Piketty : La démagogie fait recette !

Le Capital au XXIe siècle, par Thomas Piketty (Crédits : Seuil, tous droits réservés)

Le navet économique de l’année est avant tout un ouvrage politique visant à justifier les préconisations démagogiques de l’auteur. Analyse critique de l’ouvrage.

Par Kevan Saab.

livre_pikettyAlors qu’on croyait l’héritage marxiste mort et enterré, Thomas Piketty, économiste et longtemps caution intellectuelle du Parti Socialiste, nous propose en 2013 une étude tordue afin de surfer sur le concept tendance du 1% sur fond de lutte des classes version XXIème. Évidemment, l’ouvrage est tombé à pic pour les anticapitalistes et autres collectivistes du monde entier dont le mouvement Occupy Wall Street commençait à tomber dans l’oubli. En effet, en l’espace d’un mois, l’ouvrage s’est hissé dans le top 100 des meilleures ventes mondiales remettant le thème des inégalités plus que jamais sur tous les agendas. À titre d’exemple, Le Capital au XXIème siècle se classe deuxième des ventes de livres sur Amazon !

Commençons par résumer brièvement les thèses de Piketty pour ceux qui n’auraient pas le courage de se farcir 500 pages truffées d’inepties économiques. Le Capital au XXIème Siècle est avant tout un ouvrage politique visant à justifier les préconisations économiques de l’auteur. Parmi celles-ci les deux plus importantes sont, d’une part, l’instauration d’une taxe annuelle mondiale sur le capital sans exception (biens immobiliers, actions, œuvres d’arts, etc.) et, d’autre part, le relèvement des taux de l’impôt sur le revenu. En ce qui concerne la taxe annuelle mondiale sur le capital, Piketty recommande un taux de 1% pour les fortunes entre 1 et 5 millions de dollars, et 2% pour celles de plus de 5 millions, et laisse la porte ouverte à un taux de 0,1% pour les fortunes de moins de 200.000 dollars et de 0,5% pour celles de 200.000 à 1 million. En matière d’impôt sur le revenu, Piketty se prononce en faveur d’un taux marginal allant jusqu’à 80% pour les revenus supérieurs à 1 million (voire 500.000 dollars au cas où). Bien-sûr, pour Piketty, ces mesures sont à associer avec le développement de niveaux de gouvernance dépassant les États afin de limiter la fuite des contribuables et de leurs patrimoines tout en réduisant à néant le secret bancaire.

Piketty, soutien affiché de Hollande lors de l’élection présidentielle, ne semble visiblement pas avoir retenu la leçon de l’échec cuisant de la taxe à 75% sur les revenus de plus de 1 million. Pourtant, les multiples exils fiscaux et les maigres recettes prévues (500 millions d’euros selon Bercy) indiquent clairement que ces niveaux de taxation confiscatoires sont aussi inutiles que dangereux. Mais cela, Piketty n’en a que faire. Venons en maintenant à son projet de taxe annuelle sur le capital. Une idée de taxe en application en France depuis belle lurette sous le nom d’impôt sur la fortune ! En effet, l’ISF représente ni plus ni moins qu’une version timorée du plan Piketty. Et pourtant, malgré son assiette plus réduite que le voudrait Piketty, cet impôt représente déjà une injustice totale en matraquant bien souvent des individus à faibles salaires possédant un patrimoine ne leur rapportant pas nécessairement des revenus. Ainsi, on assiste souvent à des ventes forcées lors des héritages par exemple, les héritiers n’ayant pas les moyens de payer l’ISF inhérent au patrimoine de leurs parents. Bref, tous les fiscalistes sérieux vous le diront, l’ISF est l’archétype du mauvais impôt, contreproductif, peu rentable et complètement anti-investissement, un comble à l’heure où la France doit attirer les capitaux par tous les moyens.

Comme à l’accoutumée, cette chasse aux riches et aux possédants est une fois de plus justifiée par les écarts de revenus et de patrimoine entre les individus. Écarts qui sont pour Thomas Piketty voués à augmenter inexorablement dans un système capitaliste sans intervention de l’État. En fait, tout le livre s’acharne à démontrer scientifiquement comment et pourquoi les revenus des plus riches augmentent toujours plus vite que ceux des plus pauvres. Malheureusement pour Piketty, cette affirmation centrale du livre est tout simplement contraire à la réalité. Contrairement à ce qu’affirme Piketty, les revenus des plus pauvres et de la classe moyenne ont augmenté bien plus vite que ceux des plus riches ces 3 dernières décennies comme le rappelle très bien la Banque Mondiale (voir article de Guillaume Nicoulaud sur le sujet).

