Le séisme européen annonce un tsunami

Malgré leur victoire parfois éclatante, les partis eurosceptiques restent très minoritaires au sein du Parlement Européen.

Par Stéphane Montabert.

Européennes 2014

Dès dimanche soir le choc était perceptible dans les états-majors des partis et sur les plateaux de télévision: les affreux eurosceptiques avaient fait une poussée terrible à travers le continent. On aurait tort, pourtant, d’y voir la moindre remise en question de la politique européenne.

Personne ne nie le changement dans nombre de pays d’Europe. Au Danemark, en France, en Grande-Bretagne, en Irlande, en Belgique, les adversaires de l’Union Européenne sont en tête ; en Pologne, Lettonie, Finlande, Hongrie ou en Italie, ils arrivent en deuxième position, et dans d’autres pays encore ils sont bien placés. Malgré quelques contre-performances relatives (comme Geert Wilders au Pays-Bas) les mouvements « eurosceptiques » font désormais partie du paysage.

Cela ne suffira bien sûr pas à changer quoi que ce soit à Bruxelles. Malgré leur victoire parfois éclatante, les partis eurosceptiques restent très minoritaires au sein du Parlement Européen. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’ils réussissent à s’entendre ; un groupe parlementaire européen doit représenter 7 nationalités différentes. Les différences entre le UKIP anglais, le Front National français ou le N-VA belge n’ont rien de cosmétique.

Ces explications de circonstances ne doivent pas cacher l’axiome fondamental de la construction européenne qui explique à lui seul pourquoi rien ne changera de ce côté-là : l’Union Européenne se bâtit sans les peuples.

Le Parlement Européen n’a pratiquement aucun pouvoir. Outre son organisation incroyablement inefficace – qu’on imagine la qualité des débats entre 751 députés européens dans plus d’une dizaine de langues ! – ses capacités législatives sont extrêmement limitées. Il ne peut pas proposer de loi et doit composer à égalité avec un Conseil de l’Europe non-élu. Le pouvoir de ces deux institutions s’efface lui-même devant les prérogatives de la Commission Européenne.

La situation institutionnelle de l’UE ne doit rien au hasard. L’UE s’est construite sur l’idée que les peuples étaient intimement liés aux notions de patriotisme et de nation, deux concepts combattus avec énergie par les élites aux sources de l’institution. Impossible pourtant de nier les dernières apparences de la démocratie; la solution vint sous la forme d’un simulacre de pouvoir législatif, un parlement inutile où des politiciens sur le retour – mais élus par les citoyens de toute l’Union – pourraient éventuellement couler une retraite paisible. Le Parlement Européen était né.

L’élection d’un Parlement Européen est donc un exercice amusant, mais sans conséquence. La construction européenne se poursuivra quelle que soit la composition sortie des urnes, comme nous le verrons assez vite.

La poussée des euro-sceptiques a tout de même eu quelques effets, mais il s’agit surtout de conséquences nationales.

Passons rapidement sur la Belgique, encore une fois en quête d’un gouvernement, pour nous attarder sur les deux pays où quelque chose s’est réellement passé ce week-end : la France et le Royaume-Uni.

Le penSi l’UE a été secouée par un séisme, la France en a clairement été l’épicentre. Les sondages montraient une poussée du Front National de Marine Le Pen, mais le scrutin lui a offert une première place avec les honneurs.

En vieux renards de la politique, divers porte-paroles et analystes ont tenté de nier l’évidence, citant par exemple le faible taux de participation. Outre une approche inquiétante pour leurs propres formations politiques – si 56% des Français sont restés chez eux et que le FN n’a eu « que » 24,5% des voix de ceux qui se sont déplacés, que penser alors des 14,5% du PS ? – cela supposerait que les abstentionnistes appartiennent aux autres partis ; les sondages montrent qu’il n’en est rien. L’abstentionnisme a touché toutes les formations politiques sans en épargner aucune.

Le Front National est désormais le premier parti de France. C’est un fait indiscutable. L’UMP est au second plan et le PS loin derrière. Voilà qui doit semer le trouble à l’Élysée : la perspective d’un second tour entre François Hollande et Marine Le Pen en 2017 s’éloigne. Cette configuration, la seule à donner une chance de réélection à un président conspué de toute part, impliquait que le PS parvienne au second tour ; le maigre espoir semble très compromis. Incapable une fois parvenue au pouvoir, la gauche française aura été laminée en un temps record.

FarageLe bipartisme n’a pas éclaté qu’en France. Au Royaume-Uni, le UKIP (« You Keep »), le parti pour l’indépendance, est arrivé en tête du scrutin, battant à la fois travaillistes et conservateurs – un résultat inédit depuis 1906, ce qui donne une idée de l’exploit. Nigel Farage est réputé pour ses interventions au Parlement Européen, où il ne cesse de dénoncer l’incurie de l’assemblée et l’absurdité constructiviste du projet européen ; parfaitement respectable, M. Farage ne saurait être le sujet d’une tentative de diabolisation en règle. Les Anglais ne seront pas dupes et pareille manœuvre arrive trop tard. Il y a donc fort à croire qu’un boulevard politique s’ouvre devant lui, même s’il aura peut-être plus de mal à faire un score aussi important aux élections générales de 2015.

Le véritable danger pour l’Union Européenne vient de là. Les conservateurs de M. Cameron pensaient avoir fait l’essentiel en promettant vaguement un référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE en 2017 ; le UKIP vient de leur couper l’herbe sous le pied. Non seulement ce référendum aura bien lieu, mais il surviendra peut-être même plus tôt et la décision de quitter l’UE pourrait l’emporter. Le départ des Britanniques fera s’effondrer l’Union Européenne comme un château de cartes. Comme le dit M. Farage:

Je ne veux pas seulement que la Grande-Bretagne quitte l’Union européenne, je veux que l’Europe abandonne l’Union européenne (…) Je ne crois pas que ce drapeau, cet hymne, et ce président dont personne ne connaît vraiment le nom représentent ce que l’Europe devrait être.

Je pense que jusqu’à maintenant l’intégration européenne, que vous le vouliez ou non, semblait inévitable et je pense que ce sentiment va disparaître avec les résultats de ce soir.

Ceux qui espèrent quoi que ce soit d’un Parlement Européen en seront pour leurs frais. Heureusement, ce n’est pas la seule façon d’en finir avec cette bureaucratie absurde.


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