Quel est le vrai secret du capitalisme ?

Hernando de Soto

L’économiste péruvien Hernando de Soto explique pourquoi le capitalisme marche à certains endroits et pas à d’autres.

Par Hernando de Soto.

Hernando de Soto
Hernando de Soto

Imaginez un pays où personne ne pourrait savoir qui est propriétaire de quoi, où on ne pourrait pas s’assurer facilement d’une adresse, où on ne pourrait forcer personne à payer ses dettes, où on aurait toutes les peines du monde à convertir en argent un bien matériel, où on ne pourrait pas diviser en parts les titres de propriété, où la description des capitaux ne serait pas normalisée de sorte qu’on ne saurait pas les comparer, et où les règles qui régissent la propriété changeraient d’un quartier à l’autre voire d’une rue à l’autre. Vous venez de faire connaissance avec à la vie réelle d’un pays en voie de développement ou anciennement communiste.

Plus précisément, vous venez d’imaginer la vie de 80 % de sa population, qui est aussi radicalement coupée de son élite occidentalisée que les Blancs et les Noirs d’Afrique du Sud pouvaient être divisés par l’Apartheid. Cette majorité de 80 % n’est pas, comme les Occidentaux se la figurent souvent, désespérément pauvre. En dépit de leur évidente pauvreté, même ceux qui vivent sous le régime le plus grossièrement inégalitaire possèdent bien plus de ressources que quiconque l’a jamais appréhendé. Ce qu’elle possède, cependant, ne se présente pas de telle manière qu’on puisse en tirer une valeur supplémentaire.

Si vous faites un pas en-dehors du Nile Hitlon, ce que vous laissez derrière vous n’est pas le monde high-tech des ordinateurs ou des machines à glace, de la télévision par satellite et du Viagra. Toutes ces choses-là, le peuple du Caire y a accès. Non, ce que vous laissez derrière vous, c’est le monde où la loi protège les transactions sur les titres de propriété. Prendre une hypothèque, pour investir dans une richesse supplémentaire, est hors de leur portée y compris de certains habitants du Caire qui vous frapperaient comme étant plutôt riches. En-dehors du Caire, certains des plus pauvres des pauvres vivent dans un quartier de vieilles tombes qu’on appelle la Cité des Morts. Mais en fait, c’est presque la totalité du Caire qui est une cité des morts ; la cité d’un capital qui reste sans vie, d’actifs auxquels on ne peut donner qu’une fraction de leur valeur. Les institutions qui lui donneraient vie, à ce capital, celles qui permettent de garantir les intérêts des tierces parties par du travail et des biens n’y existent pas. Pour comprendre comment cela est possible, il faut revenir aux États-Unis du XIXème siècle, lorsque ceux-ci se taillaient une société sur des terres sauvages. Les États-Unis avaient hérité de la Grande-Bretagne non seulement un droit du sol fantastiquement complexe mais aussi un système conflictuel d’attributions des terres.

Le même hectare pouvait appartenir à quelqu’un pour l’avoir reçu au titre d’une vaste attribution de la Couronne britannique, à un autre qui affirmait l’avoir acheté à une tribu indienne, et à un troisième qui l’avait accepté d’une législature d’état à titre de salaire et il se pouvait en outre qu’aucun d’entre eux n’ait jamais posé les yeux sur le terrain en cause.

Entre-temps, le pays se couvrait d’immigrants qui posaient des bornes, labouraient les champs, construisaient des maisons, aliénaient leurs titres immobiliers et se faisaient crédit bien avant que les Etats leur aient reconnu un quelconque Droit de le faire. C’était l’époque des pionniers et de l’Ouest sauvage. Une des raisons pour lesquels il était si sauvage est que ces pionniers, pour la plupart occupants sans titre, affirmaient que c’était leur travail, non des morceaux de papier ou des tracés arbitraires sur une carte qui, ayant donné à la terre sa valeur, fondaient la propriété.

Ils pensaient que s’ils occupaient la terre et lui donnaient de la valeur avec des maisons et des fermes, elle leur appartenait. Les hommes de l’État, local et fédéral, pensaient autrement. Les hommes de l’État envoyaient des soldats pour brûler les fermes, détruire les bâtiments. Les colons se défendaient. Lorsqu’ils étaient partis, les colons reconstruisaient et recommençaient à travailler la terre. Ce passé-là, c’est le présent du Tiers monde.

Une révolution surprise

Avant 1950, la plupart des pays du Tiers monde étaient organisées en sociétés rurales qui eussent amené un Européen du XVIIIème siècle à se sentir tout à fait chez lui. La plupart des gens travaillaient la terre, que possédaient un petit nombre de grands propriétaires fonciers certains d’entre eux appartenant à l’oligarchie indigène, les autres étant des planteurs coloniaux. Les villes étaient petites et jouaient le rôle de marchés et de ports plutôt que de centres industriels. Elles étaient dominées par des élites mercantiles qui protégeaient leurs intérêts sous d’épaisses couches de règles et de réglementations.

A partir de 1950 commence dans le Tiers monde une révolution semblable aux ruptures sociales et économiques qui s’étaient produites en Europe aux alentours de l’année 1800. De nouvelles machines réduisent la demande de travail agricole en même temps que de nouveaux médicaments et méthodes d’hygiène réduisent le taux de mortalité infantile et allongent l’espérance de vie. Bientôt, on voit des centaines de milliers de personnes cheminer le long des routes nouvellement tracées, vers ces villes qui ont l’air tellement attirantes dans les programmes de radio qui viennent de se créer. La population des villes augmente rapidement. En Chine, plus de 100 millions de personnes ont quitté les campagnes pour s’installer dans les villes depuis 1979. Entre 1950 et 1998, la population de Port-au-Prince en Haïti s’est accrue de 140 000 à 1,5 million ; vers 1998, elle approchait les 2 millions. Presque les deux tiers de ces gens vivent dans des bidonvilles. Ce nouvel afflux de citadins mettait déjà les experts au désespoir en 1973, bien avant que le plus gros afflux se soit produit.


« Tout se passe comme si la ville était en train de partir en lambeaux », écrivait l’architecte Albert Mangonese. « Une construction anarchique, partout, n’importe comment. Le système des égouts est incapable d’évacuer les eaux de pluie, il se bouche quotidiennement. La population se concentre dans des zones précises où il n’existe aucune infrastructure sanitaire… Les trottoirs de l’avenue Dessalines sont littéralement occupées par de petits vendeurs… la ville est devenue invivable ».

Bien peu sont ceux qui avaient pressenti cette énorme transformation des modes de vie et des manières de travailler. Les théories du développement à la mode voulaient alors amener le développement aux campagnes. Les paysans n’étaient pas censés venir dans les villes à la recherche u XXème siècle. Et pourtant, il en est venu des dizaines de millions, malgré toutes les réactions d’hostilité. Ils se heurtaient à un mur impénétrable de règles qui leur barraient l’accès aux activités légales dans l’économie et la société. Il était terriblement difficile à ces nouveaux citadins d’acquérir légalement un logement, de faire officiellement des affaires, ou de trouver des emplois qui ne soient pas au noir.

Les obstacles à la légalité

Pour nous faire une idée des difficultés de la vie pour un immigrant, mon équipe de recherche et moi-même avons ouvert un petit atelier de vêtements dans les faubourgs de Lima. Notre projet était de créer une nouvelle entreprise en toute légalité. L’équipe s’est donc mise à remplir les formulaires, à faire la queue, et à faire les trajets en bus au centre de Lima pour obtenir toutes les autorisations nécessaires à l’ouverture au Pérou d’une petite entreprise suivant la lettre de la loi. Elle y a passé six heures par jour pour finalement enregistrer l’entreprise en question… 289 jours plus tard. Alors que l’atelier n’était censé employer qu’un seul ouvrier, le coût de l’enregistrement légal équivalait à 1 231 dollars 31 fois le salaire minimum mensuel. Obtenir l’autorisation légale de construire une maison sur un terrain d’État a pris six ans et onze mois, exigeant 207 démarches administratives dans 52 administrations. Obtenir un titre juridique sur ce bout de terrain a nécessité 728 démarches. Nous avons aussi découvert qu’un conducteur privé de car, de taxi ou de taxi collectif qui voulait voir son trajet officiellement reconnu devait faire 26 mois de formalités administratives.

Obtenir l’autorisation légale de construire une maison sur un terrain d’État a pris six ans et onze mois, exigeant 207 démarches administratives dans 52 administrations.

Mon équipe de recherche a renouvelé ces expériences dans d’autres pays avec l’aide d’associés locaux. Les obstacles ne furent pas moins formidables qu’au Pérou ; souvent, ils étaient encore plus décourageants. Dans les Philippines, une personne ayant construit un logement sur un lotissement urbain serait, pour l’acquérir légalement, obligée de former une association avec ses voisins pour accéder à un programme public de subventions au logement.

L’ensemble du processus pouvait exiger 168 démarches, mettant en œuvre 53 organismes publics et privés, et prendre de 13 à 25 ans. Et cela même suppose que le programme public a suffisamment d’argent. Si le logement se trouve sur une zone encore considérée comme agricole, le nouvel arrivant devrait encore franchir des obstacles supplémentaires pour faire passer le terrain en zone constructible 45 démarches bureaucratiques supplémentaires devant 13 entités, ajoutant deux années de plus à la procédure.

