte à sa propriété et d’un revirement de jurisprudence, Mme X. va donc devoir s’adresser au juge administratif, huit années après les faits.

L’atteinte à la liberté individuelle

On doit désormais attendre une autre jurisprudence, portant cette fois sur la seconde condition de mise en œuvre de la théorie de la voie de fait. En effet, l’arrêt Bergoend mentionne que celle-ci s’applique à une action administrative « portant atteinte à la liberté individuelle », la jurisprudence antérieure se référant à « l’atteinte grave à la liberté fondamentale ».

Au plan conceptuel, on ne peut que se féliciter d’une telle évolution, car la notion de « liberté fondamentale » n’est guère satisfaisante. Admettre qu’une liberté est « fondamentale » revient à considérer qu’une autre liberté est moins fondamentale… Pour quels motifs établirait-on une telle hiérarchie entre les libertés et sur quels critères ?

Sur le plan pratique, l’évolution semble favorable au requérant, car l’arrêt Bergoend supprime l’exigence de gravité de l’atteinte. En revanche, la notion de liberté individuelle est relativement incertaine. Certes, on peut voir dans ce choix terminologique la volonté de se référer directement à l’article 66 de la Constitution qui énonce que la juridiction judiciaire est « gardienne de la liberté individuelle ».

La victime : l’administré

Mais cette référence ne met pas fin à toute incertitude. D’une part, l’article 66 ne vise que le principe de sûreté (« Nul ne peut être arbitrairement détenu »), mais la voie de fait, même réduite, ne s’appliquera pas aux seules atteintes à ce principe. D’autre part, la notion de liberté individuelle manque elle-même de clarté. La liberté individuelle se définit, a priori, par rapport à la liberté collective. Mais cette dernière ne donne lieu à aucune définition certaine et on ne voit d’ailleurs pas pourquoi il existerait une distinction au regard du régime juridique de sa protection.

Ainsi, la liberté de presse est-elle individuelle ou collective ? La liberté de s’exprimer dans un journal relève certainement de la liberté individuelle. Mais le droit d’éditer et de diffuser une publication, et de ne pas être saisi par l’administration comme c’était le cas dans l’affaire Action Française, relève-t-il d’une liberté individuelle ou d’une liberté collective ? Toute liberté collective n’est-elle pas finalement une liberté individuelle ? On le voit, la distinction opérée par l’arrêt Bergoend devra être éclaircie par la jurisprudence.

En attendant, la victime de cette situation demeure l’administré qui, comme Mme X., flotte entre deux ordres de juridiction sans savoir précisément à quel juge s’adresser. Alors, rêvons un peu… On nous dit que la compétence judiciaire ne se justifie plus puisque les deux ordres de juridiction ont désormais des pouvoirs identiques. Mais si elles ont des pouvoirs identiques, pourquoi existe-t-il deux ordres de juridiction ? Voilà une question qui aurait au moins le mérite de prendre en considération l’intérêt de l’administré.


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