Drogue et prostitution au secours du PIB

L’économie souterraine sera désormais intégrée dans les chiffres du PIB selon les instructions du Parlement Européen.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

Prostitution

Rapportée par le Huffington Post, on pourrait croire la nouvelle directement sortie d’une rubrique insolite : l’institut officiel de statistique italien, l’ISTAT, se chargera dès la rentrée d’intégrer les données de « l’économie souterraine », drogue et prostitution, dans ses calculs de la performance économique italienne…

Les revenus estimés du trafic de substances illicites et du sexe tarifé devraient ainsi gonfler la croissance du Produit Intérieur Brut d’un pourcent de plus que prévu, à 2,4%. Un pourcent !

N’allez pas croire que ce léger changement statistique soit l’effet d’une magouille décidée en douce dans les couloirs de Rome. Au contraire, la péninsule italienne ne fait que suivre les instructions du Parlement Européen. En février, celui-ci a demandé aux États-membres de comptabiliser l’économie souterraine dans le PIB dès septembre 2014. Par souci d’équité, affirme-t-on.

Certains membres de l’UE – les Pays-Bas pour ne pas les nommer – disposent en effet des revenus officiels liés à la consommation du cannabis, légale dans leur pays. Ils comptabilisent donc cette activité économique dans les chiffres de leur PIB, à l’inverse de ceux qui interdisent ces pratiques. Mais, on s’en doute, interdire la vente de drogue n’empêche certainement pas l’activité économique correspondante d’avoir lieu… Voilà qui « fausse » donc la mesure du PIB.

Lorsqu’on sait que le PIB gouverne la répartition des contributions au budget européen, on comprend mieux l’intérêt de ces discussions. C’est une histoire de gros sous. Mais cela va plus loin, car si un PIB plus élevé signifie une contribution plus haute au budget européen, il permet aussi d’embellir artificiellement la situation économique d’un pays. Les avantages semblent largement l’emporter sur les inconvénients dans l’esprit de nos gouvernants, et tant pis pour la morale juridique :

[Selon Eurostat,] les PIB finlandais et suédois pourraient augmenter de 4 à 5 points grâce à la prise en compte des nouveaux chiffres. Les États-Unis, qui ont appliqué ce calcul dès juillet 2013, avaient connu une hausse de 3% de leur produit intérieur brut, tandis que la Grèce avait vu le sien bondir de 25% en 2006, grâce à la prise en considération de la prostitution et du blanchiment d’argent.

En 2012, la banque nationale italienne estimait même que les revenus de la drogue et de la prostitution représentaient l’équivalent de 10,9% du PIB. Dans son calcul, l’Italie prend déjà en compte depuis 2008 les revenus des entreprises qui ne payent pas d’impôt pour un montant qui représente entre 16 et 17% du PIB annuel.

Prostitution, commerce de drogue, blanchiment d’argent, mafia : on a la croissance qu’on peut ! Malheureusement, comme son nom l’indique, l’économie souterraine est souterraine. Cette lapalissade reflète la difficulté à évaluer correctement des données essentiellement occultes. Difficile d’envoyer des réviseurs de compte examiner la trésorerie d’un gang de vendeurs de drogue. Pas de cabinet d’audit non plus pour les filières de trafic d’êtres humains, les travailleurs au noir, les receleurs de cambriolages, les fraudeurs à la TVA, les maisons de jeu clandestines ou les vendeurs à la sauvette sur les marchés…

On peut bien sûr extrapoler à partir des rapports de police, des sondages, ou l’examen des eaux usées qui révèle parfois quelques surprises, mais cela reste des approximations. L’ISTAT se plaint ainsi qu’il soit « très difficile » d’estimer la valeur d’activités illégales et donc non déclarées par définition, sans pour autant y renoncer. Si les statisticiens sont irrités, les politiciens voient une aubaine. L’économie occulte et son évolution invérifiable feront d’excellentes variables d’ajustement.

L’économie souterraine existe, c’est un fait, et sa prise en compte revient à donner une image plus réaliste de l’activité économique d’un pays, nonobstant les énormes problèmes d’exactitude soulevés plus haut. Mais comment tolérer que la « bonne santé » d’un pays soit mesurée à l’aide d’activités que l’État s’applique justement à combattre ?

La schizophrénie guette, puisqu’il sera d’autant plus difficile de lutter contre une activité illicite qu’elle contribue au PIB national… On fait ressortir au grand jour – et sous un éclairage favorable – des activités que l’on s’évertue à juguler, une autre façon de retomber sur l’absurdité des taxes sur les activités illégales. Comme le résume le député conservateur britannique Mark Garnier à l’aide d’une formule limpide, « on demande aux gouvernements de quantifier l’ampleur de l’échec de leur politique. »

In fine, le plus gros problème tient à l’évolution de cette économie souterraine. Même si de temps à autre il sera tentant de la faire décroître pour accentuer la mauvaise santé d’un pays – par exemple lorsqu’un gouvernement d’alternance se fait un plaisir de tailler un costume à l’équipe sortante, ou lorsqu’il s’agit de plaider une rallonge auprès de diverses institutions internationales – la plupart du temps les politiciens seront juste enclins à accentuer le poids de l’économie souterraine dans les chiffres finaux, juste pour rendre présentable un PIB où l’économie officielle est sans cesse mise à mal par leurs propres efforts.

Des libéraux pourraient penser que cette « reconnaissance » de l’économie souterraine poussera les politiciens à cesser de punir des vices qui ne sont pas des crimes ; je pense que tout au contraire ils seront enclins à rendre illégales encore plus d’activités économiques, de façon à les pousser dans le caveau obscur de l’économie souterraine d’où ils pourront tirer tous les chiffres qu’ils veulent au moment de faire le bilan. De plus, bien des activités illicites ne respectent pas non plus le droit de propriété.

Au-delà de l’anecdote, l’intégration de l’économie souterraine dans le PIB – ou la recherche de nouveaux indicateurs exotiques pour mesurer l’état d’un pays – s’apparente moins à la recherche de la vérité, une vérité mesurable et comparable, qu’à une fuite en avant. Devant l’impossibilité d’arriver à des résultats positifs, il semble que la classe politique occidentale cherche de nouvelles façons de maquiller ses piètres performances.

La prochaine fois que vous entendrez des politiciens annoncer joyeusement que la croissance « repart à la hausse », demandez-vous combien de tonnes de drogue ont été écoulées.


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