En Égypte, la personne qui voudrait acquérir et faire enregistrer une parcelle sur un terrain désertique appartenant à l’État devrait en passer par 77 procédures auprès de 31 organismes publics et privés. Cela peut prendre le temps qu’on voudra, entre cinq et quatorze ans. Construire légalement un logement sur un ancien terrain agricole exigerait de six à onze ans à se débattre entre les bureaucraties, peut-être davantage. Cela explique pourquoi ce sont quelque 47 millions d’Égyptiens qui ont choisi de construire leur logement en dehors de la loi. Si, après avoir construit leur maison, les nouveaux habitants décident de devenir des citoyens respectueux de la loi et d’acheter les droits sur ces habitations, ils risquent de les voir démolir, d’avoir à payer une forte amende et d’être jetés pour 10 ans en prison.

En Haïti, une manière pour un citoyen ordinaire de s’installer légalement sur un terrain appartenant à l’État est de commencer par le louer pour cinq ans, puis de l’acheter. Travaillant avec des associés en Haïti, nos chercheurs ont découvert qu’obtenir un tel bail exigeait 65 démarches administratives nécessitant en moyenne un peu plus de deux ans tout cela pour le seul privilège de louer le terrain pendant cinq ans. Acheter le terrain exigeait de sauter 111 obstacles bureaucratiques supplémentaire et 12 années de plus. Délai total pour acheter un terrain légalement en Haïti : 19 ans.

Dans chacun des pays que nous avons examinés, nous avons découvert qu’il est aussi difficile de rester dans la légalité que d’y entrer. Les immigrants violent moins la loi que la loi ne les viole et ils choisissent de sortir du système. Il y a trente ans, plus des deux tiers des nouveaux logements construits au Brésil l’était pour la location. Aujourd’hui, il n’y a que 3 % environ de cette construction qui soit officiellement enregistré comme logements locatifs. Vers où a disparu tout ce marché-là ? Vers les zones extralégales des cités brésiliennes qu’on appelle favelasqui vivent en-dehors des lourdes réglementations de l’économie officielle et qui fonctionnent en suivant l’offre et la demande. Il n’y a pas de contrôle des loyers dans les favelas, les loyers se paient en dollars US et les locataires qui ne paient pas sont rapidement évincés.

Une fois que ces nouveaux citadins quittent le système, leur seule possibilité est de vivre et de travailler en-dehors de la loi, en se servant d’accords non légalement contraignants pour protéger et mobiliser leurs actifs. En 1976, deux tiers de ceux qui travaillaient au Venezuela étaient au service d’entreprises légalement constituées ; aujourd’hui, la proportion est de moins de la moitié. Ces systèmes procèdent d’une combinaison de règles sélectivement empruntées au système juridique officiel, d’improvisations ad hoc, et de coutumes importées de leurs lieux d’origine ou inventées localement.

Ils sont maintenus par une forme de contrat social qu’accepte la communauté dans son ensemble et qu’imposent les autorités que cette communauté s’est choisies. Ces contrats sociaux extralégaux ont créé un secteur vivace mais sous-capitalisé, le centre du monde des pauvres.

Le secteur sous-capitalisé

Les migrants ont beau être des transfuges de la loi, cela ne veut certes pas dire qu’ils se soient repliés sur l’oisiveté. Partout dans le Tiers monde et dans les anciens pays communistes les secteurs sous-capitalisés bourdonnent de labeur et d’ingéniosité. Les ateliers d’artisans se sont répandus dans toutes les rues, fabriquant de tout, depuis l’habillement et les chaussures jusqu’aux fausses montres Cartier et aux faux sacs Vuitton. Il y a des ateliers pour construire des machines et les reconstruire, des voitures et même des autocars. Les pauvres nouvellement arrivés dans les cités ont créé des industries et des quartiers entiers qui doivent subsister sur des branchements clandestins à l’eau et à l’électricité. Il y a même des dentistes sans diplôme pour boucher les caries.

Ce n’est pas uniquement une histoire de pauvres qui s’échangent leurs services. Ces nouveaux entrepreneurs pallient aussi bien les défauts de l’économie officielle. Les bus, les taxis individuels et collectifs circulant sans licence représentent la plus grande partie du transport public dans bien des pays en développement. Dans d’autres parties du Tiers monde, les vendeurs issus des bidonvilles fournissent la plus grande partie de la nourriture disponible sur le marché, que ce soit à partir de charrettes circulant dans les rues ou à partir d’étals dans les bâtiments qu’ils construisent.

En 1993, la Chambre de Commerce du Mexique estimait à 150 000 le nombre de ces échoppes dans le district fédéral de Mexico, avec 293 000 de plus dans 43 autres centres urbains du Mexique. Ces petites baraques font en moyenne moins d’un mètre cinquante de large, mais si les seuls vendeurs de Mexico juxtaposaient les leurs le long d’une voie unique sans s’interrompre aux intersections, elles formeraient un alignement de plus de 200 kilomètres de long. Des milliers et des milliers de gens y travaillent dans le secteur extralégal dans la rue, chez eux, et dans les boutiques, bureaux et usines non enregistrées de la ville. Une tentative faite en 1994 par l‘Institut National de la Statistique du Mexique pour mesurer le nombre des micro-entreprises non enregistrées dans l’ensemble du pays est revenue avec un total de 2.65 million. Ce sont tous là des exemples de la vie économique dans le secteur sous-capitalisé de la société.

Dans les anciens pays communistes, vous pouvez observer des activités encore plus élaborées qui ne sont pas comptabilisées, depuis la production de matériel et de logiciels informatiques jusqu’à la construction d’avions de combat pour l’exportation. La Russie, bien sûr, possède une histoire tout à fait différente de celle de pays du tiers monde comme Haïti et les Philippines. néanmoins, depuis la chute de l’Union soviétique, les anciennes républiques ont glissé dans le même schéma de possession non officielle. En 1995, Business Week rapportait que, quatre ans après l’effondrement du communisme, il n’y avait en Russie que « 280 000 agriculteurs sur 10 millions propriétaires de leur terre ». Des estimations fondées sur la consommation d’électricité indiquent qu’entre 1989 et 1994, l’activité non officielle dans les États ex-soviétiques est passée de 12 à 37 % de la production totale. Certains estiment cette proportion encore plus élevée.

Rien de tout cela ne paraîtra nouveau à ceux qui ne vivent pas en Occident. Vous n’avez qu’à ouvrir une fenêtre ou à prendre un taxi de l’aéroport jusqu’à votre hôtel pour voir le périmètre des villes bourré de maisons, les armées de colporteurs qui font l’article dans la rue, un aperçu furtif à travers une porte de garage sur un atelier en pleine activité, et des bus cabossés traversant dans tous les sens les rues poussiéreuses. On perçoit souvent l’extra-légalité comme un sujet marginal, comparable aux marchés noirs dans les pays avancés, ou à la pauvreté, ou au chômage. On se représente typiquement ce monde hors la loi comme un ~ endroit où rôdent les gangsters personnages sinistres qui n’intéresseraient que la police, les anthropologues et les missionnaires.

Or, en fait, c’est la légalité qui est devenue marginale, et l’illégalité qui est devenue la norme. Les pauvres ont déjà pris le contrôle d’une grande partie de l’immobilier et de la production. Ces agences internationales, qui envoient leurs consultants à la rencontre du « secteur privé local » derrière le reflet de ses tours de verre dans les quartiers huppés de la ville ne traitent qu’avec une partie du monde de l’entreprise : dans le Tiers monde et les anciens pays communistes, le pouvoir économique émergent est celui, bien plus bas, des chiffonniers, des quincailliers et des entreprises illégales du bâtiment. Le seul choix réel pour les gouvernants de ces pays est de savoir s’ils vont finir par intégrer ces ressources-là dans un ordre juridique cohérent ou s’ils vont continuer à vivre dans l’anarchie.

Combien de capital ainsi figé ?

Au cours de la dernière décennie, mes chercheurs ont mené des études sur cinq villes du tiers monde le Caire, Lima, Manille, Mexico et Port-au-Prince pour tenter de donner une valeur au capital possédé par ces gens qui ont été exclus de l’économie capitaliste par une législation discriminatoire. Pour avoir plus de confiance en nos résultats, nous avons concentré notre attention sur le plus tangible et repérable des actifs : l’immobilier.

À la différence du commerce de la nourriture ou des chaussures, de la réparation automobile ou de la fabrication de fausses montres Cartier activités qu’il est difficile de compter et encore plus difficile d’évaluer les constructions ne peuvent pas se cacher. Vous pouvez apprécier leur valeur rien qu’en suivant le prix des matériaux de construction et en observant les prix auxquels se vendent les bâtiments comparables. Nous avons passé des milliers et des milliers de journées à compter les bâtiments pâté de maisons par pâté de maisons. Chaque fois qu’on nous a autorisés à le faire, nous avons publié nos résultats, de sorte qu’on puisse en discuter ouvertement et les critiquer. Nous avons découvert que la manière de construire dans le monde sous-capitalisé prend autant de formes qu’il y a d’obstacles légaux à contourner. La forme la plus évidente est celle du bidonville construit sur un terrain public. Cependant, nos chercheurs ont découvert des façons bien plus créatives de tourner la législation immobilière.

