Capital humain : recension du livre de Gary Becker

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Capital humain : recension du livre de Gary Becker

Publié le 5 mai 2014
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Une recension du classique ouvrage de Gary Stanley Becker, Le Capital humain, une analyse théorique et empirique, publié en 1964.

En publiant, en 1964, Human Capital, A Theoretical and Empirical Analysis (Le Capital humain, une analyse théorique et empirique), l’Américain Gary Stanley Becker donne une impulsion déterminante à la théorie du capital humain, ce qui lui vaudra le prix Nobel d’économie en 1992.

Beaucoup d’économistes, d’Adam Smith à Alfred Marshall et Irving Fisher, s’étaient déjà intéressés au concept de capital humain, mais sans construire de cadre général d’analyse. L’ouvrage se situe à la croisée de deux corps théoriques :

  • d’une part, les théories de la croissance qui, autour des travaux quantitatifs de Theodore Schultz notamment, tentent d’expliquer la nature et les sources de la croissance ;
  • d’autre part, les théories de la distribution du revenu qui essaient d’expliquer et de justifier les différences de salaires entre les individus.

Mais construire une théorie du capital humain est aussi pour Becker un moyen de poursuivre sa tentative, entreprise dans son livre de 1957 sur la discrimination raciale, d’étendre la science économique à de nouveaux champs d’analyse.

Une autre sorte de capital

Becker définit le capital humain comme un stock de ressources productives incorporées aux individus eux-mêmes, constitué d’éléments aussi divers que le niveau d’éducation, de formation et d’expérience professionnelle, l’état de santé ou la connaissance du système économique. Toute forme d’activité susceptible d’affecter ce stock (poursuivre ses études, se soigner, etc.) est définie comme un investissement (chapitre I).

L’hypothèse fondamentale de Becker est que les inégalités de salaires reflètent les productivités différentes des salariés. Ces dernières sont elles-mêmes dues à une détention inégale de capital humain (chapitre II). Un investissement en capital humain trouve donc une compensation dans le flux de revenus futurs qu’il engendre. L’analyse de la formation du capital humain passe par l’étude d’un choix inter-temporel : l’individu détermine le montant et la nature des investissements qu’il doit effectuer pour maximiser son revenu ou son utilité inter-temporels. La durée de vie de l’investissement, sa spécificité, sa liquidité, le risque associé sont alors autant de déterminants du taux de rendement de l’investissement en capital humain (chapitre III).

De cette analyse théorique, Becker tire plusieurs séries de conclusions.

  • d’une part, les différences de salaires dans l’espace, dans le temps et entre les individus sont expliquées et justifiées puisqu’elles sont le fruit d’investissements individuels différents effectués au cours des périodes antérieures.
  • d’autre part, l’analyse pose indirectement la question des modalités de financement des investissements en capital humain par les individus. Certains investissements efficaces peuvent ne pas être effectués, en raison de l’impossibilité pour « l’individu-investisseur » de trouver des fonds (c’est le cas lorsque le marché des capitaux fonctionne mal par exemple).

La seconde partie, fondée sur des données américaines des années 1940, est une application empirique de ce cadre théorique au domaine de l’éducation. La principale difficulté est d’évaluer le taux de rendement monétaire des investissements en éducation et donc de faire apparaître empiriquement la liaison entre capital humain et revenus futurs (chapitre IV et VI).

Becker tente alors de déterminer s’il y a un sous-investissement en éducation qui entraîne une perte pour la société dans son ensemble, du fait de difficultés à financer ces investissements (chapitre V). Il s’attache ensuite à l’explication des différences de salaires entre groupes d’individus en termes de capital humain ; pour ce faire, il compare les profils inter-temporels de revenu de catégories d’individus différemment pourvus en capital humain, évalué au nombre d’années d’étude (chapitre VII).

Étendre les frontières de la science économique

L’analyse de Becker est fondée sur deux prémisses.

  • d’une part, les inégalités salariales résultent des inégalités en capital humain. Des développements théoriques ultérieurs remettront en question cette détermination du salaire par le seul capital humain. Les théories du signal, par exemple, insistent sur les difficultés pour le salarié à faire reconnaître la vraie valeur de son capital humain.
  • d’autre part, les inégalités en capital humain résultent elles-mêmes des comportements individuels. Mais cette justification des inégalités repose sur une hypothèse forte : les individus ont une information parfaite et anticipent donc parfaitement les rendements futurs de leurs investissements.

Par ailleurs, les tentatives d’application empirique de la théorie butent sur des difficultés à évaluer le capital humain, en raison notamment de l’inexistence d’un marché où ce capital s’échangerait directement.

La force d’attraction de l’analyse de Becker réside toutefois dans sa capacité d’unifier une multitude de phénomènes (choix en matière d’éducation, dépenses de santé, migrations, etc.) sous un même principe explicatif.

Le concept de capital humain trouvera d’ailleurs des applications diverses dans de nombreux champs de l’analyse économique : des théories de la croissance à celles du commerce international, en passant par l’histoire économique ou la théorie des organisations.

La publication de Human Capital a ainsi constitué une étape déterminante dans les développements, difficilement acceptés, de la théorie du capital humain.

