Redéfinir et réinventer : les limbes de l’idéalisme libéral

L’idéaliste libéral tend à redéfinir de manière purement déracinée les mots pour qu’ils rentrent dans les belles cases de l’analyse libérale.

Par Aurélien Biteau.

Un récent article paru sur Contrepoints a suscité mon attention : Conservatisme, progressisme et libéralisme. Dans mon dernier article, j’avais essayé de démontrer l’existence d’une idéologie libérale voilant la réalité et l’histoire de la philosophie par d’intenses efforts de traduction et de réflexion par un miroir d’idées : convertir les philosophies non libérales en des philosophies potentiellement libérales ou irrémédiablement antilibérales au lieu de les prendre pour ce qu’elles sont vraiment, telles qu’elles s’exposent. Or l’article qui me motive à écrire me semble souffrir de ce travers.

J’apprécie les efforts de son auteur de donner aux mots un sens bien défini, qui puisse permettre d’y voir clair dans le tourbillon des idées politiques qui assaillent continuellement notre esprit. Malheureusement, le résultat me semble fortement décevant, et pour cause : il s’agit davantage d’une tentative de redéfinir dans le langage libéral des mots qui avaient déjà un sens suffisamment déterminé pour ne pas mériter le supplice d’une transformation aussi brutale.

Je ne veux pas accabler l’auteur. L’article m’apparaît comme un exemple, parmi d’autres, du désastre des effusions de l’idéalisme libéral : plutôt que de prendre pour ce qu’elle est la réalité philosophique et historique du langage, on redéfinit de manière purement déracinée les mots pour qu’ils rentrent si bien dans les belles cases de l’analyse libérale. À coup sûr, une telle méthode ne nous rendra jamais défaillants devant nous-mêmes, et nous risquons bien de nous satisfaire seuls entre les murs de notre délicate raison. Le libéralisme a raison parce qu’une fois traduites en des termes libéraux, les philosophies non libérales ont nécessairement tort. A-t-on besoin de ce genre de raisonnements bavards ? Nous jettent-ils dans la lumière de la vérité, ou bien dans les limbes ?

Rétablissons donc quelques vérités philosophiques.

1. Le libéralisme ne considère pas l’État comme étant inutile

Contrairement à ce que laisse penser l’article critiqué, le libéralisme a été un grand producteur et concepteur d’État durant ses premières longues heures. Les premiers libéraux (Hobbes, Locke, etc.) ont été des producteurs de l’État moderne, ils ont refaçonné l’État à leur guise, non pas pour le restreindre, mais pour que l’État nouveau ne soit pas l’État imparfait, mal construit, mal pensé, voire pas pensé du tout jusqu’alors sur le plan de la philosophie. L’État carré, bien dessiné, fondé géométriquement, distinct de la population qui constitue l’objectif de ses politiques de sécurité et de justice, possédé par le gouvernement ; plutôt que cet État réel s’étant développé de manière anarchique, peu distinct, diffus, non institué, ordre de la souveraineté, encore si proche parfois de la Cité antique ! Instituer l’État, instituer la société civile, penser les rapports de l’un à l’autre à travers la gouvernementalité naissante : on est si loin de la philosophie politique classique ! Mais nous sommes bien dans une production positive de l’État moderne, fruit véritable du libéralisme classique.

Ce ne sont que les libéraux modernes qui s’opposeront à l’État, pourtant fruit historique du libéralisme. La rupture entre le libéralisme classique et les divers libéralismes modernes (néolibéralisme, libertarianisme, etc.) est beaucoup plus importante que ne le pensent les libéraux

2. Le conservatisme

Les libéraux se plaignent souvent que leur philosophie est très mal connue par le public, mais que dire alors du conservatisme ! On entend sur ce mouvement tout et n’importe quoi, et beaucoup de libéraux en disent surtout n’importe quoi.

Conservatisme est un champ immense de sens, signifiant grosso modo soit l’attitude de celui qui est attaché à ce qui est et est peu favorable au changement (voir Oakeshott), parce que ce qui est est familier, soit de multiples courants de philosophie politique issus de la seconde modernité (post-Révolution).