Au Pérou, par exemple, les gens ont formé des « coopératives agricoles » pour acheter des propriétés à leurs anciens possesseurs et en faire des lotissements résidentiels et industriels. Comme il n’existe aucune manière légale de changer facilement la possession des terres, les possesseurs agricoles des coopératives publiques ont illégalement subdivisés les terrains en parcelles privées. En conséquence, il en est peu qui aient un titre légalement valide sur la terre qui est la leur.

À Port-au-Prince, il arrive même que des propriétés de grande valeur changent de mains sans que quiconque se soucie d’en informer le cadastre, lequel est de toutes façons désespérément engorgé. A Manille, les résidences pullulent sur des terrains que l’urbanisme vouait exclusivement à un usage industriel. Au Caire, les résidents de HLM à quatre étages en construisent trois de plus au-dessus des anciens et vendent les appartements à des membres de leur familles et à d’autres. Encore au Caire, les occupants officiels de logements dont les loyers ont été bloqués au début des années 1950 à un niveau qui représente aujourd’hui moins d’un dollar par an subdivisent ces propriétés en appartements plus petits et les louent à des prix de marché.

Au Caire, les résidents de HLM à quatre étages en construisent trois de plus au-dessus des anciens et vendent les appartements à des membres de leur familles et à d’autres.

Une partie de ces logements était hors la loi depuis le premier jour, construite en violation de toutes sortes de lois. D’autres bâtiments les maisons de Port-au-Prince, les appartements du Caire victimes du contrôle des loyers ont commencé dans le système légal mais l’ont abandonné quand respecter la loi est devenu trop coûteux et trop compliqué. Par une voie ou par une autre, presque tous les logements citadins ont quitté le cadre légal et avec lui les lois mêmes qui auraient pu en théorie fournir aux propriétaires les représentations et les institutions pour créer du capital. Il se peut qu’il existe encore des actes ou quelque espèce d’écrit entre les mains de quelqu’un. mais le véritable statut patrimonial de ces actifs a glissé en dehors du système d’enregistrement officiel, et les enregistrements comme les cartes sont périmés.

Le résultat est que la plupart des ressources de ces gens sont invisibles pour le commerce et la finance. Personne ne sait vraiment qui possède quoi et où, qui est responsable de la bonne fin des obligations, qui est responsable en cas de perte ou de fraude, ou quels mécanismes sont disponibles pour imposer le paiement des biens et des services effectivement fournis. La conséquence est que la plupart des actifs potentiels des pays en question ne sont ni identifiés ni appréciés à leur juste valeur ; le capital accessible est rare, et l’économie marchande est contrainte et entravée.

Cette description du monde sous-capitalisé diffère notablement de l’opinion reçue sur le monde en développement. Cependant, c’est là que vivent la plupart des gens. C’est un monde où la possession des actifs est difficile à repérer et à prouver, et qui n’est gouverné par aucun système de règles que la loi puisse reconnaître ; où les attributs de ces actifs qui sont potentiellement utiles pour l’économie n’ont pas été décrits ni organisés ; où on ne peut pas s’en servir pour obtenir une plus-value par l’intermédiaire de transactions multiples parce que ces incertitudes laissent trop de place au malentendu, à l’erreur sur ce qui a été conclu, et à la remise en cause des accords ; bref, où la plupart des actifs sont morts en tant que capital financier.

Que vaut ce capital qu’on empêche de vivre ?

Ce capital figé, en montagnes virtuelles, s’affiche de part et d’autre des rues dans l’ensemble des pays en développement ou anciennement communistes. Aux Philippines, d’après nos calculs, 57 % des citadins et 67 % des campagnards vivent dans des maisons qui sont du capital mort. Au Pérou, ce sont 53 % des citadins et 81 % des campagnards qui vivent dans des logements extra-légaux.

Les chiffres sont encore plus spectaculaires en Haïti et en Égypte. En Haïti, 68 % des citadins et 97 % des ruraux vivent dans des maisons sur lesquelles personne ne possède de titre juridique distinct. En Égypte, l’immobilier non mobilisable loge 92 % des citadins et 83 % des campagnards.

Une bonne partie de ces logements ne vaut pas grand chose à l’aune des critères occidentaux. Un taudis à Port-au-Prince va chercher dans les 500 dollars, une cabane au bord d’un cours d’eau pollué à peine 2 700 $ à Manille, une maison assez conséquente dans un village en-dehors du Caire tout juste 5 000 $. Et dans les collines qui entourent Lima, un respectable bungalow avec un garage ne s’estime qu’à 20 000 $. Mais il y en a vraiment beaucoup, de ces habitations-là, et collectivement leur valeur dépasse spectaculairement le patrimoine total des riches. En Haïti, les possessions immobilières sans titre valent en tout quelque 5,2 milliards de dollars. Pour remettre cette somme dans son contexte, cela représente quatre fois le total de tous les actifs de l’ensemble des sociétés travaillant légalement en Haïti, neuf fois la valeur de tous les actifs possédés par l’État, et 158 fois la valeur de tous les investissements étrangers directs jamais enregistrés dans l’histoire haïtienne jusqu’en 1995.

Haïti n’est-il qu’une exception, un morceau d’Afrique francophone placée par erreur dans l’hémisphère occidental, où le régime Duvalier aurait systématiquement retardé l’émergence d’un système juridique organisé ? Peut-être. Alors examinons le Pérou, pays amérindien et hispanisant avec une tradition et une composition ethnique très différentes. Au Pérou, la valeur de l’immobilier détenu en-dehors de la loi s’élève à quelque 74 milliards de dollars. Ceci représente cinq fois la capitalisation totale de la Bourse de Lima avant a baisse de 1998, 11 fois plus que l’ensemble des entreprises et institutions d’État potentiellement privatisables, et 14 fois la valeur de tous les investissements étrangers directs dans le pays depuis qu’on y écrit l’histoire. Rétorquerez-vous que l’économie officielle du Pérou est étouffée par les traditions de l’ancien empire Inca, l’influence corruptrice de la colonisation espagnole, et la guerre récente avec les maoïstes du Sentier lumineux ?

Très bien, alors voyez les Philippines, ancien protectorat américain en Asie. La valeur de l’immobilier sans titre y est de 133 milliards de dollars, quatre fois la capitalisation des 216 sociétés locales enregistrées à la Bourse de Manille, sept fois le total des dépôts dans les banques commerciales du pays, neuf fois le capital des entreprises nationalisées et 14 fois la valeur de l’ensemble des investissements étrangers directs.

Peut-être que les Philippines, à leur tour, sont une anomalie quelque chose à voir avec le christianisme cultivé dans les anciennes colonies espagnoles. Dans ce cas, voyons l’Égypte. En Égypte, la valeur du capital figé dans l’immobilier est, d’après le décompte que nous avons fait avec nos collègues égyptiens, de quelque 240 milliards de dollars. Cela, c’est 30 fois la valeur de l’ensemble des actions sur le marché du Caire et, comme je l’ai déjà noté, 55 fois la valeur totale de l’investissement étranger direct en Égypte. Dans chacun des pays que nous avons examinés, l’ingéniosité entreprenante des pauvres a créé de la richesse sur une vaste échelle richesse qui constitue en même temps la plus grande source potentielle de capital pour le développement. Ces actifs non seulement dépassent de beaucoup les possessions de l’État, des sociétés par actions, et les investissements directs étrangers ; ils sont plusieurs fois supérieurs au total des aides des pays avancés et de tous les prêts accordés par la Banque mondiale. Les résultats sont encore plus stupéfiants lorsque l’on extrapole à partir de ces quatre pays sur l’ensemble du Tiers monde et des anciens pays communistes. Dans ces pays, nous estimons qu’environ 85 % des lotissements urbains et entre 40 et 53 % des terres agricoles sont détenues d’une manière telle qu’on ne peut pas s’en servir pour créer du capital.

Tenter de mettre une valeur sur tous ces actifs ne va forcément livrer qu’un nombre approximatif. Cependant, nous pensons que nos estimation sont des plus prudentes. D’après nos calculs, la valeur totale de l’immobilier détenu mais pas légalement possédé par les pauvres du Tiers monde est d’au moins 9,3 billions de dollars. C’est un nombre qui mérite réflexion : 9,3 billions de dollars, c’est deux fois la masse monétaire totale circulant aux États-Unis. A peu de choses près, c’est presque autant que la valeur totale de toutes les sociétés enregistrées sur les principales Bourses des 20 pays du monde les plus développés : New York plus Tokyo plus London plus Francfort plus Toronto plus Paris plus Milan plus le Nasdaq, plus une douzaine d’autres encore. Cela représente plus de 20 fois le total de l’investissement étranger direct dans l’ensemble du Tiers monde et des anciens pays communistes au cours des 10 années qui ont suivi 1989, 46 fois autant que l’ensemble des prêts de la Banque mondiale au cours des trois décennies écoulées, et 93 fois la totalité de l’assistance au développement accordée au Tiers monde par l’ensemble de tous les pays avancés pendant la même période.