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Figure 1: SR = seuils de richesse ; SP = seuils de pauvreté. Chiffre en dollars américains de 2005 PPP (ajusté pour le pouvoir d’achat et l’inflation). Source : G. Nicoulaud, Banque Mondiale.

 

Comme le montre le tableau ci-dessus, le seuil de richesse maximum afin de faire partie des 10% les plus pauvres a bondi de 88% (corrigé pour l’inflation évidemment) en 30 ans. Parallèlement, le revenu médian a bondi de 110% ! Les riches de ce monde ont aussi vu leur revenu augmenter, mais beaucoup moins vite comme on peut le voir. Conclusion, la mondialisation et le capitalisme ont avant tout profité aux plus pauvres de ce monde.

Si Piketty choisit sciemment de ne pas montrer les effets bénéfiques de la mondialisation et du capitalisme sur les revenus des plus pauvres et des classes moyennes à l’échelle mondiale, c’est pour se concentrer sur la question des inégalités dans les pays occidentaux. Effectivement, les données de l’OCDE montrent que les revenus des 10% les plus riches ont augmenté plus vite que les revenus des 10% les plus pauvres dans la plupart des pays riches :

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Figure 2 : Évolution annuelle du revenu disponible par ménage pour l’ensemble de la population ; les 10% les moins riches (bottom decile) et les 10% les plus riches (top decile). Données corrigées pour l’inflation. Source : OCDE.

 

D’après Piketty, là où l’on constate une progression fulgurante des revenus des plus riches, celle-ci devrait être accompagnée par une relative stagnation du revenu des plus pauvres, et de l’ensemble de la population en général. Les riches accaparant toutes les nouvelles richesses créées selon la doxa gauchiste. Encore une fois, Piketty se trompe sur toute la ligne comme nous allons le voir.

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Figure 3 : Croissance annuelle des revenus disponibles des 10% les pauvres vs les 10% les plus riches (hors-inflation). En rouge, la moyenne de l’OCDE. Source : OCDE.

 

Que remarque-t-on ? Comme le montre la courbe de tendance en bleu pointillé (approximation linéaire), les hausses de revenus les plus fortes pour les 10% les plus pauvres  sont associées avec les hausses de revenus les plus élevées chez les plus riches ! En un mot l’enrichissement des pauvres et des riches va de pair. Est-ce valable pour l’ensemble de la population ? La réponse est oui :

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Figure 4 : Le point au centre du cadran représente la moyenne de l’OCDE.

 

Ici, l’association entre hausse des revenus des plus riches et hausse des revenus de l’ensemble de la population est encore plus marquée. Comme le montre très bien la courbe de tendance, il n’existe pas d’incompatibilité entre enrichissement des plus riches et enrichissement du reste de la population. Au contraire, les pays ayant connu des hausses de revenus supérieurs à la moyenne de l’OCDE pour l’ensemble de la population (points au-dessus de la ligne horizontale jaune) sont presque tous situés dans le cadran supérieur droit, c’est-à-dire dans le groupe des pays où les 10% les plus riches se sont enrichis plus vite que la moyenne de l’OCDE ces dernières années. Bref, la théorie socialiste des riches accaparant l’ensemble des hausses de revenu ne résiste pas à l’épreuve des faits.

En matière d’inégalités, Piketty note avec raison, une fois n’est pas coutume, que tous les pays n’ont pas la même politique. Ainsi, les pays anglo-saxons tels que le Canada, le Royaume-Uni, les États-Unis ou l’Australie, de culture plus libérale, tolèrent beaucoup plus facilement que les pays plus étatistes comme la France, la Suède ou encore l’Allemagne, les différences de revenus entre individus. Par conséquent, il n’est pas étonnant de voir que le fameux 1% ne s’est réellement enrichi que dans les pays anglo-saxons comme le montrent les graphiques suivants :

KS illus51KS illus52KS illus53Figure 5: Part du 1% dans le revenu national. Source: piketty.pse.ens.fr/capital21c

Première observation : seul le monde anglo-saxon a connu un enrichissement notable de ses ultra-riches. Deuxième observation : dans les autres pays développés, les revenus du fameux 1% ont augmenté bien plus modérément, voire stagné ces dernières années. Les pays anglo-saxons sont-ils à plaindre ? Devraient-ils adopter les barèmes d’impôts très progressifs en vigueur en France ou en Suède par exemple ? Sûrement pas !