Ce qui caractérise ces mouvements, ce n’est certainement pas le désir de « conserver la société en l’état ». On ne comprend pas le conservatisme si on ne comprend pas la modernité. La modernité s’est manifestée, à partir du XVIe siècle, par des transformations profondes dans la rationalité occidentale, jetant à bas la dialectique antique et médiévale ainsi que le vieux réalisme philosophique et chrétien au profit du rationalisme puis de l’un de ses fruits nécessaires, l’idéalisme. La réalité n’est plus un ensemble ordonné de choses qui sont à la fois un et multiple de par leur substance, mais un infini champ d’objets individuels qu’il faut nommer et qui sont mis en rapport par des lois, ou bien que la raison découvre en recomposant le réel, ou bien que la raison produit purement et simplement (qu’il s’agisse de la philosophie kantienne pour les sciences naturelles ou bien de ce que nous appelons constructivisme en philosophie politique).

Du point de vue de la philosophie politique, rationalisme et idéalisme ont produit ces philosophies modernes que nous connaissons bien : l’absolutisme, le libéralisme, le socialisme, le communisme, etc. Esprits par trop modernes, nous avons malheureusement la fâcheuse habitude d’y voir là l’entièreté de la philosophie politique, son alpha et son oméga. Mais c’est là la nécessaire pétition de principe du rationalisme, pourrait-on dire.

Or le conservatisme, né dans cette modernité, est une sorte de contre-balance des philosophies rationalistes et idéalistes, à divers degrés. Ce que le conservatisme conserve, ce n’est pas la « société en l’état », ce n’est pas la tradition, c’est surtout le réalisme philosophique et chrétien, dans la longue lignée d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin. Bien sûr, ceci n’empêche pas une grande diversité de pensée parmi les conservateurs, aussi bien dans les excès que dans la modération. Mais ce qui prime chez la plupart d’entre eux, c’est l’observation des choses qui se trouvent ordonnées dans la nature (au sens aristotélicien du terme).

Il y a sans doute un gouffre entre un Burke et un Maurras, et pourtant, chez les deux philosophes, on retrouve ce dégoût de l’idéalisme, des abstractions ridicules de la raison et ils entendent tous deux faire la politique, au sens aristotélicien encore, à partir des réels autrement plus tangibles que des idées pures, mais terriblement naïves, tels que le contrat social ou les Droits de l’Homme, et si dangereuses et sanglantes car elles ouvrent les appétits de la révolution. La réalité ne se façonne pas, elle ne se reconstruit pas, elle se respecte (vieux sens du mot conserver).

Pas de trace cependant, chez la plupart des conservateurs, d’une volonté de figer la société, ou bien de tout faire pour la maintenir en l’état ! Au contraire ! Les choses sont changeantes, de fait, et respecter les choses, c’est aussi respecter leur changement. Un Michel Villey a-t-il jamais dit le contraire ?

Il est malheureux de prétendre que la « doctrine conservatrice » (qu’est-ce que ce singulier ?) s’organise sur le maintien d’un ordre moral. C’est évidemment une grande erreur, il ne s’agit que de respecter l’ordre des choses politiques. Nulle question de morale là-dedans, le conservatisme est éminemment politique. On ne comprendrait pas sinon la rancœur virulente de certains conservateurs catholiques à l’égard des protestants, qui pourtant partagent bien une certaine morale chrétienne, mais se montrent trop rationalistes et idéalistes aux yeux de ces catholiques.

Enfin, le conservatisme ne se confond pas nécessairement avec l’étatisme, si décrié par des auteurs cent fois conservateurs tel que Jean Ousset qu’un libéral pensant bien prendrait pour pire qu’un monstre s’il lui venait l’horrible vision de sa philosophie catholique.

Oui, comme le dit l’auteur de l’article, les libéraux sont sans doute de farouches anti-conservateurs. Et les socialistes sont de farouches anti-libéraux, on sait sur quelles bases. Je ne voudrais pas insinuer que libéralisme et conservatisme sont compatibles (et à vrai dire, on s’en moque bien, tant que triomphe le vrai) : je soutiens juste que l’ignorance béate de la philosophie conservatrice de la part des libéraux est le fruit pourri de l’arrogance libérale.