Hectares de diamants

L’expression « pauvreté dans le monde » évoque trop facilement l’image des mendiants dénués de tout dormant sur les trottoirs de Calcutta et d’enfants africains mourant de faim sur le sable. Ces situations sont, bien sûr, bien réelles, et des millions de nos frères humains demandent et méritent notre aide. Cependant, la peinture la plus noire du Tiers monde n’est pas la plus exacte.

Pire, elle détourne notre attention des exploits de ces petits entrepreneurs qui triomphent de tout obstacle imaginable et créent la plus grande partie de la richesse de leurs sociétés. Une image serait plus véridique, qui dépeindrait un homme et une femme économisant sou à sou pour se construire une maison à eux -mêmes et à leurs enfants, et créant des entreprises là où personne n’imaginait qu’on puisse les monter. Je n’aime pas qu’on représente ces héros de l’entreprise comme contribuant au problème de la pauvreté dans le monde.

Ce ne sont pas eux qui sont le problème ; eux font partie de la solution. Au cours des années qui ont suivi la Guerre de sécession, un conférencier du nom de Russell Conwell traversait les États-Unis avec un message d’enthousiasme pour des millions de gens. Il racontait l’histoire d’un marchand des Indes à qui un prophète avait promis qu’il deviendrait sûrement plus riche qu’on ne pouvait l’imaginer si seulement il se mettait à la recherche de son trésor. Le marchand se mit à voyager autour du monde, pour revenir finalement à la maison, vieux, triste et défait. Alors qu’il rentrait dans sa maison abandonnée, il eut envie d’un verre d’eau. Mais le puits s’était envasé. Avec peine, il prit une pelle… et trouva immédiatement la Golconde, la plus grande mine de diamants du monde.

Le message de Conwell est un message utile. Les dirigeants du Tiers monde et des anciens pays communistes n’ont aucun besoin de faire le tour des ministères étrangers et des institutions financières internationales pour trouver leur fortune. C’est au milieu de leurs quartiers et bidonvilles les plus pauvres que se trouvent sinon des hectares de diamants du moins des billions de dollars, tout prêts à être mis au travail… si seulement on pouvait découvrir le mystère qui permet de transformer ces actifs en capital vivant.

Le mystère de la conscience politique

La décomposition des peuplements traditionnels et de la loi autoritaire est depuis 40 ans une tendance indiscutable dans les pays en développement et dans les anciens pays communistes depuis 10. Les trois millions d’immigrants illégaux qui assiègent Pékin ont créé un maquis d’ateliers clandestins dans les faubourgs de la ville. Le marché noir représente désormais 50 % du PIB en Russie et en Ukraine et jusqu’à 62 % en Géorgie. L’Organisation Internationale du Travail rapporte que, depuis 1990, 85 % de tous les emplois nouveaux en Amérique latine et aux Caraïbes ont été créés dans le secteur extralégal. En Zambie, il n’y a que 10 % de la main-d’œuvre dont l’emploi soit officiel.

Les gouvernements ont essayé de forcer les taxis indépendants, collectifs et autres, qui engorgent la circulation, à se plier à des normes minimales de sécurité ; ils punissent les pertes et les vols d’eau et d’électricité, tentent de faire respecter brevets et droits d’auteur ; ils ont arrêté et exécuté autant de gangsters et trafiquants de drogue que possible (du moins les plus connus d’entre eux) ; ils ont renforcé les mesures de sécurité pour contenir l’influence préoccupante de sectes politiques extrêmes au sein des multitudes déracinées et vulnérables.

Chacun de ces problèmes possède sa propre spécialisation universitaire pour l’étudier, et son programme public pour le traiter. Peu de gens semblent se rendre compte que ce à quoi nous avons affaire est une révolution industrielle, immense et mondiale : le passage massif d’une vie à petite échelle à une autre organisée sur une grande. Pour le meilleur et le pire, les gens qui n’habitent pas l’Occident, dans un effort pour améliorer leur sort, quittent les communautés autarciques et isolés pour devenir interdépendants sur des marchés beaucoup plus étendus.

La Grande-Bretagne ne faisait vivre que huit millions de personnes au début du quart de millénaire pendant lequel elle est passée de la cour de ferme à l’ordinateur portable. L’Indonésie fait le même chemin en quatre décennies seulement, avec une population de plus de 200 millions. Pas étonnant que ses institutions aient mis du temps à s’adapter. Mais s’adapter, il le faut bien. Une marée humaine est venue de ses communautés isolées pour participer à des cercles toujours plus larges d’échange économique et intellectuel. C’est cette marée qui a transformé Djakarta, Mexico, São Paolo, Nairobi, Bombay, Shanghai et Manille en mégapoles de 10, 20, 30 millions en submergeant leurs institutions politico-juridiques. Alors que toutes sortes de transactions anonymes se font régulièrement dans les pays développés, les migrants du monde en développement ne peuvent traiter qu’avec des gens qu’ils connaissent et respectent. Ces contrats non formalisés, spécifiques, ne marchent pas très bien. Comme Adam Smith l’a souligné il y a longtemps, plus le marché est vaste et plus les compétences peuvent se spécialiser. A mesure que les producteurs se spécialisent, l’économie devient plus efficace, ce qui fait monter les salaires et le prix des actifs. Une panne juridique qui empêche les entrepreneurs de négocier avec des étrangers entrave la division du travail et enchaîne les entrepreneurs à des cercles plus restreints de spécialisation où le productivité est faible.

Peu de gens semblent se rendre compte que ce à quoi nous avons affaire est une révolution industrielle, immense et mondiale : le passage massif d’une vie à petite échelle à une autre organisée sur une grande.

Les avancées de l’Occident, jusqu’à la croissance exponentielle des techniques de l’information et de la communication, n’ont pu se produire que parce que les systèmes de Droits de propriété nécessaires pour les faire fonctionner étaient déjà en place. Des système intégrés de propriété formelle ont dissous la plupart des groupes restreints en invitant leurs membres à créer un réseau plus vaste où la possibilité de créer du capital était considérablement plus grande. Dans ce sens, la propriété aussi obéit à ce qu’on appelle la Loi de Metcalfe (nommée d’après BobMetcalfe, inventeur de la norme Ethernet qui sert à former les réseaux entre ordinateurs personnels). D’après la loi de Metcalfe, la valeur d’un réseau définie comme son utilité est en gros proportionnelle au carré du nombre des utilisateurs. Un seul téléphone ne sert à rien : qui appeler ? Deux téléphones valent mieux, mais pas beaucoup plus. C’est seulement quand la plus grande partie de la population a un téléphone que le pouvoir du réseau atteint son potentiel complet de changer la société.

Comme les réseaux d’ordinateurs, existaient depuis des années avant que quiconque imagine de les lier entre eux, les systèmes de propriété deviennent terriblement puissants lorsqu’ils sont branchés entre eux dans un réseau plus vaste. C’est seulement alors que le potentiel d’un droit de propriété particulier n’est pas limité par l’imagination de son possesseur, de ses voisins ou connaissances, mais ouvert à tout un réseau plus large d’autres imaginations.

Lorsque des migrants passent de pays en développement ou anciennement communistes à des nations avancées, des institutions bien développées finissent par les absorber dans un système de propriétés en réseau qui leur permet de produire une valeur supplémentaire. Les gens qui migrent dans leur propre pays ne sont pas reçus de la sorte du moins pas assez vite. Il manque aux pays plus pauvres les institutions pour intégrer les migrants dans le secteur officiel, assurer à leurs actifs une forme fongible, et leur fournir les instruments de comptabilité et de faire de leurs possesseurs des agents économiques responsables, et leur fournir les outils d’association et de multiplication des moyens qui leur permettraient de multiplier les contacts et de créer du capital au sein d’un vaste marché protégé par la loi. Si bien que les migrants inventent, aux dépens de la légalité, une variété de systèmes extralégaux à la place des lois et institutions dont ils auraient besoin pour coopérer sur un marché élargi.

Le problème fondamental des pays non occidentaux n’est pas que les gens prennent le chemin des centre urbains, que les ordures s’accumulent, que l’infrastructure est insuffisante ou que l’on déserte les campagnes. Tout cela s’est déjà produit dans les pays avancés. Le problème n’est pas non plus la croissance des villes. Los Angeles s’est développée plus rapidement que Calcutta au cours de ce siècle, et Tokyo est trois fois plus grande que Delhi. Le problème premier est le retard que l’on met à reconnaître que la plus grande partie des troubles auxquels on assiste en-dehors de l’Occident est le produit d’une révolution qui est pleine de promesses.

Pourquoi tout le monde est-il passé à côté du véritable problème ? Tout d’abord, la plupart d’entre nous ne voient pas que le développement des populations hors la loi depuis 40 ans a engendré une nouvelle classe d’entrepreneurs qui ont leurs dispositions juridiques propres.
Les hommes de l’État ne voient qu’un afflux massif de population, et le travail au noir, et les risques d’épidémie et de délinquance. Alors, pendant que le ministère du logement s’occupe de ses affaires à lui, que les ministères de la santé et de la justice s’occupent des leurs, personne ne remarque que la vraie cause du désordre n’est pas la population, ni la croissance des villes, ni même la pauvreté d’une minorité, mais un système dépassé de propriété légale.