Enfin, Human Capital participe à l’extension de l’analyse économique à « tous les comportements humains », ce qui constitue les bases de l’analyse économique des institutions. Fondamentalement, toute action a un coût (le coût d’opportunité du temps passé à cette activité) et peut donc faire l’objet d’un calcul. L’individu est comme une entreprise qui produit et investit sous des contraintes de revenu et de temps.

Becker peut alors construire non seulement une analyse économique des choix d’éducation, mais aussi une analyse économique du crime, de la discrimination, de la famille (mariage, divorce, fertilité).

L’apport de l’école autrichienne à la théorie du capital humain

L’approche de Gary Becker est fort intéressante sur le plan utilitariste et conséquentialiste. L’investissement en formation explique mes gains futurs de revenus. Donc si un individu investit en éducation, il aura un avantage rémunérateur qui suivra. Cependant, ceci ne nous apporte pas d’élément sur l’ontologie du capital humain.

Pourquoi pouvons nous concevoir ce qui est du capital ou non ? Qu’est-ce qui fait que l’être humain est un capital ? Quelle est l’essence de l’Homme ? L’homme EST-il un capital ou capital ?

Le regretté Julian L. Simon écrivait il y a quelques années, que l’Homme est l’ultime ressource. Il s’agit bien là, de la position de l’école autrichienne. L’être humain est fondamental. Est-ce qu’il peut être assigné au rang de capital ? La théorie du capital de l’école autrichienne insiste sur l’hétérogénéité face aux théories classiques, néo-classiques et keynésienne de l’homogénéité implicite du capital.

Alors que les théories socialistes prônent l’égalitarisme, la théorie libérale défend la diversité de l’Homme. Dans son ouvrage sur l’égalitarisme, Murray Rothbard se posait la question de savoir si l’Homme est interchangeable comme peuvent l’être les fourmis. Pourquoi nous préoccupons-nous de maximiser pour chaque personne les opportunités de développer ses facultés, son esprit et sa personnalité ? La structure même de l’humanité repose sur la diversité de l’individu. Cet individualisme, attaché à des droits naturels de propriété de soi-même, ne saurait devenir le capital humain d’un autre propriétaire. Cette association de capital et d’être humain est ontologiquement contradictoire.

Le capital, selon la définition d’Eugen von Böhm-Bawerk, est un détour de production. Ce qui revient à définir le capital comme de la connaissance incorporée. Tout capital est une forme d’usage et d’imagination quant à l’utilisation présente ou future des choses. Par conséquent, le captal n’existe pas en lui-même. Seul l’être humain lui donne une existence particulière en temps et en lieu.

Ce subjectivisme inhérent à l’utilisation des choses est caractéristique de l’approche autrichienne.

La notion de capital fait référence à la vision classique et néo-classique de fonction de production. Le capital est un input, c’est-à-dire un facteur de production dont le dosage avec l’input travail permet de déterminer un niveau de production. Aussi, attribuer au travail l’équivalence du capital humain revient à définir la production comme une fonction exclusive du capital.

Cette vision mécaniste et ingénériale de l’activité économique ne correspond pas avec le point de vue de l’école autrichienne. Dès Carl Menger, la production ne correspondait pas à une fonction mathématique. Le travail est un service associé à l’utilisation d’autres biens en capital. Ce service représente la connaissance de chaque individu sur le choix de ses biens. L’Homme n’est pas un être passif et répondant de façon mécanique à des ordres. Il est un entrepreneur, au sens où l’entendent Ludwig von Mises et Israel Kirzner. Il est en perpétuelle vigilance sur les opportunités du marché et des gains à obtenir sur les exploitations non encore découvertes. La vie de l’Homme n’est pas linéaire comme une fonction mathématique affine pourrait le montrer. Cette capacité de l’Homme à s’élever au-dessus de ses compétences précédentes dépasse le cadre simplement rémunérateur du capital humain beckerien.


Notre dossier spécial en hommage à Gary Becker décédé ce samedi

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  • Il me semble qu’il faut bien définir les choses pour éviter les dérives.
    Quand je choisis un individu pour une fonction, une tâche, je n’investis pas dans son capital mais je le paye pour obtenir un résultat espéré qu’il est censé fournir à partir de son capital. Son capital reste sa propriété, je loue son capital. (je n’en suis même pas l’usufruitier). Ce n’est pas par hasard si le contrat de travail est un contrat de louage. De l’autre côté de la barrière, l’individu vient me solliciter en me disant « Voilà ce que je suis capable de faire, combien me payez-vous ? » ou en d’autres termes, « à combien êtes-vous prêt à rémunérer mon capital ? » – « J’ai investi dans mes capacités et elles ne sont pas gratuites ! »
    Si on continue le raisonnement, on s’aperçoit de la nullité du SMIC et des contraintes autour de la négociation individuelle du travail.
    Le libéralisme n’est pas une doctrine, comme on peut le lire parfois sur Contrepoints, ou alors simplement une doctrine anticollectiviste, à la rigueur. Le libéralisme met l’individu sur un piédestal (Fable des abeilles).

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