Un périple autour du monde. Safety first

Sécurité

Deux frères partis sur les routes depuis deux ans, traversent les frontières, les villes et les campagnes à l’occasion d’un tour du monde à durée indéterminée, sans casques ni golden-parachutes. Récit.

Parce qu’un con qui marche va toujours plus loin qu’un intellectuel assis, deux frères sont partis sur les routes depuis deux ans, traversent les frontières, les villes et les campagnes à l’occasion d’un tour du monde à durée indéterminée, sans casques ni golden-parachutes. Depuis deux ans en Australie désormais, ils livrent leurs impressions sur des expériences qui les ont marqués.

Aujourd’hui, leur regard s’arrête sur la culture de la sécurité.

Par Greg.

img contrepoints353Après bientôt 2 ans en Australie, il faut bien se rendre à l’évidence, ce pays n’a rien de Mad Max ou Crocodile Dundee. Pourtant largement adepte de la gonflette, de protéines et recouvert de tatouages, l’ouvrier est tous les matins sensibilisé infantilisé aux vilains risques mortels qu’il court à travailler sur un chantier de construction.

Remettons les choses dans leur contexte. Je travaille à Port Hedland, située à l’ouest de l’Australie. Cette ville est célèbre pour ses salaires à 5 chiffres, sa prédominance masculine, son soleil de plomb 365 jours par an, son humidité insupportable, le sable à perte de vue et son port exportant des centaines de millions de tonnes de minerai de fer chaque année.

Parmi les milliers d’entreprises officiant ici, les plus grosses sont bien connues pour honorer avec beaucoup de zèle les normes de sécurité mises en place par WorkSafe, un organisme étatique qui ne veut que votre bien. Voici un petit plongeon au cœur d’une journée de travail normale chez Tenix, les champions de la Safety.

Avant de mettre la main à la pâte, il vous faut deux choses :

  • votre White Card attestant que vous connaissez les risques de la construction (4 heures de powerpoint sur internet),
  • les Inductions des entreprises y travaillant. Identiques à la WhiteCard, elles prennent de 20 minutes à plusieurs jours.

6h15, un peu d’avance pour prendre un café, mais surtout passer à l’éthylotest. Plus de 0.0000mg/l et vous pouvez rentrer chez vous.

6h30 commence le Pre-start meeting où les travailleurs découvrent le programme de la journée. Rituel classique de n’importe quel chantier. Puis un OHS representative (Occupational health and safety), un Monsieur Sécurité donne le même speech que la veille à quelque mots près. Il expliquera les dangers inhérents à travailler sur un chantier de construction (machines, trous, etc.), les actions à entreprendre (éviter les machines, baliser les trous, etc), et les indispensables PPE (Personal protective equipment) que vous devez avoir avec vous à tout moment : chaussures coquées, pantalon à bandes réfléchissantes (c’est la journée, oui oui), chemise manches longues réfléchissante, gants, lunettes de protection, casque de chantier et une collerette autour de ce dernier pour vous protéger du soleil.  Vous voila bien équipé.

Sécurité

Pour finir notre M. Sécurité insistera longuement sur la température caniculaire du jour et sur votre hydratation. On est gentil et on boit son eau ok ? Sa dernière phrase résumera à elle seule la lobotomie qui vous est infligée : « Have a Good Safe Day ! ».

En général il y a toujours un second Mr Safety pour en rajouter une couche, qui nous rappellera par exemple que rouler à plus de 10km/h c’est pas bien, qu’on attend quelques camions de terre aujourd’hui et qu’il faut faire très attention à ne pas se faire écraser. C’est pour votre bien, au cas où vous ne  verriez pas arriver le road train vous foncer dessus à 10km/h avec ses 4 remorques. Si par malheur un incident s’est produit la veille sur un chantier, n’importe où ailleurs en Australie, les faits vous seront décrits avec un minutieux sadisme, vous pourriez être le prochain.

Pour éviter foulures et autres petits tracas du même acabit, tout le monde se met en cercle et s’étire lors d’une rapide séance d’échauffements obligatoire.

Il est 7 heures, mais comme aujourd’hui est lundi, pas question d’aller travailler sans avoir rempli les JSEA (Job Safety and Environnement Analysis). Les JSEA sont un moment récréatif avec tous vos collègues. Il consiste à remplir des formulaires d’analyse des risques pour chaque tâche. Si vous conduisez une pelle, vous remplirez un JSEA « Excavating » par exemple. À l’intérieur il vous faudra décrire chaque risque rencontré avec cette pelle, la gravité / occurence du risque, la manière de le maîtriser et la gravité / occurence du risque contrôlé. Un exemple ?

– Monter dans la pelle / Risque de glissade, chute / Modéré / Faire attention, PPE, 3 points de contact pour monter / Faible

C’est con n’est-ce pas ? Ce n’est que le début. Il faudra également ajouter « Faire le plein de carburant », « Creuser un trou », « Se déplacer », « Descendre de la machine », « Garer la machine », et j’en oublie. En général c’est 2 pages de copie à se taper pour chaque tâche. Si votre outil de travail est un râteau pour ratisser des feuilles, votre JSEA s’appellera « Manual handling ». Vous pensiez y réchapper ? Haha.