Le second point aveugle est que peu reconnaissent que les problèmes auxquels ils sont confrontés ne sont pas nouveaux. L’immigration, l’extra-légalité qui affecte les villes du monde en développement et anciennement communiste ressemblent étroitement à ce que les pays occidentaux ont connu au cours de leur propre révolution industrielle. Eux aussi avaient choisi de tenter de résoudre les problèmes un par un. La leçon de l’Occident est que les mesures à la petite semaine et les mesures d’urgence pour atténuer la pauvreté n’ont pas suffi. Les niveaux de vie n’ont monté que lorsque hommes de l’État ont réformé la loi et le système de propriété dans un sens qui rendait possible la plus grande division du travail.

Point aveugle numéro 1: la vie en-dehors de la cloche de verre

Dans les années 1980, lorsque mes collègues péruviens et moi-même avons commencé notre travail, la plupart des officiels s’imaginaient que notre partie du monde était dans une large mesure contrôlée par la loi. Certes, il y avait des pauvres qui travaillaient, se logeaient en-dehors de la loi, mais on tenait que ce secteur extralégal était relativement restreint et représentait donc une question marginale. Les pays avancés avaient leur part de pauvreté, de chômage et de marchés noirs, et nous avions la nôtre. Les traiter était essentiellement un travail pour la police, ou pour la poignée de sociologues universitaires qui avaient décidé de consacrer leur carrière à étudier des curiosités locales.

Cependant, personne ne savait seulement comment mesurer ce que les pauvres, faisaient en réalité. Si bien que mes collègues et moi-même avons décidé de ranger nos ouvrages et revues universitaires pour aller visiter les véritables experts du problème, à savoir les pauvres eux-mêmes. Une fois que nous fûmes allés dans les rues pour voir et écouter, nous avons commencé à découvrir des faits surprenants. Par exemple, l’industrie péruvienne de la construction était en plein marasme. Le bâtiment n’allait plus, on licenciait. Or, surprise, chez ceux qui vendaient les matériaux de construction, les caisses enregistreuses n’avaient pas cessé de tinter. Nous avons découvert que les pauvres achetaient plus de ciment que jamais pour leurs projets de construction pour des maisons, des bâtiments, des entreprises qui n’étaient pas légalement enregistrées ni actées, et de ce fait ne se retrouvaient jamais sur les écrans d’ordinateur des économistes et statisticiens d’État. Nous avons commencé à pressentir que c’était une économie extralégale vivace, indépendante et officiellement invisible qui bourdonnait à l’intérieur des villes dans l’ensemble du monde en développement.

Au Brésil, l’industrie du bâtiment n’affichait en 1995 qu’une croissance de 0.1 % ; or, les ventes de ciment avaient crû de près de 20 %. la raison de cette anomalie, d’après une analyse de Deutsche Morgan Grenfell, était que dans la région, 70 % de la construction ne se retrouve jamais dans les statistiques. Le secteur extralégal, comme nous nous en apercevions, était tout sauf une question mineure. Il était immense.

Les zones extralégales des pays en développement sont typiquement représentées par de modestes habitations agglutinées à la périphérie des villes avec une myriade d’ateliers en leur sein, des armées de colporteurs faisant l’article pour leurs produits dans les villes, et d’innombrables lignes de minibus allant dans tous les sens. Tous semblent sortis de nulle part. Des vagues régulières de petits artisans, leurs outils sous les bras, élargissent l’éventail des activités exercées dans la ville. D’ingénieuses adaptations locales ajoutent à la production de biens et services essentiels, transformant radicalement certains domaines de la fabrication, du commerce de détail, du bâtiment et du transport. Les mornes paysages qui entouraient les cités du tiers monde sont devenues les dernières extensions de la métropole, et les villes de style européen ont cédé la place à une personnalité plus bruyante, plus locale mêlées de fades imitations de galeries commerciales façon banlieue américaine. La simple taille de la plupart des ces pays crée en elle-même ses propres occasions d’entreprendre. De nouveaux entrepreneurs capitalistes sont nés qui, à la différence de leurs prédécesseurs, ont de très humbles origines. L’ascenseur social a un nouveau moteur. les styles de consommation et les produits de luxe des anciennes sociétés urbaines ont été supplantés par d’autres, plus populaires.

La marche vers les villes

La migration est bien sûr le facteur clé de la croissance des villes. Ses causes, en revanche, ne se laissent pas appréhender aussi facilement. Dans chaque pays, des commentateurs proposent différentes explications : une guerre, un programme de réforme agraire, un embargo étranger sur le commerce international, l’ouverture au commerce international, le terrorisme et la guérilla, le déclin moral, les échecs du capitalisme, les échecs du socialisme, y compris le mauvais goût (« c’est tellement plus joli à la campagne. Pourquoi donc n’y restent-ils pas ? »)

L’opinion, cependant, commence à converger autour d’un petit nombre de causes générales. L’explication la plus visible de ces vagues de migration dans l’ensemble du monde en développement consiste dans l’amélioration du réseau routier. De nouveaux modes de communication ont fourni une incitation supplémentaire. La radio, en particulier, a engendré des attentes de consommation et de revenu plus élevés. Elle a donné l’impression que la modernité était à la portée de quiconque aurait le courage de prendre la route pour aller à sa rencontre.

Il existe aussi un consensus général sur le fait que des crises agricoles ont été un facteur décisif dans nombre de pays. La modernisation de l’agriculture et l’incertitude des marchés pour certaines récoltes à la suite de la Seconde guerre mondiale ont déclenché des licenciements massifs de travailleurs agricoles sur les propriétés traditionnelles et relâché de vastes contingents de personnes prêtes à partir à la recherche de nouveaux horizons. Alors, là aussi, il y avait le problème des droits de propriété dans les campagnes. La longueur, la complexité du processus de réforme agraire n’ont fait qu’aggraver la difficulté traditionnelle qu’il y avait à se procurer de la terre cultivable. Ne pouvant pas posséder de terre ni trouver un emploi à la campagne, beaucoup de gens sont partis vers les villes.

Un autre puissant facteur d’attraction a été le plus bas taux de mortalité infantile dans la plupart des grandes villes. Cet écart s’est accru lorsque la qualité des services médicaux a commencé à s’améliorer après la Seconde guerre mondiale. De meilleurs salaires étaient aussi un facteur d’attraction important. En Amérique latine, par exemple, les gens qui quittaient la campagne pour prendre dans les villes des emplois semi-qualifiés pouvaient doubler ou tripler leur revenu mensuel. Dans ces villes lointaines, la vie ne faisait pas que paraître meilleure ; elle l’était. Même la croissance des bureaucraties nationales est devenue une raison pour migrer. La centralisation du pouvoir entre les mains des hommes de l’Etat central signifiait que la plupart des administrations compétentes pour donner des conseils, délivrer des permis, ou fournir des emplois étaient situées dans les villes. Et tous les migrants qui cherchaient un meilleur avenir pour leurs enfants savaient que les moyens d’enseignement y étaient bien meilleurs. Pour les paysans sous-employés ayant peu de ressources en-dehors de leur ingéniosité, l’école était un investissement de plus en plus rentable et productif.

Migrer, par conséquent, est fort loin d’être un acte irrationnel. C’est le produit d’une évaluation raisonnée, de la part des habitants de la campagne, de leur propre situation par comparaison avec les possibilités ouvertes ailleurs. A tort ou à raison, ils ont pensé que s’intégrer à de plus vastes marchés leur serait bénéfique. Bouger de la sorte, cependant, n’était pas chose facile.

Rentrez chez vous, salauds de pauvres

La plus forte hostilité aux migrants est venue de la légalité instituée. Au début, le système pouvait facilement les absorber, ou faire comme s’ils n’existaient pas, parce que les petits groupes qui arrivaient ne risquaient guère de bouleverser le statu quo. Cependant, alors que leur nombre s’accroissait à un point tel qu’on ne pouvait plus faire semblant, les nouveaux arrivants se retrouvèrent exclus des activités économiques et sociales en place. Obtenir un logement, faire légalement des affaires, ou trouver un travail qui ne fût pas au noir, tout cela était devenu terriblement difficile.

Les institutions légales de la plupart des pays du Tiers monde avaient été créées au cours des années pour servir les intérêts de certains groupes urbains ; traiter avec des paysans dans les campagnes était une affaire toute différente. Aussi longtemps que lesdits paysans se tenaient tranquilles, la discrimination légale que cela impliquait n’était pas trop visible. Mais une fois qu’ils se furent installés dans les villes, ils reçurent en plein l’apartheid de la loi positive.

S’il en coûte de se mettre en règle avec la loi, il doit aussi en coûter de rester en-dehors. Nous avons été surpris de voir quel prix exorbitant on paie pour fonctionner en-dehors du travail officiel et des affaires légales. Au Pérou, par exemple, pour faire marcher une entreprise en-dehors de la loi, il faut payer aux autorités 10 à 15 % de ses recettes annuelles en pots-de-vin et commissions. Ajoutez à ces dépenses-là ce qu’il en coûte de se soustraire aux pénalités, de transférer de l’argent en-dehors des canaux officiels, d’opérer à partir d’emplacements dispersés et sans crédit aucun, et on se rend compte que la vie de l’entrepreneur extralégal et beaucoup plus coûteuse et chargée en soucis quotidiens que celle de l’entrepreneur patenté.