Revenons à nos données de l’OCDE afin d’y voir plus clair. Comparons maintenant l’évolution des revenus parmi les pays cités en exemple par Piketty :

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Figure 6 : Évolution annuelle des revenus disponibles par ménage entre 1985 et 2008 dans les pays anglo-saxons (ajusté pour l’inflation). Source : OCDE.

 

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Figure 7 : Évolution annuelle des revenus disponibles par ménage entre 1985 et 2008 dans les pays plus égalitaires cités en exemple par Piketty (ajusté pour l’inflation). Source : OCDE.

 

Malgré les performances économiques de l’Espagne avant l’explosion de la bulle immobilière qui tire faussement vers le haut la croissance des revenus chez nos pays « égalitaristes », le constat est sans appel. De fait, les pays anglo-saxons ont connu une croissance plus importante du revenu de leurs pauvres, de leurs riches ainsi que de l’ensemble de leur population.

Pire encore, hors-Espagne, le revenu des pauvres n’a progressé que de 0,6% annuellement dans les pays égalitaristes, moitié moins que dans le monde anglo-saxon. Qui plus est, l’ensemble de la population des pays anglo-saxons a vu ses revenus progresser en moyenne de 1,93% par an contre 1,30% dans les pays égalitaristes. Là encore, on remarque que l’enrichissement des plus riches n’est en aucun cas incompatible avec l’enrichissement du reste de la population. Au contraire, les résultats observés montrent clairement que les pays les plus capitalistes sont justement ceux dont les revenus des plus pauvres et des citoyens ordinaires augmentent le plus vite. Par clémence, passons sous silence l’épidémie de chômage structurel qui frappe des pays comme l’Italie ou la France, ou encore leurs dettes publiques hors de contrôle afin de ne pas trop noircir le tableau, deux fléaux qui ont aussi touché la Suède, le Danemark ou encore l’Allemagne avant la mise en œuvre de profondes réformes libérales.

Pour prouver ses théories, Piketty pose en clé de voûte de l’ensemble de son œuvre l’inégalité suivante : r > g, où r représente la croissance des profits et g la croissance de l’économie. Cette formule, aussi fausse que ridicule, est proprement mise en miettes par Charles Gave dans un article récent dont je conseille fortement la lecture.

Enfin, Piketty ne serait bien-sûr pas un bon économiste de gauche s’il ne s’arrogeait pas le droit de porter des jugements moraux sur tout un chacun. Ici, le jugement principal porte sur le mérite et la valeur des ultra-riches. Rien de nouveau. En effet, on retrouve comme constante chez les intellectuels de gauche la volonté de dicter eux-mêmes le salaire, la marge de profit ou encore le prix de tous les biens et agents d’une économie. Le prétexte est toujours le même : le marché fait mal les choses !

Piketty cite notamment un exemple concret qui mérite d’être disséqué afin de montrer clairement la fausseté du raisonnement qui est le sien. Prenant pour exemple Liliane Bettencourt, Bill Gates puis Steve Jobs, Piketty s’interroge sur les raisons pouvant expliquer l’évolution de leurs fortunes respectives. Commençons par le cas Bettencourt qui irrite fortement l’ami Piketty. Liliane Bettencourt, fille du fondateur de l’Oréal et aujourd’hui première actionnaire du groupe, a eu une vie dorée grâce au labeur de ses parents. Est-ce un crime ? Certainement pas. Aurait-on mieux fait de taxer lourdement l’héritage d’une vie de travail de ses parents ? Bien sûr que non ! En effet, comme le rappelle très bien Milton Friedman (voir cette vidéo), nous vivons dans une société où la famille joue un rôle prépondérant. La plupart des parents se dévouant corps et âmes dans leurs vies professionnelles afin de donner à leurs enfants la meilleure enfance possible, la meilleure éducation et, dans la mesure du possible, l’ultime fruit de leur vie de labeur sous la forme de la maison ou bien de l’entreprise familiale par exemple. Vouloir ponctionner ces dons ayant déjà été soumis à l’impôt du vivant des personnes, je le rappelle, c’est vouloir ni plus ni moins détruire les liens familiaux fondamentaux au cœur de notre société. Pire, une taxe confiscatoire sur l’héritage pousserait sans aucun doute les personnes fortunées à gaspiller leurs fortunes en frivolité avant leur mort, au lieu de léguer leur capital, leurs entreprises intacts pour leurs proches, appauvrissant dans la foulée l’ensemble de la société. Revenons maintenant à Mme Bettencourt, dont la fortune a cru à un rythme de 13% entre 1990 et 2010 (avec inflation) selon Piketty (voir p. 398 du livre) bien que Liliane Bettencourt n’ait jamais vraiment travaillé de sa vie. Piketty compare cette situation avec celle de Bill Gates, dont le travail acharné et la créativité ont révolutionné l’informatique. Pour Piketty, le fait que Bill Gates et Liliane Bettencourt soient presque ex-æquo en matière de fortune n’est pas normal et, plus grave, que leurs fortunes continuent à augmenter rapidement alors qu’ils ont tous les deux arrêté de travailler relève de l’injustice.