7h30, on peut maintenant travailler, mais avant tout il vous faut remplir un Take 5 (trad : Prenez 5 minutes). Il s’agit d’une petite fiche à remplir avant chaque travail pour prendre conscience des risques encourus. Ca semble redondant n’est-ce pas ? Il est là pour vous faire perdre 5 minutes et vous rappeler les dangers inhérents à la tâche que vous allez attaquer. Techniquement c’est la même chose qu’un JSEA en plus court. Tous les Take 5 sont collectés par M. Sécurité qui vous grondera si vous n’en avez pas rempli assez.

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8h, les ouvriers partent au travail, rassurés d’être encore sains et saufs. Les opérateurs de machine ont évidemment tous leur Ticket (un permis, comme un CACES) sur eux et ont au début du chantier passé un VOC (Verification Of Competency) au cas où ils auraient trouvé leur Ticket dans un Kinder surprise. Pour le bien être de tout le monde sur le gentil chantier, un nombre incroyable de jobs nécessite un Ticket, pas seulement les opérateurs. Vous pensez faire du Trafic Management (tenir un panneau Stop / Ralentir au bord de la route, poser des cônes et des panneaux) sans ticket ? Hors de question, et ça vous prendra 3 jours de formation. Entrer dans un espace confiné comme une cuve ou un gros tuyau (Confined Space Ticket), utiliser une torche au butane (Hot Work Permit), accrocher n’importe quoi avec des sangles (Dogman. 3 niveaux différents), travailler en hauteur (Working at Heights), utiliser un échafaudage (Scaffholding, 3 niveaux également) ? Impossible. Le graal de l’ouvrier est de posséder tous ses tickets après 1 mois dans un centre de formation et quelques milliers de dollars.

Vous travaillez avec entrain quand soudain c’est le drame. Un danger !  Une tranchée n’a pas été entourée de rubalise. Il n’y a pas de temps à perdre… il faut remplir une Hazard Card (Carte danger), décrire la nature du risque et l’action à entreprendre. Théoriquement vous êtes censé la faire signer par votre chef d’équipe mais le danger ne peut pas attendre, vous courez chercher de la rubalise, il y a des vies en jeu. Chaque danger, aussi minime soit-il, fait l’objet d’une hazard card que M. Sécurité aime collectionner sur son mur. À la fin du mois il récompensera l’auteur du plus grand nombre de cartes d’un Kinder bon d’achat de 50$. J’ai réparé un urinoir (enlever 4 vis, remettre 4 vis) avec une collègue récemment. Elle a été félicitée pour ce superbe travail et a gagné deux tablettes de chocolat. On n’est pas loin du Kinder n’est-ce pas ? Si vous non plus vous ne comprenez pas, bienvenue au club.

Revenons à nos moutons car vous devez maintenant couper un bout de béton. Malheureusement la scie à béton n’a pas été étiquetée. Or, chaque équipement doit être étiqueté, attestant de son bon fonctionnement et de sa sûreté. Le béton attendra.

De la même manière si vous devez utiliser un produit chimique comme de la colle PVC par exemple, il faut d’abord signer le MSDS (Material safety data sheet) qui lui est associé comprenant les instructions de manipulation et les risques de contact/inhalation/etc.

Le temps est couvert aujourd’hui, les lunettes de soleil sont trop sombres. Ne pensez pas les enlever nonchalamment au milieu de toute cette poussière. Allez vite chercher une paire non teintée.

Vous vous êtes trompé ce matin, votre pantalon n’a pas de bandes réfléchissantes ! « Mais m’sieur, il fait jour, on s’en fout un peu non ? ». Non ? Ah non en fait, il faut retourner à la maison vous changer.

La fin de semaine se clôture en général avec des bières un Toolbox Meeting de 30 minutes où l’accent sera mis sur un sujet particulier. Le dernier en date : la manœuvre arrière, les dangers de reculer avec une machine. Pour faire simple le message était « si vous présentez un danger à votre travail en reculant, vous l’êtes aussi à l’extérieur et un jour vous écraserez vos enfants ». Pour s’assurer d’une lobotomie bien réussie, la séance s’achève sur une vidéo d’accidents de chantier et d’enfants mutilés, le tout sur du James Blunt. Powerpoint et Windows movie maker sont des armes de destruction massive de cerveaux.

Finalement notre australien culturiste tatoué a l’air beaucoup moins méchant quand il lève la main pour participer à la réunion sécurité. Même les vieux qui viennent de régions reculées et qui ont connu les mines il y a 30 ans sont convertis au dieu Sécurité. Et si leur budget était serré, qu’ils devaient grappiller chaque dollar pour avoir un chantier bénéficiaire, gâcheraient-ils autant de temps à infantiliser les gens ?

>Le plus triste c’est que les chantiers ne font que refléter la mentalité du pays. La plupart des locaux ont fait 3 fois le tour de l’Australie en bus sur-équipé avec leur voiture attachée derrière et passent toutes leurs vacances à Bali dans le même resort car la nourriture est sûre, la chambre est propre et le menu écrit en anglais. La culture australienne « barbecue – bières – pêche » a bien survêcu, mais elle s’est empêtrée dans une épaisse couche de guimauve.

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