La charge la plus importante était peut-être celle qu’impose l’absence d’institutions qui poussent à saisir les occasions se spécialiser sur le marché. Les gens qui ne pouvaient pas travailler dans le cadre de la loi ne pouvaient pas non plus gérer leur propriété efficacement ni obtenir la protection des tribunaux ; ils ne pouvaient pas non plus atténuer le risque par des systèmes de responsabilité limitée ou des polices d’assurance, ni créer des sociétés par actions qui auraient permis d’attirer des capitaux tout en partageant les risques.

Ne pouvant réunir des fonds pour investir, ils ne pouvaient pas obtenir les économies d’échelle ni protéger leurs innovations par des brevets. Empêchés d’accéder à ce que l’historien français de l’économie Fernand Braudel appelait la « cloche de verre » du privilège légal, les pauvres n’ont jamais pu s’approcher des mécanismes juridiques nécessaires pour engendrer du capital. C’est dans l’absence de droits formels sur la propriété immobilière que l’on observe le mieux les effets économiques désastreux de cet apartheid. Dans tous les pays où nous avons fait des recherches, quelque 80% des parcelles n’avaient pas de registre à jour ni de propriétaire légalement identifiable pour les protéger. En conséquence, tout échange concernant cette propriété extralégale devait se limiter au cercle restreint des partenaires commerciaux, ce qui excluait ces actifs-là du reste du marché.

Cela interdit en outre aux possesseurs d’actifs extralégaux d’accéder au crédit qui leur permettrait de développer leurs activités démarche essentielle pour démarrer ou développer une entreprises dans les pays avancés. Aux États-Unis, par exemple, presque 70% du crédit reçu par les nouvelles entreprises vient de l’emploi de titres de propriété formels comme caution de leurs hypothèques. L’extra-légalité a aussi pour conséquence que les incitations à investir que fournit la sécurité juridique sont absentes.

Coupés du système juridique officiel, les migrants ont dû trouver par eux-mêmes les garanties de leur prospérité. Ils ont dû se battre non seulement contre leurs concurrents mais en même temps contre le système officiel. Si la loi de leur propre pays n’était pas prête à les accueillir, il n’ont pas eu d’autre choix que de mettre sur pied leurs propres systèmes de droit en-dehors de la loi. Ces systèmes de droit, à mon avis, constituent la plus importante des rébellions contre le statu quo de l’histoire des pays en développement depuis leur indépendance, et dans les pays du bloc soviétique depuis l’effondrement du communisme.

L’extra-légalité se développe

D’ici à 2015, plus de 50 villes du monde en développement compteront au moins 5 millions d’habitants, et la plupart d’entre eux travailleront et se logeront en-dehors de la loi. Le secteur extralégal est omniprésent dans le monde en développement et anciennement communiste. De nouvelles activités sont apparues, qui ont progressivement remplacé les anciennes. Promenez-vous dans la plupart des rues et vous rencontrerez forcément l’une de ces boutiques extralégales : change, transport et autres services. Il y a même une bonne partie des livres en vente qui a été imprimée en-dehors de la loi.

Des quartiers entiers ont été acquis, développés et construits en marge de la réglementation officielle, ou contre elle. Pour 100 habitations construites au Pérou, seules 30 environ ont un titre légal. Dans toute l’Amérique latine, nous avons découvert qu’au moins les trois quarts des constructions se trouvaient dans le secteur sous-capitalisé, et que 80 % de la propriété foncière n’avait pas de titre légal. Les secteurs extralégaux du monde en développement emploient 50 à 75 % de l’ensemble des travailleurs et représentent les deux tiers de la production totale du Tiers monde. Prenez le Brésil : il y a 30 ans, on construisait plus des deux tiers des logements pour les louer ; aujourd’hui, le marché locatif occupe à peine 5 % du bâtiment au Brésil. La plus grande partie dudit marché est passée aux quartiers non officiels des villes brésiliennes les favelas. Le Wall Street Journal rapportait en 1997 que 10 % seulement de la terre occupée dans la jungle amazonienne du Brésil était couverte par des titres de propriété.

À la différence des pays avancés, où la classe inférieure représente une petite minorité vivant en marge de la société, il y a des pays où l’extra-légalité a toujours été dominante. Par exemple, dans la plupart des pays que nous avons examinés, la valeur de l’immobilier extralégal est à elle seule plusieurs fois supérieure à l’ensemble de l’épargne et des dépôts à terme dans les banques commerciales, plus l’investissement étranger direct et toutes les entreprises publiques réunies.

À la réflexion, ce ne devrait pas être surprenant. L’immobilier représente la moitié de la richesse totale dans les pays avancés ; dans les pays en développement, le chiffre est plus proche des trois quarts. Les constructions extralégales sont souvent le seul investissement accessible dans les pays en développement et anciennement communistes, et représentent une part importante de l’épargne dans le processus de formation du capital. En outre, la contribution croissante des villes au PIB donne une idée des masses de capital potentiel et de savoir-faire technique qui se constituent, principalement dans les zones urbaines.

Les illégaux sont venus pour rester

Dans la plupart des pays, la plupart des États sont incapables de battre le pouvoir extralégal. En termes strictement physiques, les entreprises extralégales dépassent déjà de beaucoup les efforts de l’État pour fournir des logements aux migrants et aux pauvres. Au Pérou, par exemple, jusqu’à la fin des années 1980, l’investissement public dans le logement à bas prix représentait glorieusement 2 % de celui du secteur extralégal. En y ajoutant le logement bourgeois, la part officielle ne montait qu’à 10 percent. En 1995 en Haïti , la valeur de l’immobilier extralégal était presque dix fois supérieure à l’ensemble des actifs de l’État.

Le désavantage dont souffrent les contrats extralégaux est que, n’étant pas intégrés dans le système officiel de la propriété, ils restent inadaptés à la plupart des transactions. Ils ne sont pas liés aux circuits de la finance et de l’investissement et leurs parties prenantes ne peuvent rendre de comptes qu’aux autorités de leur propre contrat social et non à celles du monde officiel.

Ces systèmes de contrats sont gérés par une grande variété d’organisations, dont des associations de développement urbain, des conventions d’exploitation agricole, des groupements de petits commerçants, des clubs de mineurs, de bénéficiaires de la réforme agraire, des coopératives de logement privé, des organismes d’installation, associations de résidents et conseils de communes. Il est rare que l’extra-légalité vise un but antisocial. Les seuls « crimes » que commettent les extralégaux visent à réaliser des buts aussi ordinaires que construire une maison, fournir un service ou développer une affaire. Bien loin d’être une cause de trouble, le droit extralégal est le seul moyen que possèdent les nouveaux arrivés pour régler leurs propres vies et transactions. Rien, par conséquent, ne pourrait avoir davantage de rapport avec la manière dont les pauvres vivent et travaillent.

Les installations extralégales où vivent les migrants peuvent bien ressembler à des taudis, ils n’ont rien à voir avec les taudis des pays avancés. Ces derniers sont des habitations autrefois présentables et qui tombent en ruines faute d’entretien. Dans le monde en développement, les abris rudimentaires des pauvres ont tendance à être améliorés, complétés et de plus en plus habités par des gens convenables. Alors que dans les pays avancés les logements des pauvres perdent systématiquement de la valeur avec le temps, dans le monde en développement il est caractéristique que les bâtiments des quartiers pauvres en gagnent, devenant au cours des décennies l’équivalent des quartiers ouvriers de l’Occident. Avant tout, les immigrants extralégaux, malgré leur image de hors-la-loi, partagent le désir de la société civile de mener une vie productive et pacifique.

À mesure que se développent et se diversifient les activités productives auxquelles elles étaient liées, ces organisations extralégales se mettent aussi à jouer le rôle des « services publics ». À des degrés divers, elles ont assumé la fourniture d’infrastructures de base comme des routes, des réseaux d’égout et d’électricité, la tenue de marchés, la fourniture de services de transport, et même l’administration de la justice et le maintien de l’ordre. Confrontés à cette progression des extralégaux, les hommes de l’État ont battu en retraite. Toutefois, ils sont enclins à considérer chaque concession comme temporaire, « jusqu’à ce que l’urgence soit passée ». La réalité, cependant, est que cette démarche n’est qu’une manière de masquer leur inéluctable défaite. Dans certains cas, les hommes de l’État ont créé des exceptions pour certaines entreprises extralégales des sortes d’îlots de légalité, où les entreprises au départ illégales peuvent travailler sans qu’on les persécute, mais sans les intégrer de telle manière qu’elles puissent bénéficier de la protection et des avantages de l’ensemble du système officiel. Ces arrangements évitent la confrontation ouverte et on peut les considérer comme une sorte de traité de paix judiciaire à titre temporaire. En Égypte, par exemple, les experts ne parlent-ils déjà de logement « semi-officiel » ?

L’extra-légalité est étroitement associée à la misère. Mais les extralégaux ne cessent de monter sur l’échelle de la prospérité. D’après l’Organisation d’Évaluations Techniques du Pérou, la valeur du sol dans le secteur officiel de Lima est en moyenne de 5 000 $ l’hectare, alors que dans la zone de Gamarra, où s’est installée une bonne partie du secteur manufacturier non officiel du Pérou, la valeur peut aller jusqu’à 300 000 $ par hectare. Dans un autre secteur extralégal de Lima, Aviacion, le terrain vaut 100 000 $ l’hectare, et dans le secteur de Chimu du quartier de Zárate il est à 40 000 l’hectare. En comparaison, à Miraflores etSan Isidro, adresses les plus prestigieuses de Lima, la valeur de la propriété légale, dûment documentée, varie entre 50 000 et 100 000 $ par hectare.