3. Le progressisme

Sur le progressisme, l’article donne une définition qui se pourrait satisfaisante : « Le progressisme correspond alors au cheminement vers ce but ultime, que l’on dit être du « progrès de la condition humaine, pour le plus grand nombre ». »

Toutefois cette définition ne met pas assez en avant la valeur idéologique du progressisme qui n’est pas seulement volonté de progrès, auquel cas il serait évident que toutes les philosophies politiques seraient progressistes. Le progressisme ne peut se concevoir que par rapport à la modernité, encore une fois, ne serait-ce que parce que le mot fait son apparition à la moitié du XIXè siècle, ce qui n’est nullement un hasard en plein siècle de la philosophie de l’Histoire.

Qu’il s’agisse d’Auguste Comte, d’Hegel ou encore de Marx pour ce qui est des grands noms philosophiques de ce siècle, tous ont représenté l’Histoire comme une grande dynamique suivant une loi de progrès : le présent, si ce n’est le futur, y est toujours meilleur que le passé. Sciences, liberté, communisme, autant d’accomplissement des lois de l’Histoire ! C’est cela le véritable progressisme : pas tellement la volonté du progrès, la volonté du meilleur, mais l’implacable foi dans une loi du progrès qui traverse l’Histoire. Le présent est toujours meilleur que le passé, ou pour le dire plus tristement, le passé est toujours disqualifié par le présent. Et pour cause, la philosophie moderne est en grande part un bavardage d’inventeurs de concepts. Chacun le sien, chacun sa définition des mots.

Ce qui caractérise essentiellement le progressisme, c’est sa vision du passé : obscurantiste, esclavagiste, débile, infernal, soit rien qui ne vaille la peine d’être regardé bien en face, si ce n’est qu’à seule fin de voir l’Histoire progresser par reflet du présent, c’est-à-dire se rapprocher pas à pas de notre époque plus heureuse, ou en tout cas, plus juste en raison. Je renvoie à mon précédent article pour toutes les implications néfastes du progressisme.

Le progressisme n’a rien d’une doctrine étatique : l’État ne l’intéresse pas en première main, son objet est l’Histoire, et plus encore le futur. L’État peut y être un moyen chez certains, un aboutissement chez d’autres, il peut tout aussi bien être invité à disparaître chez les communistes et les anarchistes.

Il devrait apparaître évident que le conservatisme n’est pas un progressisme et ne peut pas l’être – ce qui ne signifie pas du tout une opposition au progrès. À l’inverse, le libéralisme y semble baigner, et les libéraux plus encore, tant ils sont enclins à ne voir dans le passé que des bouts de libéralisme émergents.

La fin de l’article critiqué pour l’exemple nage donc dans un épais brouillard de confusions, donnant des prétentions injustifiées aussi bien au conservatisme qu’au progressisme, et semble montrer une vision extrêmement étroite, et contradictoire à son histoire-même, du libéralisme.

J’arrête donc ici cette critique pour passer à la conclusion, en quelques mots. Il est tout à fait vertueux, en philosophie politique, de donner une définition claire aux mots. Mais une définition claire n’est pas une définition inventée pour intégrer en toute aisance un système de pensée définie, qui ne fera pas trop grincer les mécanismes bien huilés. Cela signifie au contraire prendre le mot dans ses emplois réels, historiques et philosophiques, quitte à prendre des claques. Il n’y a rien à réinventer en philosophie politique, il n’y a donc rien à redéfinir. Redéfinir, ce n’est pas éclairer, c’est saboter, voire se saborder soi-même. L’idéologie libérale, ce voile sombre qui nous enferme entre quatre murs, est notre poison. Et pire que de tuer le libéralisme, celui-ci rend les libéraux stupides. Nous devrions donc nous montrer autrement plus prudents, aussi bien à l’égard de notre philosophie qu’à l’égard de celles des autres.