Ce raisonnement est d’une telle mauvaise foi intellectuelle qu’il nous faut prendre un peu de recul pour comprendre à quel point il est malhonnête. Tout d’abord, s’intéresser à l’évolution historique des fortunes de ceux qui sont aujourd’hui dans le classement Forbes, c’est commettre un biais de sélection monumental comme le souligne très bien Guillaume Nicoulaud ici. En réalité, le classement Forbes est bien plus fluide qu’il n’y parait. Si certains arrivent à faire progresser leur fortune rapidement, la majorité des milliardaires présents dans le top 100 en 2005 n’y était plus dès 2013 ! Ainsi, l’évolution des fortunes personnelles de Bill Gates et de Liliane Bettencourt représente avant tout des exceptions enviables plus que des règles générales. Enfin, en ce qui concerne la hausse continue de ces fortunes, rappelons qu’elle est essentiellement due aux bonnes performances boursières du groupe l’Oréal pour Bettencourt et de Microsoft pour Gates. Un investisseur avisé ayant fait les mêmes choix aurait pu facilement obtenir les mêmes résultats.

Passons maintenant à la comparaison Bill Gates vs Steve Jobs. Piketty fait preuve de beaucoup de clémence envers l’ex-PDG d’Apple le décrivant comme un entrepreneur de génie, qui méritait sa fortune plus que quiconque. En opposant Jobs et Gates, on ressent là un manque d’estime pour le fondateur de Microsoft malheureusement passé de mode ces dernières années depuis que Apple est redevenue la marque « cool » et « tendance » alors que Microsoft se ringardisait. Passons outre la méconnaissance de Piketty pour les apports titanesques de Gates à l’informatique moderne et allons directement à la remarque la plus grotesque de Piketty sur le différentiel Jobs vs Gates. Pour Piketty, la fortune de Steve Jobs à son pic n’était que de 8 milliards de dollars en 2011 contre 59 milliards pour Gates alors que ce dernier était, je cite, « moins créatif ». Remarque on ne peut plus ridicule quand on connaît un peu l’histoire de l’actionnariat de Microsoft et d’Apple. Rappelons qu’à sa mort Jobs ne détenait que 0,5% d’Apple, alors qu’il détenait 7,4% de Disney, ce qui explique pourquoi sa fortune n’a que marginalement bénéficié du boom des actions Apple. Pourquoi une telle situation ? Parce-que Steve Jobs fut éjecté de la compagnie qu’il fonda en 1985 suite à des problèmes internes avant d’y revenir avec brio en 1998. Rien de tel pour Bill Gates qui possède encore aujourd’hui 4% de Microsoft et dont l’action a eu un retour de près de 1250% en 20 ans. Bref, encore une fois, Piketty se prend magistralement les pieds dans le tapis en tentant d’administrer des jugements de valeurs sur des questions complexes auxquelles il ne comprend visiblement pas grand-chose.

Il reste évidemment beaucoup à dire sur l’ouvrage de Piketty. Malgré ses fautes évidentes et son contre-sens historique total, il semblerait que la démagogie ait encore de beaux jours devant elle au vu des ventes impressionnantes du livre. Qui sait, cela pourrait bien propulser Thomas Piketty dans le club fermé des 1% les plus riches, ce qui serait le comble du comble pour la nouvelle coqueluche intellectuelle du mouvement Occupy Wall Street.


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