Point aveugle numéro deux : l’histoire bégaie

La seule question qui reste est de savoir quand les gouvernements vont se décider à légitimer ces possessions extralégales en les intégrant dans un cadre juridique cohérent et ordonné. L’autre terme de l’alternative est de perpétuer une anarchie légale où le système extralégal de droits de propriété taille des croupières au système officiel. S’il faut que ces pays réussissent un jour à posséder un système juridique intégré, la loi officielle doit s’adapter à la réalité d’une aspiration extralégale massive au droit de propriété.

La bonne nouvelle est que les réformateurs du droit ne font pas face à un gouffre. Le défi auquel ils sont confrontés, quoique considérable, a déjà été traité dans bien des pays. Lorsque la Révolution industrielle a commencé en Europe, les gouvernements étaient aussi affligés par une migration incontrôlable, une croissance du secteur extralégal, des pauvres dans les villes et l’agitation sociale. Eux aussi ont commencé par traiter ces problèmes à la petite semaine.

L’exode vers les villes

La plupart des historiens associent l’arrivée de la grande révolution industrielle et commerciale en Europe aux migrations de masse vers ses villes, à la croissance des populations à la suite de la régression des fléaux et d’une baisse relative des salaires ruraux par rapport aux salaires urbains. En Angleterre, la première vague de migration commença à la fin du XVIème siècle. Désorientées par le désordre qui s’ensuivait, les autorités tentèrent de maintenir la paix civile par des mesures bouche-trou, comme de distribuer de la nourriture aux pauvres. Il y eut aussi des mesures constantes pour tenter de persuader les gens de retourner dans leurs campagnes. Des lois promulguées en 1662, en 1685 et en 1693 exigeaient que les gens retournassent à leur lieu de naissance ou à leur dernier domicile fixe comme condition pour recevoir de l’aide. Le but était d’empêcher davantage de familles et de journaliers de migrer vers les villes à la recherche d’un emploi.

En 1697, une loi fut votée qui ne permettait aux migrants de se déplacer en Angleterre que s’ils avaient obtenu un certificat d’établissement de la part des autorités de leur nouveau lieu de résidence. Ces lois découragèrent bien les familles et les infirmes de migrer, mais les célibataires qui étaient jeunes, bien portants et ambitieux trouvaient les moyens de pénétrer dans les villes. Ils étaient aussi du bois dont on fait les entrepreneurs qui réussissent ou les révolutionnaires violents. La plupart des migrants ne trouvaient pas les emplois qu’ils espéraient. Les réglementations restrictives, notamment la peine que l’on avait à obtenir l’autorisation de développer ou de diversifier des activités, limitaient la capacité des entreprises officielles à se développer et fournir des emplois aux nouveaux travailleurs, Certains trouvaient un travail temporaire ou se mettaient plaçaient comme domestiques. Nombre d’entre eux furent forcés de s’installer à titre précaire aux confins des cités de l’Europe, attendant qu’on les admette dans une corporation ou dans un emploi légal. L’agitation sociale était inéluctable. A peine la migration vers les villes eut-elle commencé que les institutions politiques en place furent débordées par la rapidité des changements de la réels. La raideur de la loi et de la coutume mercantiliste empêchait les migrants de réaliser la totalité de leur potentiel productif.

La surpopulation, l’insalubrité et les difficultés inévitables d’adaptation à la vie citadine pour des campagnards ne faisaient qu’aggraver le conflit social. Au lieu de s’adapter à cette nouvelle réalité urbaine, les autorités multipliaient législations et réglementations pour tenter de l’oblitérer. Ce surcroît de réglementations engendra davantage de violations et on se dépêcha d’imposer de nouvelles lois pour poursuivre ceux qui violaient les anciennes. Les procès proliférèrent ; contrebande et contrefaçon étaient partout. Les hommes de l’État s’en remirent à la répression violente.

L’Extra-légalité fait son apparition

Les migrants européens qui ne trouvaient pas d’emploi légal s’étaient mis à ouvrir des ateliers clandestins dans leurs propres maisons. Ces migrants, bien entendu, ne pouvaient pas se permettre d’être difficiles. Le travail clandestin était leur seule source de revenu, et le secteur extralégal commença à se développer rapidement. L’historien de l’économie Eli Heckscher cite Oliver Goldsmith en 1762 :

« Il n’y a guère d’Anglais qui, presque chaque jour de sa vie, ne viole avec impunité quelque loi expresse… et il n’y a personne, si ce ne sont les corrompus et les mercenaires, qui tente de les imposer effectivement. »

Deux arrêts français (de 1687 et de 1693) reconnaissaient que l’une des raisons pour lesquelles les règles n’étaient pas respectées était que les ouvriers, alors encore plus souvent illettrés que ceux des pays en développement aujourd’hui, ne pouvaient pas satisfaire à la simple exigence d’identifier leur œuvre imposée aux fabricants de textile . Mais cela n’empêchait pas lesdits travailleurs migrants d’être efficaces. Adam Smith avait un jour remarqué que :

« Si vous voulez que votre ouvrage soit passablement exécuté, il faut le faire faire dans les faubourgs où les travailleurs, n’ayant aucun privilège exclusif, n’ont que leur caractère sur quoi compter, puis vous devrez le faire retourner en fraude dans la ville du mieux que vous pourrez. »

Les autorités, les patrons officiels n’étaient pas aussi favorablement impressionnés par la concurrence que ne l’était Adam Smith. En Angleterre, pendant les décennies qui suivirent la restauration de la monarchie en 1660, certains traditionalistes commencèrent à se plaindre du nombre croissant des colporteurs et vendeurs de rues, des troubles qui se produisaient devant les boutiques ayant pignon sur rue, et l’apparition de nouvelles boutiques dans beaucoup de petits bourgs. Les commerçants installés tentèrent en vain de se débarrasser des nouveaux venus.

S’il faut que ces pays obtiennent jamais un système juridique cohérent, la loi officielle doit se faire à la réalité d’une aspiration massive des Extralégaux à une extension des droits de propriété. À Paris, la bataille juridique entre les tailleurs et les fripiers dura plus de 300 ans. En Angleterre, l’importation des indiennes, tissus de coton imprimé, fut interdite en 1700 pour protéger l’industrie anglaise de la laine. Mais les fabricants anglais eurent tôt fait de produire les leurs propres, s’arrangeant pour trouver des exceptions et des vides dans la loi.

Une manière de contourner l’interdiction d’imprimer le tissu de coton était d’employer des futaines des calicots anglais faits avec une chaîne de lin. L’Espagne aussi punissait ses entrepreneurs extralégaux. En 1549, l’Empereur Charles Quint [qui régnait en Espagne sous le nom de Charles 1er] promulgua 25 ordonnances visant les entreprises extralégales. Une loi demandait aux autorités de mutiler les échantillons de tissu en coupant la marque du fabricant, de sorte que les acheteurs puissent voir qu’ils étaient en train d’acheter des produits extralégaux.

La répression étatique des extralégaux était coutumière, cruelle et, en France, meurtrière. Au milieu du XVIIIème siècle, les lois leur interdisant de fabriquer, d’importer et de vendre des indiennes prévoyaient des peines allant de l’emprisonnement et de l’esclavage à la peine de mort. Les extralégaux demeurèrent indomptés. Heckscher estime qu’au cours d’une période de dix ans en ce même XVIIIème siècle, le Français avaient mis à mort plus de 16 000 contrebandiers et fabricants clandestins pour la fabrication et la vente d’indiennes au mépris de leurs lois. Un nombre encore plus grand était condamné aux galères. Dans la seule ville de Valence, on avait pendu 77 entrepreneurs extralégaux, roué 58 autres, et 631 se retrouvèrent sur les bancs de nage.
Si les autorités avaient persécuté à ce point les extralégaux, ce n’était pas seulement parce qu’elles voulaient protéger les entreprises en place, mais aussi parce que des imprimés multicolores rendaient plus difficile de percevoir les taxes. Alors qu’il était facile d’identifier les fabricants de textiles unicolores, et vérifier ainsi s’ils avaient payé toutes « leurs » taxes, les indiennes pouvaient se faire dans une grande variété de couleurs, ce qui rendait beaucoup plus difficile d’identifier leur origine.

Les hommes de l’État se reposaient lourdement sur les corporations dont le rôle principal était de contrôler l’accès à la production légale pour les aider à identifier ceux qui méprisaient leurs lois. Cependant, en rendant leurs lois plus cruelles au lieu de les adapter pour admettre les fabricants illégaux, les autorités ne parvenaient qu’à pousser les entrepreneurs à s’installer dans les faubourgs. Lorsqu’en Angleterre le Statute of Artificers and Apprentices de 1563 fixa les taux de salaires pour les ouvriers et exigea qu’ils fussent ajustés chaque année suivant le prix des denrées de base, un grand nombre des premiers extralégaux transférèrent leur activité dans des villes excentrées ou établirent de nouveaux faubourgs où la surveillance étatique était moins stricte et les réglementations plus souples voire simplement inapplicables. En se retirant dans les faubourgs, les extralégaux pouvaient aussi se soustraire à l’œil vigilant des corporations, dont la juridiction ne dépassait pas la circonférence des villes.

Finalement, la concurrence extralégale s’accrut à tel point que les propriétaires d’entreprises officielles n’avaient pas d’autre choix que de sous-traiter une partie de leur production aux ateliers des faubourgs, rétrécissant la base d’imposition et faisant monter ses taux. Un cercle vicieux était à l’œuvre : les taxes élevées exacerbaient le chômage et la tension sociale, induisant une migration toujours plus forte vers les faubourgs, et développant toujours davantage la sous-traitance auprès des fabricants qui méprisaient la loi. Certains de ces derniers s’en sortirent si bien qu’ils purent se permettre d’entrer dans la production légale non sans payer leur part en pots-de-vin.

Les corporations se défendaient agressivement. Sous les Tudors, de nombreuses lois anglaises interdirent les ateliers et services dans les banlieues. Cependant, le simple nombre des extralégaux et leur adresse à éviter la détection rendirent vains leurs efforts. Parmi les échecs les plus notables on compte la Guilde des Chapeliers et Fabricants de Couvre-lits de Norwich qui, après une longue et célèbre campagne contre les entrepreneurs extralégaux, fut incapable d’imposer son « droit » légal exclusif de produire. La concurrence avait fait chanceler les corporations.

L’effondrement de l’ordre ancien

Les États européens furent progressivement forcés de battre en retraite face à la croissance de l’extra-légalité, exactement comme les États le font aujourd’hui dans les pays en développement et anciennement communistes. Dans son incapacité à empêcher le développement de centres extralégaux, le roi Gustave-Adolphe de Suède visita chacune des installations, lui donnant sa bénédiction pour maintenir une apparence de contrôle étatique. En Angleterre, l’État fut forcé de reconnaître que c’était principalement dans les villes où il n’y avait pas de corporations et autres restrictions légales que les nouvelles industries se développaient ; en fait, les extralégaux avaient créé leurs propres bourgs et faubourgs pour échapper au contrôle des hommes de l’État et des corporations.

En outre, les activités extralégales étaient plus efficaces et réussissaient mieux. On reconnaissait partout que si l’industrie du coton s’était tellement développée, c’est parce qu’elle n’était pas réglementée aussi strictement que celle de la laine. Les gens se rendirent vite compte que les implantations extralégales produisaient de meilleurs biens et de meilleurs services que leurs concurrents à l’intérieur de leurs cloches de verre.

Le nombre, la persistance et le succès des extralégaux commençaient à miner les fondations mêmes de l’ordre mercantiliste. Tout succès qui leur advenait était aussi une victoire sur l’État, et ils devaient forcément considérer les autorités comme des ennemis personnels. Dans les pays où l’État proscrivait et persécutait les entrepreneurs extralégaux au lieu d’adapter le système pour lui permettre de coopter leur entreprise, non seulement le progrès économique en était retardé, mais le mécontentement croissait et débordait sur des actes violents. Les manifestations les plus connues ont été les Révolutions française et russe.

Les pays qui s’étaient rapidement adaptés, en revanche, avaient opéré une transition relativement pacifique vers une économie de marché. Lorsque les dirigeants éclairés se rendirent compte qu’un secteur extralégal en bon état de marche était socialement, politiquement et économiquement préférable à toujours plus d’immigrés au chômage, les pouvoirs constitués cessèrent de soutenir les corporations. le résultat, en Angleterre, fut qu’il y eut de moins en moins de personnes pour s’y enrôler, ce qui ouvrait la voie à l’étape suivante, où l’État allait radicalement changer la manière dont les affaires se faisaient.

Le pouvoir de l’État déclina lui aussi. Un système juridique aussi rigide que celui qui précédait la révolution industrielle était condamné à pourrir de corruption. La plupart des inspecteurs de la production, qu’ils appartinssent aux corporations ou fussent nommés par l’État, étaient sans cesse accusés de corruption ou de négligence situation que l’on attribuait au manque de respect des citoyens pour la loi.

Même les parlementaires, qui vers la fin du XVIIème siècle avaient le pouvoir d’autoriser la constitution des sociétés, étaient connus pour recevoir des pots-de-vin en échange de faveurs spéciales. les autorités locales étaient pires. En 1601, un Président de la Chambre des Communes décrivait un juge de paix comme « une créature vivante qui pour une demi-douzaine de poulets s’assiéra sur une bonne douzaine de dispositions pénales ».

Les officiels tentaient d’expliquer les échecs de la loi non par son caractère injustifié mais par l’insuffisance de la répression. Mais les juges de paix des faubourgs n’avaient guère d’intérêt à imposer des lois qui avaient été écrites dans les villes, et qui étaient inacceptables pour ceux qui relevaient de leur juridiction. Vers la fin du XVIIIème siècle, c’est l’ensemble de l’appareil judiciaire qui était affaibli et qui, dans certains pays, était complètement corrompu.

A une époque où les hommes de l’État contrôlaient absolument tout, c’est dans l’État que les gens plaçaient toutes leurs attentes matérielles. Cela engendrait un schéma typique du pré-capitalisme : lorsque les salaires montaient plus vite que le prix des denrées, les commerçants demandaient des salaires maximum, lorsque c’était le prix de la nourriture qui montait plus vite que les salaires, c’étaient les ouvriers qui exigeaient un salaire minimum et un contrôle sur le prix des denrées. Les prix, les revenus et les salaires étaient fixés par la pression et l’action politique, situation qui décourageait la production industrielle et agricole de même que l’embauche. Ce n’étaient pas les prix maximum ou minimum, qui pouvaient résoudre les problèmes chroniques de pénurie et de chômage !

Au milieu de ces crises économiques et de cette agitation sociale, les plus forts, ceux qui avaient le plus confiance en eux-mêmes, choisissaient d’émigrer ou de se joindre aux mouvements révolutionnaires. Entre le XVIIème et le XIXèmesiècles, ce sont des centaines de milliers d’Italiens, d’Espagnols, de Français et autres Européens qui émigrèrent vers d’autres pays à la recherche d’un avenir meilleur. En France, la persécution des Huguenots et des extralégaux du secteur textile poussa de nombreux entrepreneurs et travailleurs qualifiés à partir, principalement vers l’Angleterre et la Hollande, où eux-mêmes comme leurs hôtes s’arrangèrent pour prospérer.

Finalement — Au bout de 300 ans

Alors que des réglementations mal construites étouffaient l’entreprise officielle et que les extralégaux bafouaient ouvertement la loi et exprimaient leur insatisfaction de se voir refoulés vers les marges, la scène était prête à recevoir des hommes politiques qui s’adapteraient aux faits du terrain. La loi s’était fossilisée à peu près au même rythme que les implantations migratoires encerclaient les cités. Et à mesure que les colporteurs, les mendiants et les voleurs envahissaient les rues, que les produits fabriqués au mépris de la loi inondaient les marchés, la corruption des officiels devint omniprésente, la violence saisit la société civile.

Alors, au XIXème siècles et au début du XXème, dans la plupart des pays d’Europe occidentale, la législation commença à s’adapter aux besoins des gens du commun, y compris à leurs attentes concernant les Droits de propriété. Les Européens avaient alors compris qu’il était impossible de gérer la révolution industrielle et la présence d’une extra-légalité massive par des ajustements opportunistes au coup par coup. Les hommes politiques avaient enfin compris que le problème ne venait pas de ces gens, qu’il venait de la loi, qui empêchaient tout le monde de devenir plus utile à la société.

Quoique la description de la société pré-capitaliste et les circonstances de son déclin soient tout à fait semblables dans la plupart des pays européens, le résultat n’a pas toujours été le même. Les pays qui avaient fait l’effort d’intégrer l’entreprise extralégale ont prospéré plus rapidement que ceux qui résistaient au changement. En facilitant l’accès à la propriété officielle, en réduisant les obstacles engendrés par une réglementation dépassée et en permettant aux contrats sociaux locaux d’influencer la production du droit, les hommes politiques européens éliminèrent les contradictions de leurs systèmes juridico-économiques et laissèrent leur pays porter la révolution industrielle vers de nouveaux sommets.

Le passé de l’Europe ressemble fortement au présent des pays en développement et anciennement communistes. Le problème fondamental n’est pas que des gens envahissent et encombrent les villes, que les services publics ne sont pas à la hauteur, que des enfants en haillons mendient dans les villes, ou même que les avantages des programmes de réformes macroéconomique n’atteignent jamais la majorité. Une bonne partie de ces difficultés a existé en Europe (et aussi aux États-Unis) et on a fini par les surmonter. Le vrai problème est que nous n’avons toujours pas reconnu que ces difficultés représentent un changement fondamental dans les attentes des pauvres qui pénètrent dans les villes et y créent des contrats sociaux en-dehors de la loi , ils imposent une redistribution majeure du pouvoir. Une fois que les États des pays en développement et anciennement communistes auront compris cela, ils pourront commencer à se laisser porter par la vague au lieu qu’elle les engloutisse.


Traduction François Guillaumat/Euro92